VI-4 : Encore le nom

Opaline déglutit, un peu trop bruyamment à son goût. La mouche vint alors décrire un ballet aérien particulièrement complexe sous son nez ; elle la chassa d’un revers et effleura Samson par mégarde. Alors qu’il se retournait, elle leva le nez, l’air de rien.

« Ton voeu est exaucé », retentit la voix de la Sorcière.

Les yeux de Madame Cochon s’emplirent d’espoir – et vu d’ici, on aurait pu penser que l’espoir était un élément liquide. Un minuscule groin glissa entre ses pattes avant et se risqua à humer l’air.

« Hein ? s’étonna Ézéchiel. Déjà ? »

La pâle figure se retourna.

« J’veux dire… Tu arrives à comprendre Madame Cochon ?

», dit la Sorcière. Ça ne faisait pas beaucoup de mots, mais ça suffisait à faire trembler le sol.

« J’veux dire, t’as accepté plutôt vite, comparé aux autres fois. Je trouve ça un peu facile.

Et ? »

Le forgeron se recula, les mains levées. Il essayait autant que possible de rentrer son cou à l’intérieur de ses épaules. Sa tête ressemblait plus que jamais à une barbe touffue posée sur un corps.

« J’veux dire, j’ai rien dit », marmonna-t-il.

L’ectoplasme baissa son inquiétant regard sur le suidé rondelet. Puis il tendit une main griffue, et à quelques pas se matérialisa le cadre d’une porte en bois.

« Ton voeu le plus cher se trouve derrière cette porte, annonça la Sorcière. Va

Madame Cochon se tenait figée sur place, n’osant y croire, tétanisée entre extase et incrédulité.

« Grouik ! » couina-t-elle finalement avant de s’élancer, moustache au vent et Roger sur les talons.

Le panneau s’ouvrit à la volée et aspira les deux animaux rondouillards avec un courant d’air, sous le regard impassible de la Sorcière. Ézéchiel assistait lui aussi à la scène en se curant distraitement l’oreille.

Opaline profita de l’instant pour s’adresser à Samson :

« Vous savez quel sera mon voeu… », commença-t-elle sans avoir l’intention de finir sa phrase.

Il répondit d’un haussement d’épaules.

« Vos intentions ont toujours été claires. Faites ce que vous avez à faire.

— Je vais le formuler plus directement, que nous soyons tous certains d’avoir bien compris : lorsque la Sorcière me demandera mon voeu, je lui dirai de vous replacer sur le trône. C’est clair ?

— Limpide, reprit Samson, souriant.

— Et c’est ça, votre réaction ?

— Que voulez-vous que je réponde ?

— À vous de me le dire. Je m’attendais à un peu plus de résistance : comme bonhomme terré au fin fond de rades moisies pour préserver son anonymat, vous ne semblez pas si réticent à l’idée de regagner le trône… »

Samson sourit à nouveau. Il avait cette façon de sourire, dont Opaline ne parvenait à déterminer de s’il fallait y voir de la bienveillance, de la dérision ou bien de l’arrogance. Dans tous les cas, elle fut soudainement prise d’une énorme envie de lui coller son poing dans la figure.

« Je n’ai toujours aucune intention de redevenir roi, rappela Samson. Ni vous ni les pouvoirs de la Sorcière ne me ferez changer d’avis. Car admettons que la Sorcière accepte votre voeu : sachez d’avance que je ne m’y conformerai pas. Sitôt la couronne obtenue, je la déposerai au pied du trône sur-le-champ, libre à quelqu’un de plus désireux que moi de s’en emparer. Puis, je quitterai le royaume et on n’entendra plus jamais parler de moi. »

Opaline le dévisagea un moment. Sous ses dehors paisibles et conciliants, elle réalisa alors que Samson était quelqu’un de borné. Peut-être plus qu’elle. Et s’il existait une chose capable de l’énerver, c’était bien les gens plus bornés qu’elle. Heureusement il se faisaient rares en ce monde, mais pas assez pour continuer de la faire tourner en bourrique de temps à autre.

« Vous prenez votre rôle de roi déchu trop à coeur, rétorqua-t-elle, mais c’est votre problème. J’ai déjà fait mes arrangements avec vos gens. J’obtiendrai le pardon de la justice sitôt votre nom gravé sur la stèle des rois. Que vous acceptiez ou non de prendre vos responsabilités ne tient qu’à vous.

— Mes gens ? s’étrangla Samson avec un faux rire. Parce que vous considérez les espions qui vous ont conduite ici comme mes gens ? Mais Opaline, j’ignore jusqu’à leurs noms !

— Ils agissent sous vos couleurs et en votre honneur », rappela Opaline. Elle souleva le pan de sa veste afin de dévoiler le sceau du Cane Corso. « Que vous le vouliez ou non, ce sont vos gens.

— Hé, vous avez fini, tous les deux ? » ronchonna Ézéchiel.

Opaline et Samson se retournèrent. La stature droite et blanche comme une pierre tombale de la Sorcière les surprit. Elle s’était rapprochée d’eux, jusqu’à les toucher presque, sans qu’ils la remarquent.

Le regard d’Opaline courut le long du tissu blanc de la camisole, puis sous la capuche. Sous celle-ci, elle découvrit un visage blafard aux joues creuses, et plus (ou moins) encore : là-dessous, la Sorcière ne possédait pas d’yeux. En lieu et place se trouvaient deux trous noirs taillés en spirale à même la peau, aux bords tout en cicatrices et au fond noyé dans les ténèbres.

Estomaquée, Opaline n’avait pas réalisé que la Sorcière se penchait sur elle. Les visages se touchaient presque, désormais, et le monde d’Opaline en était réduit à ces deux abysses de chairs et de noirceur.

Samson se tenait en retrait, sur ses gardes. Il adressa un coup d’oeil à Ézéchiel, et n’obtint en réponse qu’un hochement de tête négatif.

Puis, le monde vrombit de ce nom :

« Constance ?… »

Opaline déglutit de nouveau. Son attention soudainement éveillée, le forgeron décroisa les bras et s’avança, l’air méfiant.

« Non, gronda la voix. Tu n’es pas Constance. »

Ce sont sur ces simples mots que la Sorcière se détourna, d’un air presque rageur, que son fantôme déploya une paire d’ailes noires et qu’elle décolla dans un souffle glacé. En un instant, on l’avait perdue de vue.

Opaline demeura plantée sur place. Les deux puits de ténèbres dansaient toujours devant elle, comme gravés sur sa rétine. Elle releva la tête et prit conscience des yeux posés sur elle.

« Ne me fixez pas comme ça, se défendit-elle. J’ignore ce qui lui a pris !

— À d’autres, maugréa Ézéchiel. Je m’disais bien, vermine, que ta trogne me rappelait quelque chose. C’est pas le premier truc que je t’ai demandé, là première fois qu’on s’est croisés, si on s’était pas déjà rencontrés quelque part ? Si.

— Il y a forcément erreur. Je ne m’appelle pas Constance, mon nom a toujours été Opaline !

— Vraiment ?… » murmura Samson. Son air songeur empêchait de déchiffrer ce qui se tramait dans sa tête, mais tout l’optimisme du monde n’aurait pas suffi à ignorer qu’il n’avait pas l’air convaincu.

C’est à cet instant qu’une bouille blonde et rose jaillit de la trappe et lança à la cantonade :

« Ouah, j’ai tellement tapé sur les Surveillants, y’en a plus aucun qui veut se bagarrer avec moi ! Vous avez trouvé la Sorcière, dites ? »

VI-3 : Le voeu
VI-5 : Dirt

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