VI-7 : Pénitence

À côté de lui, Cody marmonna quelque chose dans son sommeil. Elle se retourna dans sa couverture, sourcils froncés et dents serrées. Samson lui caressa les cheveux un moment, jusqu’à ce que l’apaisement regagne le visage de la gamine.

Elle ouvrit grand ses yeux d’un bleu lumineux.

« Tu vas bien, Samson ? »

Il se pencha au-dessus d’elle.

« Oui. Je vais bien.

— Ah, soupira Cody. J’ai vu quelqu’un te faire du mal. Beaucoup de mal.

— Ce n’était qu’un mauvais rêve. Tu peux te rendormir.

— Si on te faisait du mal, tu m’appellerais, hein ?

— Pour que tu voles à ma rescousse ? s’amusa Samson.

— Ben, oui. J’arriverai et je botterai les fesses des méchants.

— Compte sur moi, alors. Je t’appellerai.

— Cool. Fais ça. » La gamine bâilla tant et si bien que l’espace d’un instant, on ne vit qu’une bouche grande ouverte dépasser de la couverture. « Moi, je retourne dormir. Appelle-moi si ça va pas.

— C’est promis, Cody. Repose-toi. Une longue route nous attend demain. »

À dire vrai, aucun d’entre eux ne savait exactement quoi attendre du lendemain. D’après la Sorcière, la porte aurait dû conduire au vœu de Madame Cochon : sauf qu’une fois franchie, elle ne laissa le groupe qu’au milieu d’immenses landes désertiques et désolées. Le passage refermé derrière eux, ils n’eurent d’autre choix que d’explorer les environs.

Le groupe à sa suite, Samson pista les cochons comme s’il lisait leurs traces sur le sol. Et sous les regards, ce monde se révéla comme un désert d’âme, dépourvu de présence humaine comme animale. Rien qu’une flore paisible et régulière à l’accablante monotonie, au silence assourdissant.

Ils progressèrent jusqu’à se laisser surprendre par la nuit tombée. Alors, ils se réfugièrent au pied d’une muraille en ruines, première marque laissée par la main de l’homme rencontrée depuis leur arrivée.

Sans autre choix possible, le groupe s’était décidé à établir un camp et allumer un feu, en espérant que cet Étage ne leur soit pas hostile durant la nuit.

« J’ai hâte, reprit Cody. Hâte de découvrir ce nouveau monde.

— Moi aussi, répondit Samson. Tu ferais mieux de dormir, à présent. »

Un ronflement caverneux lui répondit. Il avait pour auteur Palouf, assoupi à même le sol, les bras autour de son épée. Il avait l’innocence d’un enfant accroché à un ours en peluche – si l’on exceptait son armure tâchée sang.

« Cet énergumène… grommela Ézéchiel. Qu’est-ce qu’il fiche en armure ? Il ne la retire même pas pour dormir ?

— Il est coincé dedans », lui apprit Opaline.

Le forgeron fronça des sourcils si hirsutes que la bise de la nuit s’enfuit devant eux.

C’était la première fois qu’Opaline prenait la parole depuis leur départ du Quatrième Étage. Elle avait, au moment de franchir la porte, redouté de perdre conscience comme d’ordinaire quand elle passait d’un Étage à l’autre. Mais cette fois-ci, aucun malaise : rien qu’un violent mal de crâne qui avait manqué de la laisser sur le carreau. Il s’était vite dissipé sous l’air pur et revigorant des landes, toutefois Opaline ne cessait de s’interroger.

La question lui avait traversé l’esprit de nombreuses fois depuis son arrivée, mais elle s’imposait à présent comme un gros bouton sur une peau parfaite : pourquoi était-elle affectée de maux divers dès lors qu’il était question de changer d’Étage ? Et pourquoi ce phénomène ne touchait personne d’autre qu’elle ?

Ézéchiel souffla sa fumée d’un air dégaineux et pointa le bout de sa pipe dans sa direction.

« Coincé dans son armure ? Ça veut dire ?

— Ça veut dire qu’il ne peut pas la retirer, répondit Opaline avec une mauvaise humeur égale.

— Bien vu, vermine. Mais si c’est que ça, un coup de marteau bien placé suffira à le décoincer, le bonhomme. »

Opaline étira ses jambes fourbues. Son regard évitait le feu, comme si sa trop vive lumière risquait de la blesser.

« Tant qu’il n’aura pas fait pénitence auprès des dieux, expliqua Opaline, cette armure restera son fardeau. C’est tout du moins ce qu’il prétend. »

Ézéchiel cessa de tirer sur sa pipe, son intérêt soudain éveillé. Samson aussi s’était redressé.

« Pénitence ? s’enquit le forgeron. Comment ça, pénitence ?

— Ce sont ses mots. Je n’en sais pas plus. »

Les sourcils du forgeron jouèrent les alpinistes jusqu’au sommet de son crâne.

« Et on peut savoir quel dieu il sert, celui-là ? »

Opaline scruta Palouf. Les taches de sang sur son armure semblaient réagir à la lumière comme si le feu leur prêtait vie .

« Je n’en ai pas la moindre idée… » murmura-t-elle enfin.

VI-6 : Les remords
VI-8 : La nouvelle ombre

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