VII-1 : L’offrande

Dust eut un mouvement de recul au moment du tir. Non que le bruit des armes à feu le dérangeât. À dire vrai, la faute revenait surtout au morceau de cervelle venu se coller dans son œil.

« Beurk, se plaint-il. On ne me paye pas assez pour ce job.

Maître Dust, pouvons-nous vous rappeler que vous n’êtes pas payé du tout ? » lui répondit une voix synthétique.

Le dégoût de Dust céda la place au ravissement. Il tira de sa veste un petit objet qu’il s’enfonça au fond de l’oreille.

« Mon vieux Vidocq ! T’es réveillé ?

Certes, répondit Vidocq. Nous avons pris connaissance des affaires en cours et rattrapé notre retard sur les derniers événements. »

Le jeune homme noua sa tignasse et enjamba le corps d’Opaline.

« Alors, tes données sont périmées, mon vieux. Cette fois, on touchera bonbon. Ce cadavre-là, c’est de l’or pur en barre.

Vous avez de l’or pur dans les cheveux, maître », le prévint Vidocq.

Dust retira le morceau visqueux et sanguinolent de ses dreadlocks. Il ignorait de quoi il s’agissait exactement, mais il est des choses dont on préfère se débarrasser sans trop se poser de questions. Cela fait, il fit le tour du cadavre, partagé entre indécision et joie non feinte.

« Donc, reprit Vidocq, vous avez froidement assassiné cette personne qui ne vous connaissait même pas. Tout ça pour de l’argent ?

— Pas de sermon, mon vieux. Tu sais bien que j’ai rien d’un grippe-sou. Mais on a besoin d’une offrande à la Sorcière pour maximiser les chances qu’elle réalise notre vœu.

À en croire votre journal de bord… vous considérez que la Sorcière est sensible aux donations ?

— Un peu ! s’exclama Dust. Elle raffole des cadeaux. C’est simple : si on se pointe devant elle les mains dans les poches, y a fort à parier qu’elle t’envoie bouler. En revanche, si tu lui files un beau truc et que tu dis s’il te plaît, c’est gagné. Un vœu. Facile, non ?

Et donc, vous tuez des gens afin de grossir votre capital et lui offrir… lui offrir quoi, au juste ? »

Dust croisa les bras, déstabilisé pour la première fois.

« C’est une bonne question. J’avais pensé à lui faire construire un château en réglisse, ou quelque chose du goût. »

Vidocq lui répondit par un son entre grognement contrit et soupir résigné.

« En quoi un château en réglisse serait une bonne raison d’exaucer votre vœu ?

— Tout le monde aime la réglisse, se défendit Dust. Et moi, si je n’avais pas tous ces problèmes, c’est probablement le vœu que je lui demanderai.

Nous n’en doutons pas une seule seconde. Alors, quelle est la prochaine étape ? »

Dust bataillait contre un grand sac à l’ouverture récalcitrante.

« La prochaine étape, c’est qu’on ramasse Opaline et qu’on la ramène près du vieux moulin, à l’ouest. C’est là-bas qu’on touche la prime. Tu penses que je devrais la mettre tout dans un seul sac, ou qu’il faut séparer les morceaux du reste ?

À votre convenance, maître, répondit Vidocq d’une voix répugnée. N’oubliez toutefois pas de faire preuve de prudence, à l’avenir.

— T’inquiète pas, mon vieux ! Plus prudent que moi, tu meurs. Bon, en fait, on va jouer au tri sélectif : le corps dans un sac, les boyaux dans un autre, et dans un troisième je mets les…

De grâce, maître, épargnez-moi d’aussi sordides détails », gémit Vidocq.

Dust hissa le cadavre sur son épaule. Il sifflotait un air joyeux comme la fin d’une dure journée de labeur.

Lorsqu’il se retourna, l’horreur lui fait face. Son visage se décompose. Son cœur rate un battement. Car devant lui se tient une ombre aux dimensions si monstrueuses que le jeune crétin se trouve incapable de mouvement, de raison et de parole.

« Maître Dust ? s’alarma Vidocq. Que se passe-t-il ? »

Un souffle glacial balaye le saule. Il n’en faut pas moins pour que le feu de camp se tarisse en quelques instants. Plus de lumière, plus de chaleur, plus d’espoir…

« Et merde, répondit humblement Dust. T’es qui, au juste ? »

Une voix désincarnée gronda :

« Je suis l’ombre qui se tapit dans vos cauchemars et vous terrorise la nuit. Je suis le monstre de votre réalité. Je suis…

— Ah, oui ! On m’avait prévenu que tu risquerais de te pointer, toi aussi. »

Sans crier gare, il brandit un splendide miroir en or en face de l’ombre. Avec un hurlement déchirant, celle-ci fut promptement aspirée à l’intérieur. En un clin d’œil, la sinistre apparition se retrouva piégée, en proie avec son propre reflet et ses démons.

Dust les observa, un sourire amusé aux lèvres.

« Et boum ! Le Constance sauvage est capturé.

Que… qu’est-ce que c’était que ça ?

— Un fantôme. Ils ne courent pas les rues, mais les gars de Port-Marlique m’ont prévenu qu’Opaline était hantée. Heureusement qu’on a l’habitude de se frotter à ce genre de bestiole ! Je suis vraiment trop fort. Et aussi terriblement sexy, en toute modestie. »

Il s’autorisa quelques pas de danse, accompagné de ces quelques paroles entraînantes :

« If there’s something weird and it don’t look good, who ya gonna call ? »

Ce bref instant de réjouissance prit fin quand il glissa sur un viscère et manqua de basculer dans les braises.

« Maître Dust, veuillez garder votre calme et conserver votre garde. Cet Étage vous est toujours inconnu. Il serait dommage de mourir maintenant, après tous les obstacles que nous avons traversés… »

Dust émergea de dessous le feuillage du saule. Son regard scruta l’aube naissante.

« Opaline est on ne peut plus d’accord, répondit-il à son serviteur. Pas vrai, Opaline ? Oh, pardon, j’oubliais. T’as plus de tête. Tant pis, plus qu’à rejoindre le lieu du rendez-vous. C’est trop risqué de se téléporter là-bas, alors on va marcher un peu. Ça va me dégourdir les boulons.

Maître ? reprit Vidocq. Vous n’ignorez pas qu’il s’agit probablement d’un piège… »

Le jeune homme haussa les épaules et se fendit d’un sourire carnassier.

« Ça tombe bien, mon vieux. J’adore les surprises. »

VI-10 : Comme ça
VII-2 : La blague

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