VI-5 : Dirt

Pendant ce temps-là, de bien sinistres desseins se tramaient dans l’ombre. Non, pas celle-là. L’autre. Vous savez. La taverne qu’on penserait tout droit issue du fantasme d’un adolescent amateur d’emocore.

À dire vrai, j’aime ce lieu, aussi ténébreux soit-il. J’aime ce lieu, car il me dispense de tout effort de description. Une véritable bénédiction.

L’observateur admiratif criera au génie, en ce que cette technique laisse libre cours à l’imagination du lecteur et autorise le narrateur à concentrer son énergie sur l’avancée de l’histoire. Quelqu’un d’un peu moins optimiste hurlera à la fainéantise. En tout état de cause, sachez qu’il ne s’agit guère de paresse dans mon cas, mais bel et bien de contemplation intérieure. Si.

Toujours est-il que notre ombre préférée se trouvait en cette heure-là bondée. Ça ne tenait pourtant pas de l’évidence, puisque la plupart des clients ne voyaient pas plus loin que le bord de leur verre (en tout cas, pour ceux qui avaient le nez plongé dedans.) L’obscurité se serait d’ailleurs levée qu’elle aurait laissé place à un bien triste spectacle. Celui de clients tous isolés les uns des autres, incapables de constater que le compagnon qu’ils attendaient depuis vingt foutues plombes buvait en réalité à deux tables de là. Sombre affaire, sans mauvais jeu de mots. Haha.

Mais plutôt que de paraphraser les Surveillants, penchons-nous sur les deux protagonistes étiquetés comploteur Numéro 1 et comploteur Numéro 2, qui par pur fruit du hasard avaient finalement réussi à se retrouver après plusieurs heures de laborieuses prospections.

« Décidément, maugréa Numéro 1, il faudrait vraiment qu’on prenne l’habitude de choper la même table quand on se pointe ici.

— Je suis derrière vous, l’informa Numéro 2.

— Encore ?

— Non, je plaisante. Enfin, je pense. Où êtes-vous ?

— J’en sais rien. Donnez-moi la main, voir ?

— Voilà… mais… pourquoi la vôtre est toute gluante ?

— J’ai acheté des beignets à la framboise, sur le chemin. Vous en voulez ?

— Pas question.

— Oh, allez ! Prenez-en juste un seul.

— Avec grand plaisir », répondit un interlocuteur non identifié. Il est des personnes incapables de refuser un beignet si gentiment proposé, y compris quand l’offre ne les concerne pas directement.

« Et maintenant, reprit Numéro 2, si nous passions aux véritables raisons de notre entrevue ?

— Ouais, ouais. Opaline est toujours collée aux basques de Samson, si ça peut vous rassurer.

— Ça me rassure.

— Ouais ? Bon, je vous passe les détails, parce qu’y a aussi eu des hauts et des bas. À un moment, j’ai même vraiment cru qu’elle allait le lâcher. Faut dire que le nouveau Quatrième Étage a tout pour plaire. Rien que des couloirs étriqués, bourré d’espèces de pervers qui veulent vous attacher à la première table venue et vous faire des gros trous dans la tête. Nan, vraiment, la Sorcière a dû péter un plomb.

— Et Opaline ?

— Ben, elle est toujours sur les rails. Ouais. J’ai quelques doutes, quand même. Elle sait bien qu’elle est censée faire évader Samson de la Tour pour qu’il regagne le trône, tout ça, mais j’ai pas l’impression qu’elle y mette du coeur. D’ailleurs en parlant de Sorcière, vous devinerez jamais… »

Un silence pesant suivit sa déclaration. Quelque part sur leur droite, quelqu’un se cassa la figure dans un vacarme de verre brisé et de jurons.

« Eh bien ? s’impatienta Numéro 2. Vous allez la cracher, votre pastille ?

— Ouah, désolé, je cherchais juste à ménager le suspense ! Voilà, en réalité, Opaline et Samson viennent tout juste de renconter la Sorcière.

— Je vous demande pardon ?

— C’est vrai de vrai. Comme le veut la tradition lorsqu’elle ouvre un Étage, elle se perche pas loin d’une porte et attend. Le premier qui la trouve gagne un voeu. C’est pas trop génial ?

— Au risque de paraître rabat-joie, non. Ce n’est pas trop génial. Pour commencer, pourquoi Samson n’est-il pas encore sorti s’ils ont trouvé la Sorcière ?

