VI-8 : La nouvelle ombre

Opaline ne dormit guère, cette nuit-là.

Elle se tint contre la muraille désolée, l’oeil torve, la mine apathique. Le regard allant parfois à ses compagnons, dont rien ne semblait pouvoir troubler le sommeil – certainement pas la perspective de se retrouver perdus au beau milieu d’un monde dont ils ne savaient rien. La promesse d’Opaline de tenir la garde durant la nuit leur avait suffi.

Toutefois, si Samson avait pu constater l’efficacité de sa vision nocturne, il s’était élevé contre l’idée de confier à la même personne la responsabilité de la garde. Il s’était par conséquent proposé de prendre la relève – en vain, puisqu’Opaline avait affirmé tenir la nuit à elle seule. Et il avait beau s’éveiller de temps à autre pour reformuler l’offre, il se heurtait toujours au même refus. Opaline n’avait qu’à prétexter une absence de sommeil, et le voilà reparti dans les bras de Morphée durant une heure ou deux. De quoi grossir le choeur de ronflements qui seul troublait la quiétude de la nuit.

Opaline n’avait que peu d’alliés, et le sommeil n’en faisait certainement pas partie. Ses nuits à elle se peuplaient d’êtres difformes, de figures grotesques, de souvenirs douloureux et de terreurs d’enfant dont elle ne se débarrasserait jamais.

Il lui suffisait de plonger un peu trop loin dans l’abîme pour revoir le couloir de l’orphelinat. Ce sombre, cet étriqué, cet interminable couloir. Là où ses jambes s’emplissaient de plomb à chaque pas et où son souffle se réduisait en inspirations saccadées.

Elle pouvait presque entendre le pas lourd et les râles du gardien derrière elle. Elle avait beau redoubler la cadence, fi de ses efforts les pas s’approchaient, s’élevaient, bientôt assourdissants au point de couvrir les battements de son coeur affolé. Elle sentait qu’on lui empoignait les cheveux et la tirait, malgré ses hurlements, en direction du cachot.

Sa mémoire se troublait alors. L’orphelinat laissait place à la prison ; mais l’un dans l’autre, la terreur, la douleur et les sévices restaient les mêmes. L’Enfer sur Terre, à la différence que le châtiment ne punissait aucun crime. Il existait, simplement, comme s’il avait toujours été là. Comme il le serait encore bien après avoir écrasé ses victimes.

La bise glacée lui permit de reprendre pied sur la réalité. Opaline se passa une main sur le visage et leva des yeux rougis par la fatigue en direction de la lune. Ses fantômes ne l’abandonneraient jamais. Ils se tiendraient, tapis dans l’ombre, à attendre qu’elle baissât sa garde pour enfin lui planter leurs crocs plein de venins. Comme pour lui rappeler sa haine du monde. Sa détestation des êtres. Son habitude de fuir la compagnie.

Et quelle sacrée compagnie elle avait, à présent… Un roi déchu et dépressif, un sociopathe en armure, une gamine timbrée, un vieux débris à la botte de la Sorcière… Quand avait-elle accepté de voyager avec cette bande de bons à rien ? Quand s’était-elle laissée amadouer, embrigader par ce groupe ? Elle tolérait la compagnie de Samson puisqu’il était son ticket de sortie… mais les autres ? À quoi lui servaient-ils ?

Opaline se redressa. Elle demeura pareille à un spectre silencieux, dressée au-dessus des silhouettes endormies.

« Ils ne servent à rien, dit l’ombre. Samson compris. Nous sortirons d’ici sans lui. Il est étonnant que tu ne l’aies pas encore réalisé.

— Toi non plus, tu ne me sers à rien. À part tenter de me tuer, tu n’as rien fait.

Mensonges, que cela. Sans moi, c’est la gamine qui t’aurait tuée. Tu as besoin de moi.

« Toutefois, je me dois de t’avouer quelque chose. C’est moi qui ai dupliqué tes avis de recherche à travers la Tour de la Sorcière. Voilà pourquoi Cody t’a reconnue. Et pourquoi d’autres viendront.

— Ça ne m’étonne qu’à moitié. Je ne sais pas si je dois te demander pourquoi tu as fait ça, ou comment tu t’y es pris… »

La voix fit une pause. Le temps qu’Opaline rassemble ses affaires et de se poser au sommet d’une colline surplombant les landes. La coupole rose-orangée du soleil levant se dessinait déjà par-là les montagnes.

« Le pourquoi est simple. Je l’ai fait peu après ton entrée dans la Tour. Alors, je ne souhaitais rien d’autre que te nuire. C’était, pensai-je, un moyen efficace de te causer du tort et de te créer des ennuis. Et la suite m’a prouvé que j’avais raison.

« Quant au comment, eh bien… Je n’en sais rien moi-même. Je l’ai simplement souhaité. Comme j’ai souhaité te voir mourir fut un temps. Comme j’ai souhaité t’aider face à la gamine. Je ne me l’explique pas.

— Tu ne pourrais pas souhaiter qu’ils disparaissent, alors ?

C’est une bonne question. Je vais essayer. »

Opaline s’arracha un bout de lèvre gercée et goûta la chaleur poisseuse du sang. Son regard tomba au sol, sur la silhouette étirée à ses pieds.

« Tu remplaces mon ombre, à présent ?

Oui. Ça te pose un problème ? »

Elle haussa les épaules.

« L’ancienne n’était guère bavarde, de toute manière. »

Son regard aperçut les formes anguleuses d’une construction humaine postée sur la montagne que venait d’éclairer le jour naissant. Elle se gratta la tête. Ce n’était pas la meilleure des pistes, mais c’était toujours mieux que de rester ici. Elle se mit donc en route d’un bon pas, profitant de la fraîcheur matinale.

« Constance, se remémora Opaline. Et si c’était toi ? Ce nom-là te dit quelque chose ?

Pas le moins du monde. Je ne sais pas. Mais si nous parlions de toi, à la place ? »

Opaline se retourna. Il était encore temps de faire demi-tour. Elle n’aurait qu’à poser ses affaires et faire silence sur ses intentions d’escapade en solitaire. Mais elle n’en fit rien, et reprit sa route avec une cadence redoublée.

« C’est à dire, dit l’ombre, que je n’ai pas inventé cet avis de recherche. Je me suis inspiré que ceux qui existaient, de par le monde extérieur. Alors, je souhaite savoir. « Tortures et mutilations. Actes de cannibalisme. » Les méfaits dont on t’accuse sont-ils vrais ?

— Non », répondit automatiquement Opaline.

Son ombre ricana et bondit sous ses pieds.

« Tu peux mentir à ces imbéciles. Mais à moi, Opaline ? Pourquoi me cacher la vérité ?

— Je n’ai rien à cacher », rétorqua Opaline.

Puis elle enfonça son chapeau sur sa tête, doubla la cadence et s’enferma dans le silence.

VI-7 : Pénitence
VI-9 : Le marshmallow

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.