VI-3 : Le voeu

Ézéchiel et la Sorcière laissèrent les voyageurs se hisser sur le toit. Le forgeron se renfrogna à la vue de Samson, à qui il n’avait toujours pas pardonné. Il n’avait guère l’habitude qu’on lui dise non, en particulier losqu’il il offrait de bon coeur une de ses plus belles réalisations.

« Et votre copain, le manche à balai ? ronchonna-il. Il ne supporte pas la compagnie des vieillards et des mégères ? »

Dire que ces mots amenaient une certaine rancoeur tenait de l’euphémisme ; toutefois, il y avait fort à parier que le chevalier ne repointât pas le bout de son casque de sitôt, intimidé par le virulent sermon que lui avait dispensé le forgeron. Dans l’attente, ni Opaline ni Samson ne lui répondirent, fascinés par la vue de la Sorcière.

Celle-ci ne leur prêtait guère d’attention. Son visage masqué par la capuche n’affichait qu’un trait en guise de lèvres. Derrière elle, son spectre gardait ses paupières écarquillées comme s’il cherchait à dévorer le monde de ses yeux.

« Ézéchiel, gronda la voix.

— Patronne ? » s’enquit prestement le forgeron.

On voyait mal Ézéchiel faire des courbettes à qui que ce soit, y compris à la plus haute autorité de la Tour, mais aux yeux des voyageurs, la Sorcière tenait au respect de l’étiquette et de la hiérarchie des rangs.

Il s’écoula un moment avant que le spectre ne fasse un geste de la main.

« Le cochon. »

Comme s’il venait de comprendre, Ézéchiel ôta un Roger bien potelé de son épaule et le déposa au sol. Se sentant au centre de toutes les attentions, le porcelet fonça droit vers Madame Cochon.

« Grouik ? s’enquit cette dernière, curieuse.

— Gruik », rétorqua le porcelet d’un ton désinvolte. Puis il se réfugia entre ses pattes et s’immobilisa.

Le regard d’Ézéchiel se déporta vers Opaline et Samson. Aucun ne perdait pas la Sorcière de vue. Difficile de détacher le regard d’une telle présence, surtout quand elle s’accompagnait de ce monstre ectoplasmique. Quelles appréhensions pouvaient bien déferler dans leurs petits crânes ? se demanda le forgeron.

« Ainsi, se disait Opaline, voici cette fameuse Sorcière. Je l’imaginais plus impressionnante… Exaucera-t-elle vraiment nos voeux ? Ézéchiel m’a déjà mis en garde contre elle. Ce vieux bouc… Mieux vaut garder son épée sous cape. Il n’apprécierait pas d’apprendre que je l’ai chipée. »

« Ainsi, se disait Samson, revoici la Sorcière. Elle n’a pas beaucoup changé depuis la fois dernière… Mais je la trouve moins agressive. Plus paisible. Serait-elle comme la plupart des gens, dotée d’une humeur fluctuante et de problèmes à résoudre ? Je me demande quel genre de soucis quotidiens peut rencontrer un être capable de détruire et de créer des mondes entiers à l’envi. »

« Grouik », se disait Madame Cochon.

La Sorcière abandonna finalement son mutisme. Son fantôme la porta jusque devant les voyageurs, qui ne purent réprimer un mouvement de recul. Sa seule présence écrasait l’âme, comme un mur d’angoisse dressé face au reste du monde. Pour autant, ni Opaline ni Samson ne firent montre d’autre signe de crainte. Madame Cochon, pour sa part, ne put empêcher sa fantastique moustache de frémir avec un doux bruissement.

« Toi, tonna la voix sans crier gare. Formule ton voeu. »

Chacun – le forgeron compris – tressaillit. La demande était adressée à Madame Cochon. Intimidée tout d’abord, celle-ci se secoua la carcasse et s’avança bravement vers le monstrueux couple.

« Grouik ? s’enquit Madame Cochon.

Formule ton voeu », répéta la voix, plus fort.

Le courageux animal ne put empêcher son délicat popotin de tressaillir, mais il ne se laissa pas démonter et déclara d’un ton sans équivoque :

« Grouik. »

Les secondes s’écoulèrent. Opaline et Samson assistaient à cette scène surréaliste, comme dans ces rêves où des cochons aussi dodus que moustachus se prennent à converser avec des apparitions spectrales… Vous voyez ce que je veux dire ?… Bon, tant pis.

« Tu n’auras droit qu’à un seul voeu, reprit la Sorcière. Est-ce vraiment ce que tu souhaites ?

— Grouik », assermenta Madame Cochon.

Une nouvelle pause. Les secondes coulaient, lourdes et épaisses comme de la gelée dans un entonnoir. La présence de la Sorcière déformait le temps, alors que les instants adoptaient l’ampleur d’éternités. Opaline se prit à compter les battements de son propre coeur. Le miracle allait-il se réaliser ? La Sorcière pouvait-elle chasser les cauchemars du réel ?

C’était probablement le cas, puisque la créature déclara d’une voix à faire trembler le monde :

« Ton voeu est accordé, cochon. »

VI-2 : La punition
VI-4 : Encore le nom

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