VII-2 : La blague

« Alors ? Tu vois quelque chose ? »

La question du forgeron se perdit sous le manteau de la bruine qu’accueillait la vallée. Les binocles sur ses yeux, Cody scrutait le paysage. D’après Samson, les traces encore fraiches d’Opaline filaient droit en direction de la montagne.

« Je ne suis pas surpris, intervint-il, les bras croisés. C’était sa première rencontre avec la Sorcière. Un événement souvent décevant »

Il ne développa guère son propos. Cody et lui ne se souvenaient que trop bien de leur propre et triste expérience.

« Bah ! qu’elle aille au diable, ronchonna Ézéchiel. On a mieux à faire que lui courir après.

— Voilà qui est juste, renchérit Palouf, ragaillardi par la disparition de la rouquine. Nous serons de toute façon en meilleure compagnie sans cette roublarde. »

Samson se tourna vers lui. Son désaccord était manifeste.

« De ce que j’ai cru comprendre, Opaline vous a sauvé la mise à maintes reprises. Nous aurions tort de vouloir nous passer d’elle.

— Vous ne le pensez pas, sire.

— Je le pense, l’ami, puisque je le dis.

— Ma foi ! je suppose que votre bonté naturelle adoucit votre jugement, sire. Mais n’oubliez pas que les gens comme nous n’ont rien à faire avec les malfrats et les assassins, si ce n’est pour libérer ces terres de leur répugnante existence. »

Samson loucha sans répondre sur les taches de sang ornant l’armure cabossée.

Finalement, Cody leva ses lunettes, la moue aux lèvres.

« Je sais pas où elle est partie. Mais c’est peut-être vers le château. »

Les trois hommes se regroupèrent auprès d’elle.

« Château ? marmonna Ézéchiel. Où c’est que t’as vu un château, microbe ?

— Dans les montagnes », répondit simplement la gamine.

Samson lança un regard songeur vers la muraille dressée derrière eux. Sa curiosité ne s’interrogeait pas tant sur qui l’avait construite que sur le pourquoi.

« Château ?… répéta le forgeron, une grosse main posée en visière sur ses yeux. Moi, j’vois rien.

— C’est normal, papy, il est fondu dans l’paysage ! Tiens, prends mes binocles.

— Ah, ouais ! Vache, c’est loin. Comment elle a fait pour voir ça, l’autre vermine ?…

— Opaline a une excellente vue, reprit Samson. Ce qui nous pose finalement un dilemme. Ses traces pointent en direction de ce château, or celles de Roger et de Madame Cochon se dirigent vers les sous-bois. »

Un sifflement ponctua sa déclaration. Le vent se levait, et avec lui la pluie gagnait en intensité.

« Pour moi, le choix est fait, répondit Palouf. Prendre le risque de croiser de nouveau Opaline ne me plaît guère, mais nous ferions bien mieux de nous engager vers ce château. Il est probable que les habitants de cet Étage, quels qu’ils soient, l’occupent en ce moment même.

— Et les cochons, alors ? s’étonna Cody. On ne peut pas les laisser tous seuls !

— Ils sont en liberté, ici, Cody, tempéra Samson. Ce monde a l’air paisible, sans doute s’en sortiront-ils. Et n’oublie pas, reprit-il avec un sourire, à quel point ces deux-là sont rapides quand il s’agit de courir.

— Mais je veux retrouver les cochons ! J’ai peur pour eux. Et je veux voir le vœu de Madame Cochon. »

Avec un juron, Ézéchiel renonça à tenter d’allumer sa pipe et orienta sa mauvaise humeur vers le groupe :

« Ouais, moi aussi j’veux savoir ce que sont devenus ces deux ripaillards. Vous pensiez que j’étais là pour réchauffer vos p’tites miches ? Que dalle. C’est la Sorcière qui m’a collé à leur surveillance. Elle aimerait pas trop qu’il leur arrive quelque chose, alors je ferais mieux de me remuer le gras pour les retrouver. »

Il cracha dans l’herbe.

« De toute façon, la morveuse a l’air décidé, et faut bien quelqu’un pour garder un oeil sur elle. Alors j’y vais, c’est tout. »

Samson croisa le regard de Cody, mal à l’aise.

« Je veux vous accompagner aussi, mais Palouf souhaite partir en direction du château… Il ne serait pas sage de le laisser y aller seul.

— Votre sollicitude me touche, sire, se flatta l’intéressé. Mais si vous souhaitez rester avec l’enfant et le vieil homme, ne vous gênez pas. Je saurai prendre soin de moi.

— Plus pour longtemps, si tu continues à m’échauffer les oreilles avec ton insolence », cracha Ézéchiel.

Samson consulta de nouveau Cody du regard.

« T’en fais pas, Samson ! le rassura la gamine. Si jamais c’est trop dangereux, vous n’aurez qu’à venir nous trouver. Et nous, on reviendra sitôt qu’on aura retrouvé les cochons. C’est d’accord ? »

Samson subit un défilé de sentiments contradictoires, jusqu’à tendre la main à Cody.

« Fort bien. Alors, soyez prudents. Prends bien soin d’Ézéchiel.

— T’inquiète pas, mon gros, je risque rien, ricana le forgeron. Cette morveuse est tellement costaude qu’elle pourrait soulever une montagne. Ou même mon ex-épouse. »

Fier de sa blague, il éclata d’un rire gras qui se prolongea bien après que les deux groupes ne se séparent.

VII-1 : L'offrande
VII-3 : Le choeur

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.