VI-9 : Le marshmallow

Le soleil se levait, pareil à un fêtard ayant un peu trop forcé sur la bouteille la nuit précédente. C’est à dire pas très vite.

Il lui fallut un bon moment avant de s’extraire de sa torpeur. Et quand il y parvint, ce ne fut que pour projeter de fébriles rayons de soleil sur la plaine désertique.

Ce qui convenait tout à fait à Opaline. Elle qui préférait par ailleurs les ténèbres au jour, regrettait de ne pas avoir pris sa décision plus tôt. Voyager de nuit lui aurait conféré un avantage certain sur Samson et les autres. Mais comme le dit l’adage, seul, on va plus vite. Aller plus loin ne l’intéressait pas.

Elle ne voulait qu’avancer. Sa tête baissée se relevait de temps à autre pour vérifier sa direction. La lumière ne se posait que brièvement sur ses taches de rousseur ; alors elle se penchait à nouveau, et avançait un peu plus vite. Le souffle court, le flot de pensées réduit à son strict minimum.

Elle s’arrêta aux alentours d’un midi incertain – difficile à dire, puisque la trajectoire de ce soleil saoul n’avait rien de rectiligne – et extirpa quelques morceaux de viande séchée et des graines de sa besace. Assise dans l’herbe, le regard morne, l’index emmêlé dans ses boucles rousses, elle se questionnait sur le vœu de la curieuse et moustachue compagne de Cody. À moins qu’elle n’ait souhaité vivre dans un monde vide de vie, il se pouvait que la Sorcière l’ait flouée.

Un orage la surprit alors. Il fut bref, mais d’une telle intensité qu’elle fut forcée de s’abriter au creux d’une butte. Là, blottie contre la terre, l’eau ruisselant le long de sa veste au cuir fatigué, Opaline sourit. Paradoxalement, ce néant se rapprochait de sa définition du paradis. Ici, nul ne vous attaquerait sans raison. Nul ne vous chasserait. Nul ne vous blesserait. Il n’y avait rien d’autre que la nature. La seule violence était celle des éléments, tranquille et impartiale.

Opaline quitta sa cachette après l’orage. Les nuages massés dans le ciel chassèrent bien vite un soleil rond comme une bille, et le jour fila sous le nez d’Opaline comme un chat surpris. Elle se trouvait presque au pied de la montagne ; quelques heures de marche et un peu d’escalade lui suffiraient pour parvenir jusqu’à la construction. Vue d’ici, elle ressemblait à s’y méprendre à un château fort. Difficile d’estimer s’il était occupé, quoiqu’un étendard rouge et noir flottât fièrement à son sommet.

Opaline s’autorisa néanmoins un nouveau repos de quelques heures. De quoi apaiser la lassitude de ses jambes et laisser la douce nuit s’installer sur la lande. Elle s’écarta de son trajet, s’accroupit sous le feuillage en cloche d’un saule isolé et s’adossa au tronc.

Le sommeil poignit à peine que ses hantises régulières s’approchassent déjà de la lisière de ses songes. C’était toutefois mal connaître Opaline, qui ne dormait toujours que d’un œil. Elle eut tôt fait de s’éveiller complètement dès lors que surgirent les premiers rêves.

Elle s’étira, ensuquée et courbaturée. Puis se raidit, surprise par une vive chaleur, une lumière blessante et une odeur de sucré.

Alors qu’elle se trouvait auparavant seule, il y avait à présent quelqu’un avec elle. Un homme se tenait assis sur une pierre, un bâton dans les mains, avec lequel il cuisait un bout de viande.

Non, se dit Opaline après l’avoir observé, pas exactement un homme. Un jeune homme, à peine un adulte. Elle scruta sa physionomie inhabituelle, son petit nez, ses yeux bridés, ses dreadlocks sombres. Il paraissait concentré sur son bâton.

La main d’Opaline se portait lentement à son arbalète, quand il s’écria d’une voix joviale :

« Oh, tu te lances tout de suite dans les hostilités, Opaline ? Je pensais qu’on pouvait causer un peu. Tu veux pas me lâcher un petit « Qui êtes vous ? Comment vous vous êtes approché sans faire de bruit ? » Juste pour la forme, quoi. »

Opaline l’observa. Ses yeux sombres luisaient de malice – même si l’un d’entre eux était résolu à regarder complètement ailleurs.

« Strabisme divergent, annonça-t-il. Je vois que ça te perturbe. Si tu sais pas quel œil regarder, tant pis pour toi. Moi, ça m’amuse de voir les gens hésiter.

— Qui es-tu ? » répondit Opaline d’une voix plus pâteuse que méfiante.

Un grand sourire illumina alors le visage de l’inconnu.

« Haha ! Grillé à point ! Y’a pas à dire, nous autres, les humains, on court après le bonheur alors qu’il se joue parfois à peu de choses. » Il ôta son bâton du feu et le présenta à Opaline. « Marshmallow ? »

Elle cligna des yeux et se redressa lentement.

« … quoi ?

— Marshmallow, répéta l’inconnu. Oh, je suis couillon. T’en as sans doute jamais vu. Goûte-moi ça, alors ! Il n’est pas empoisonné. Je m’appelle Dust, à propos.

— Non, merci, répondit Opaline sans avoir considéré l’aliment.

— Oh. Donc, tu ne sais pas ce que tu rates ! » gloussa le dénommé Dust, avant d’engloutir ledit marshamallow. Il mâcha avec soin et avala, le regard perdu entre réflexion et béatitude.

Puis il décréta :

« Je viens littéralement de me cramer la gueule. Mais ça en valait la peine. »

La main d’Opaline fila comme une vipère. Le carreau siffla droit vers le visage de Dust. Jusqu’à ce que la main du jeune homme ne s’interpose et ne bloque le projectile. Opaline grinça des dents, tiraillée par une désagréable sensation de déjà-vu.

Elle détailla Dust par-delà le feu aveuglant, et fit alors une troublante découverte.

« Main robot », précisa Dust. Il examina son membre mécanique à la lueur des flammes, pensif. « C’est classe et ça sauve la vie. Pas pratique à l’entretien, par contre. Et pour se masturber, je t’en parle même pas. »

Il se redressa soudainement. Opaline réalisa qu’il était bien plus grand qu’elle ne l’aurait anticipé. Quasiment autant que Samson – mais elle se détendit en constatant que leurs carrures n’avaient que la taille en commun. Dust possédait quant à lui une constitution fine, presque frêle, même si sa lourde veste en cuir masquait son corps pour l’essentiel.

« Opaline, déclara-t-il sans perdre son sourire, je vais être franc, j’ai pas beaucoup de temps à te consacrer. Mais j’ai quand même tenu à attendre que tu te réveilles. Je pensais t’étrangler dans ton sommeil, un truc du style. Puis, quand j’y réfléchis, je me dis que si j’étais le héros d’une histoire j’aimerais pas trop qu’elle se termine parce qu’un bâtard vient me zigouiller pendant que je dors. Alors j’ai préféré attendre. Histoire de te raconter à quel point tout ceci dépasse ta petite personne et te laisser croire que tu as une chance de t’en sortir vivante. Mais autant te le dire tout de suite : tu ne t’en sortiras pas vivante. »

VI-8 : La nouvelle ombre
VI-10 : Comme ça

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