VII-3 : Le choeur

Son hilarité passée, Ézéchiel leva les yeux vers le ciel, des fois que la clémence du climat l’autorisât enfin à allumer sa pipe. Il s’aperçut bien vite que le climat s’était bel et bien résolu à l’empêcher de fumer. Comme si le tabac pouvait encore user sa santé déjà bien esquintée ! Car pour un immortel, Ézéchiel était loin du genre d’homme à prendre soin de lui. Et les années s’écoulaient tandis que ses muscles se relâchaient, sa vue baissait, ses poumons se fatiguaient et sa mémoire lui faillissait.

Il se demandait parfois jusqu’où irait sa déliquescence. Son corps lui ferait-il défaut jusqu’à ce que ses fonctions le lâchent une par une, comme des rats quittent un navire en train de sombrer ? Deviendrait-il sénile à en perdre conscience de soi ? Impotent jusqu’à l’état végétatif ? Être immortel, c’est bien beau, mais à quoi bon s’il s’agit de s’enraciner dans un fauteuil roulant pour le reste de l’éternité ?

Voilà pourquoi Ézéchiel se retrouva à maudire le ciel, satané édifice qui le privait d’un des trop rares plaisirs de sa vie de dur labeur.

« Non, mais, ronchonna-t-il intérieurement, de quoi tu te mêles, gougnafier ? »

Cody trottinait à ses côtés, sa monstrueuse massue à la main. On entendait le sol souffrir sous chacun de ses pas.

« À qui tu parles, papy ? s’étonna-t-elle.

— Hein ? Faut te laver les oreilles plus souvent, microbe. J’ai rien dit.

— Mais si ! Tu as dit « D’quoi tu t’mêles, gougnafier ? » » fit la gamine d’une voix rocailleuse.

La vraisemblance de cette imitation troubla tant le forgeron qu’il se drapa d’un déni indigné, tel le politicien surpris la main dans les caisses publiques :

« Mais j’ai rien dit, j’te dis ! J’ai juste pensé un peu trop fort.

— D’accord », répliqua simplement la gamine.

Elle était toujours d’accord avec tout. Ce qui énervait d’autant plus Ézéchiel.

« Dis, papy, murmura-t-elle avec la douceur de celle qui s’apprête à dire une vacherie. Pourquoi tu es tout le temps grognon ?

— Parce que je n’aime pas qu’on me brise les roufles, rétorqua-t-il. Et toi, tu sembles bien partie pour me les broyer ad vitam aeternam. »

Le vocabulaire de Cody ignorait la notion de roufle, mais sa curiosité s’orienta tout ailleurs – fort heureusement pour le forgeron d’ailleurs, puisque l’inverse l’aurait mené droit vers une conversation des plus embarrassantes.

« Ad vitam aeternam ? Ça veut dire quoi ?

— Que t’es une emmerdeuse de première.

— Donc, ça veut dire que tu es grognon ad vitam aeternam ? »

Elle esquiva un coup de pied au derrière – plus dans l’intérêt d’Ézéchiel que le sien, d’ailleurs, puisqu’il se serait sans doute brisé la jambe sur l’exceptionnelle résistence de la gamine.

(•(oo)•)

Ils parvinrent aux abords de la forêt le soir même. Et alors que Cody voulut s’élancer entre les arbres, Ézéchiel imposa un répit. L’envie de crapahuter dans les bois en pleine nuit lui manquait. Sans compter que ses genoux lui faisaient un mal de cochon, probablement à cause à l’humidité ambiante.

Cody allait se plaindre qu’elle n’arriverait jamais à dormir sans couverture, quand le forgeron tira de son sac une imposante toile de tente – mais aussi des duvets, une paire d’édredons, une lampe à huile, un tabouret, une chaise et un fauteuil.

« Ouah, lança une Cody admirative. C’est un sac magique ad vitam aeternam ?