— Ch’est là que cha devient velu », répondit Numéro 1. On attribuera son élocution approximative au beignet démesuré qu’il avait fourré dans sa bouche – aurait-il été capable de le voir avant de tenter de l’engloutir qu’il ne se serait pas risqué à pareil défi. « Un cochon leur a chouré la plache.

— Encore un cochon ? s’écria Numéro 2. Ils pullulent, ma parole ! Je sais que leur univers d’origine a disparu et qu’ils font désormais figure de bêtes sacrées, mais enfin… N’ont-ils rien de mieux à faire de voler les voeux des autres ? »

Numéro 1 avait manqué de mourir étouffé avec son beignet au cours de cette tirade. Heureusement, son teint écarlate demeurait invisible même dans le noir le plus complet.

« Juste après le voeu du cochon, reprit-il, la Sorcière s’est tournée vers Opaline. Là, on touchait au but, hein. Puis, elle s’est arrêtée net et a dit un truc bizarre.

— Quoi ?

— La Sorcière a dit quelque chose comme « C’est toi, Constante ? » Genre on aurait cru qu’elle pensait l’avoir reconnue, qu’elle la confondait avec quelqu’un d’autre, tout ça.

— Constance, vous voulez dire ?…

— C’est ça, ouais ! Constance. C’est qui ?

— Peu vous importe. La réaction de la Sorcière ne m’étonne guère. Même après toutes ces années… »

Numéro 2 prit une longue gorgée de la boisson qu’on venait de lui apporter. Le goût et la texture ne s’approchaient certainement pas de la bière qu’elle avait commandée, mais par souci de tranquillité d’esprit, elle préféra ne pas trop se poser de questions.

« Et ensuite, reprit-t-elle finalement. Que s’est-il passé ?

— Rien du tout. La Sorcière s’est tirée sans un mot. Elle cause pas des masses, remarquez. C’était la première fois que je la voyais, et je me serais attendu à ce qu’elle soit un peu plus bavarde.

— Une minute… vous y étiez ? »

Numéro 1 s’esclaffa, l’air triomphant et le poing brandi. Ce dernier atterrit d’ailleurs au milieu d’un visage qui passait par-là. Son geste fut le déclencheur d’un quiproquo entre le propriétaire dudit facies et une vieille dame sourde et muette attablée non loin.

« Ha, c’est là tout le génie du truc ! dit-il. Vous vous rappelez du gus dont je vous avais parlé ? Le timbré qui se balade aux Étages supérieurs et dégomme toutes les têtes qu’on lui pointe contre un peu d’oseille ?

— Vous l’avez mentionné. Et alors ?

— Eh bé ! Je l’ai contacté, et il s’est montré drôlement intéressé quand je lui ai parlé de la prime. Il a immédiatement sauté sur l’occasion. Poisson ferré en deux temps, capitaine ! Et ce poisson-là, c’ est pas le dernier des saumons. Il vient d’un ancien Étage, vachement avancé sur tous les autres d’un point de vue technologique, tout ça.

— Je vois où vous voulez en venir…

— Eh ouais. Ce gars-là – Dirt, je crois qu’il s’appelle – il fait pas le travail à moitié. Il a fabriqué un robot miniature qu’il contrôle à distance. Pas plus gros qu’une mouche, le bidule. Et il suit Opaline à la trace et il nous montre tout ce qu’elle fait. Bon, y’a des ratés, des fois il la perd un peu, mais pour avoir vu le résultat, je peux vous dire que ça dépote.

— Fort bien. Je veux ce mercenaire sur les talons d’Opaline, jour et nuit. Promettez-lui monts et merveilles s’il le faut. Mais elle doit rester sur les rails, coûte que coûte.

— Vous voudriez pas que j’aille moi-même lui dire de se tenir à carreau ? Ou je peux même envoyer quelqu’un à ma place, s’iou voulez ?

— Non. Ceci est autant une tâche qu’une mise à l’épreuve de sa loyauté. N’interférez pas. En revanche, souvenez-vous : si jamais elle venait à nous tourner le dos…

— Ouais, ouais. Pas de demi-mesure. C’est compris.

— Fort bien. À présent, trinquons. À Constance !

— Je sais pas qui c’est, mais j’aime trinquer. À Constance ! »

Leurs verres se loupèrent de vingt bons centimètres, et la manoeuvre connut un triste dénouement à base de liquide renversé, de vieille dame étendue au sol et de chute douloureuse.

VI-4 : Encore le nom
VI-6 : Les remords

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