VI-6 : Les remords

« On raconte, dit Ézéchiel, que la Sorcière fut pas toujours la Sorcière. Ça coule de source pour vous, mais c’qui faut savoir, c’est qu’elle est beaucoup, beaucoup plus âgée que moi. Et je suis déjà vieux comme le monde. »

Il tira sur sa pipe et souffla sa fumée par le nez. Avec les folles lueurs projetées par les flammes sur son visage anguleux comme un roc, il avait des allures de vieux dragon.

« J’ai pas toujours été son larbin, reprit le forgeron. Aujourd’hui, j’suis juste un vieux débris aigri et acariâtre. Mais fut un temps où j’étais un morveux comme vous. La tête pleine de rêves et les bras pleins de biceps. Ouais, j’étais prêt à conquérir le monde. Alors j’ai tenté ma chance. J’ai tout laissé derrière moi et j’suis parti, avec une bonne hache et un sac à dos. Rien dans le sac, à part une gourde et une couverture chaude. J’pensais avoir besoin de rien d’autre. J’pensais que la détermination venait à bout de tout. »

Sa mine se renfrogna. Il plongea sa main dans le feu de camp et attisa les braises du bout des doigts. Les flammes léchaient sa peau sans avoir l’air de l’affecter, comme un corps fait de pierre et non de chair.

« Qu’est-ce que j’étais con », maugréa-t-il enfin.

Le crissement de la pierre à aiguiser s’interrompit. Assis non loin sur une souche, Palouf – qui jusque-là s’était contenté d’entretenir sa lame sans mot dire – eut l’air de vouloir prendre la parole. Mais aucune voix ne résonna à l’intérieur du casque.

Il ne s’était de toute façon guère fait entendre au-delà du Quatrième Étage. Difficile de le faire sortir de son mutisme depuis qu’il avait réalisé avoir insulté la Sorcière. 

Opaline, elle aussi, s’était entourée d’une bulle, rongée par la frustration lancinante de l’occasion loupée. La Sorcière s’était tenue devant elle. Juste devant elle. Exiger son voeu n’eut été qu’une affaire de courage : prendre l’initiative, s’avancer et parler d’une voix claire.

Mais l’occasion s’était envolée – littéralement – sans même qu’elle n’en saisisse la raison. Sa liberté s’était jouée à une poignée de mots.

La Sorcière disparue, que fallait-il faire à présent ? Se relancer à sa poursuite, gravir de nouveaux Étages à l’aveuglette, survivre à autant de dangers en espérant la croiser au hasard ?

L’occasion se représenterait-elle, seulement ? Opaline en doutait. Mettre la main sur cette maudite Sorcière semblait tenir d’une chance sur un million – et selon toute vraisemblance, Opaline avait laissé passer cette chance…

Et quand bien même elle parviendrait à trouver la Sorcière de nouveau. Devait-elle s’attendre à la même réaction ? Et si la Sorcière s’enfuyait à nouveau à sa seule vue… Faudrait-il la traquer, encore et encore ? L’histoire devrait-elle se répéter jusqu’à ce que la Tour n’ait raison d’Opaline ? 

Elle frémit parmi la pénombre. Plus elle y repensait plus elle comprenait les avertissements des gardes. La Tour de la Sorcière n’était qu’un vaste piège. Le dédale le plus tortueux qu’elle ait rencontré. Et elle sentait tout juste ses mécanismes se refermer sur elle.

« Bon sang, reprit Ézéchiel après un long silence. Qu’est-ce que j’étais con. »

Allongé sur l’herbe, ses yeux sombres perdus dans le ciel étoilé, Samson lâcha d’un ton tranquille :

« Allons, forgeron. Ne t’en veux pas trop. Tout le monde fait des erreurs. »

Opaline ricana en silence. Samson. Toujours à relativiser les tares des autres dans le but d’alléger leur fardeau. Quand cesserait-il de se comporter comme s’il était le foutu daron de tout le monde ?

« Cause pour nous, rétorqua Ezéchiel. Enfin surtout pour toi, mon gros. Je parlais de conquérir le monde, alors que c’est bien toi, le couronné qui a cassé la gueule de la moitié du continent. Ça t’a fait quoi, de réduire des nations en bouillie pour les jeter en pâture à ton gros lard d’empire ? Tu te sentais puissant ? Au-dessus des autres ? »

Samson roula sur le côté, le front plissé par la gravité. Il allait répondre quand la voix de Palouf s’éleva, cette fois-ci :

« Comment osez-vous tenir pareil discours ? Vous, qui n’avez pas mis le nez hors de cette Tour depuis des générations – que savez-vous seulement du royaume extérieur, de son passé, de son histoire ? Jamais le pays ne s’est montré si prospère que sous le règne de Samson. Tenez-le-vous pour dit ! »

Le reflet des flammes dansa dans le regard d’Ezéchiel. Il n’avait toujours pas pardonné l’affront commis par le chevalier au sommet de la tour. Même si en fin de compte, la curiosité suscitée par la mystérieuse porte avait remplacé la rancoeur. Et Ezéchiel de s’y engouffrer, suivi de Samson, Opaline, Cody et Palouf.

« Laissez, l’ami, intervint Samson. Votre soutien me touche, toutefois le forgeron n’a pas tout à fait tort. Des années durant, j’ai couru après le rêve d’unir le continent sous une seule bannière. De mettre fin aux guerres. Au chaos. Aux injustices.

— Et vous y êtes parvenu, sire, plaida Palouf. Votre égide fut la plus bénéfique que le royaume ait connue. Peu de vos sujets affirmeront le contraire !

— Ah oui ? Et à quel prix ? renvoya Samson. Cette prospérité fut si chèrement acquise… Deux décennies de guerre, des années de famine, des milliers d’orphelins…

— On ne fait pas d’omelette sans casser les oeufs, sire. La réussite n’est pas le fruit d’heureuses probabilités, mais bien de sacrifices tangibles. 

« Rebâtir un monde meilleur par-dessus les cendres de l’ancien. C’était votre oeuvre, votre cadeau au royaume. Et le plus grand nombre vous en sera toujours reconnaissant.

— La chose est simple à dire pour nous, qui avons survécu, reprit Samson, mais que dire de ces soldats tombés au combat ? Ces enfants emportés par la maladie ? De toutes ces vies perdues sur l’autel du plus grand nombre ? Aucune cause n’est digne de ce sacrifice-là. »

Palouf posa son arme. Le sérieux pouvait se lire sur son casque, à la lueur des reflets d’or renvoyés par le métal.

« Notre monde est ainsi fait, sire. Il laisse peu de place à la faiblesse. Et si le royaume a perduré, c’est parce que des hommes forts tels que vous se sont dressés afin de porter ce lourd fardeau sur leurs épaules. »

Samson baissa la tête sans quitter Palouf du regard. Une telle dévotion le flattait, il devait le reconnaître. En retour, il se demandait parfois quel genre d’homme se cachait réellement derrière ce casque. Car en dépit de ses airs de compagnon loyal et paisible, Palouf n’en portait pas moins le mental d’un homme de guerre.

« C’est ainsi que ma vanité me présentait autrefois le monde, répondit Samson. Il s’avère que je n’ai pas assez d’épaules. Et je n’aimerais guère être l’ami de celui qui les aura. »

VI-5 : Dirt
VI-7 : Pénitence

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