— Non, grogna Ézéchiel. Pourquoi ? »

La tente leur offrit de quoi passer la nuit au chaud et à l’abri des intempéries. Le lendemain matin, la grisaille s’était levée et le soleil déposait sa caresse sur le paysage verdoyant. Ézéchiel remballa ses affaires et jeta son sac sur l’épaule. Puis ils se glissèrent entre les arbres, dont les feuillages masquaient le sol de terre d’une ombre douce et rafraichissante.

« Dis, papy, commença Cody. Samson n’est même pas armé. Pourquoi tu lui fabriquerais pas une épée ? »

Ézéchiel manqua de s’étrangler avec sa chique.

« Déjà fait ! Je lui ai forgé l’épée la plus tranchante de toute la Tour, et tu sais ce que ce gros balourd à répondu ? « Gna gna gna, j’en veux pas, gna gna gna, c’est trop d’honneur, gna gna gna, je le mérite pas, gna gna »…

— Oh. Alors peut-être qu’il accepterait une épée que je lui fabriquerais, moi ?

— Toi ? Tu sais forger ?

— Nan. Tu m’apprends ? »

Ézéchiel émit un toussotement proche du son d’une avalanche.

« C’est une blague ? Jamais une morveuse comme toi n’arrivera à comprendre quoi ce soit de mon art. Et pourquoi je t’apprendrais, au juste ? Pour que tu équipes ce gros lard ? Pas question. Il a qu’à aller se faire voir chez les…

— COCHONS », hurla soudain Cody.

Le forgeron sursauta, et la fillette disparut à la vitesse de l’éclair dans une bourrasque d’air et de feuilles mortes. Enthousiasmée par cet élan, la barbe d’Ezéchiel tenta de se joindre à la ruade, en oubliant qu’elle était toujours raccordée à son propriétaire d’origine. Contrariée, elle se contenta d’atterrir sur le visage de celui-ci avec un schplof mou.

Maintenant sa barbe rebelle d’une main, Ézéchiel trottina à la suite de la gamine. Suivre sa piste n’eut rien de difficile, puisqu’elle avait laissé derrière elle une trace rectiligne de terre fumante et noirâtre. Sa poursuite dura néanmoins plus de temps que prévu, et ce n’est qu’après près d’une heure qu’Ézéchiel émergea, éreinté, dans une clairière parsemée d’arbustes et de rocher ronds et lisses.

Et plus encore, au centre de l’espace se dressait une véritable montagne. Simplement posée là, entourée des autres pierres comme autant d’enfants assoupis près de leur parent. Ézéchiel s’avança, le souffle court et le regard méfiant.

Cody se tenait droite comme un I, non loin de là, l’œil rivé sur les rochers aussi immobiles qu’eux.

« Hey, microbe…

— Chut », répondit-elle. En retour, le teint du forgeron vira vers les couleurs les plus chaudes du spectre lumineux.

« Quoi, chut ? s’étrangla-t-il. D’où, chut ? Comment ça, chut ?

— Papy, tu parles trop fort, souffla la gamine, l’air suppliant. Tu vas les réveiller… »

Interloqué, le forgeron balaya la clairière du regard. Jusqu’à remarquer que le rocher le plus proche s’ornait d’un haut-de-forme bien familier. Un autre, minuscule, se trouvait à son pied.

« Ce sont… ce sont tous des…

— Oui, répondit Cody. Même celui-là. »

Son doigt pointait la montagne. Stupéfait, Ézéchiel leva les yeux pour en contempler le sommet. Ce n’est qu’alors qu’il réalisa qu’une pulsation sourde en émanait et se propageait à travers le sol jusqu’à ses pieds.

Boum… boum-boum… boum… boum-boum…

Le battement s’élevait, tranquille et naturel. Le plus apaisant des rythmes que le forgeron ait jamais entendu.

« Ce sont leurs cœurs ?… »

Cody leva vers lui un sourire radieux. Sans trop savoir pourquoi, il se débarrassa de son sac et s’assit à même le sol, ses doigts boudinés posés contre la terre afin de mieux sentir la vibration régulière. Cody se joint à lui, et ensemble, ils écoutèrent le chœur de cœurs de toutes leurs oreilles.

VII-2 : La blague
VII-4 : La menace

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.