VI-2 : La punition

Ézéchiel leva le nez. Compte tenu de sa taille des plus modestes, lever le nez était de toute façon son seul recours pour espérer voir quoique ce soit d’autre que le sol.

Il scruta le ciel, du moins ce qui tenait lieu de ciel à cet Étage. Rien, à part des volutes de brume noire.

Il baissa le regard. Le panorama par-delà la muraille n’était guère plus réjouissant : s’étirait un abîme, noir et déprimant, jusqu’à un horizon brisé qu’aucun soleil ne survolait. Si on avait cherché la représentation parfaite de la déprime, cet Étage se serait plutôt bien classé.

« Qu’il est glauque, ce coin, grommela-t-il. Tu l’as fabriqué, ou c’est un de ceux que tu as trouvés ? »

Il haussa un sourcil, à l’affût d’une réponse. Làs. La silhouette d’une clarté lunaire ignora sa question. Le forgeron grogna et rapprocha sa carrure trapue de la muraille – mais pas trop près non plus. Non que les hauteurs l’eurent effrayé : ce que le forgeron redoutait, c’était de réaliser que ce bout de muret était plus haut que lui.

Il n’appréciait guère les choses plus grandes que lui, d’une manière générale. Une façon comme une autre de constater que tout en ce bas-monde attirait un jour ou l’autre son mépris. À l’exception, donc, de Roger, mais également de la blanche apparition postée à ses côtés.

Ézéchiel cracha sur les dalles et alluma un cigare.

« Vivement que ces pèquenauds arrivent. J’en ai marre, de poireauter ici. Pis pendant que je ne suis pas là, personne ne s’occupe de ma forge. Cette affaire roule pas toute seule, hm ? Et c’est pas mes débiles de doubles qui feront tourner la machine.

— Gruik », répondit un Roger juché sur son épaule.

Le forgeron tira nerveusement sur son cigare, conscient qu’il n’aurait pas droit à d’autre réponse. Sa silencieuse compagne était une femme de peu de mots. La seule notion de bavardage lui semblait inconnue, et même après tant d’années à son service, rarement Ézéchiel avait pu lui tirer autre chose que de brèves réponses.

Toutefois, ses digressions ne semblaient pas incommoder sa maîtresse. Le forgeron s’y perdait donc fréquemment, oubliant presque la présence à ses côtés. Presque, car de celle-ci émanait une telle aura que fermer les yeux ne suffisait pas à l’effacer du monde.

« Fichus voyageurs, rouspéta Ézéchiel avec une hargne renouvelée. Ils n’ont littéralement rien de mieux à fiche que de se battre pour qu’on exauce leur voeu – alors pourquoi aucun de ces pique-assiettes n’est encore là à te baver dessus ?

— Gruik », rétorqua Roger.

Le sol gronda de nouveau, si fort qu’Ézéchiel dut s’appuyer contre la muraille pour conserver son équilibre. À sa grande frustration, celle-ci se révéla effectivement plus haute que lui. Maudits architectes.

« Mais qu’est-ce qu’ils foutent ? Ils sont venus en bulldozer, ou quoi ? »

Roger profita de cette brève inattention pour tirer sur le cigare. Pas vu, pas pris, c’était sa devise.

La pâle silhouette lui donna néanmoins tort, puisque quelques instants avant le fieffé forfait, son visage couvert d’une capuche s’était incliné dans sa direction. Le galopin réalisa trop tard l’attention dont il était l’objet et se ratatina sur place comme une patate trop mûre. Une patate à la peau rose, donc.

« J’espère qu’ils vont pas te sortir des souhaits trop perchés, cette fois-ci, reprit le forgeron alors que les secousses s’apaisaient. Ça me rappelle ce gars dont le voeu était d’en avoir mille. Tu t’en souviens ? Moi oui. Surtout de sa tronche quand tu l’as condamné à reparcourir la Tour mille fois avant d’avoir droit au premier de ses voeux.

« Et la fille qui a souhaité devenir Sorcière à ta place, tu t’en rappelles ? Pendant un moment, j’y ai vraiment cru, surtout quand tu lui as annoncé qu’elle possédait dorénavant tous tes pouvoirs. Enfin, jusqu’à ce qu’elle s’effondre avec deux filets de bouillie rose qui lui sortaient par les oreilles. Faut croire que c’est pas donné à n’importe quel cerveau, de supporter tous ces sortilèges.

« Et le bonhomme qui a demandé la destruction de la Tour ! J’ai jamais autant rigolé de ma vie, et bons dieux, ce que j’ai vécu. C’était une bonne leçon, de l’enfermer dans une copie de la Tour et de la détruire. Ça lui apprendra, à faire le mariolle. »

La femme lui fit alors face. Son corps enveloppé d’une camisole de force frisait une maigreur cadavérique, et pourtant, le forgeron ne pouvait réprimer la sensation qu’une montagne se penchait sur lui.

Il serra les dents, surpris, et tâcha de conserver son sang froid. Le pire de cette vision ne résidait pas seulement dans cette troublante apparence, mais aussi dans le colosse fantomatique, au regard globuleux et au sourire de dents saillantes, perpétuellement placé derrière la femme qu’il maintenait dans les airs.

« Je me rappelle, dit la Sorcière d’une voix si sourde que toute la Tour paraissait s’exprimer avec elle, du premier homme à braver la Tour. 

« Je me rappelle de l’avoir puni pour son audace. 

« Je me rappelle qu’il est mon serviteur depuis lors. »

Ézéchiel recula, frappé par la puissance de la voix. Les années ne l’avaient pas rendu moins déboussolante. Un grondement tel que le tissu de la réalité paraissait sur le point de se rompre à chaque syllabe. Un rugissement sorti des entrailles de la Tour comme une bête sauvage blessée venue prendre sa revanche.

« ‘ruik ‘ruik ‘ruik », ricana Roger, même s’il n’en menait toujours pas large lui non plus.

Le forgeron tira sur son cigare afin de se donner de la contenance et épongea la sueur sur son front d’une main distraite. Il s’était souvent demandé si la Sorcière faisait ce choix d’utiliser une voix aussi puissante. Sans doute que oui. Ça impressionnait les voyageurs, et comme effet de mise en scène, on avait déjà vu pire. D’où, sans doute, cette économie de mots, histoire de préserver le mythe.

Il n’eut cependant guère le temps de prolonger ses réflexions. Car à peine la Sorcière eut achevé sa phrase que le battant d’une trappe cogna le sol.

Une tête casquée en sortit. Elle n’avait ni yeux, ni bouche, mais on lisait son expression comme sur le visage d’un nouveau-né découvrant les grimaces.

Le casque demeura immobile le temps nécessaire à son cerveau – s’il en possédait un – d’assimiler les apparitions sous ses yeux – bien qu’il n’en eut pas. Puis, il se pencha et déclara une voix étouffée par le métal :

« Sire, nous nous sommes manifestement trompés d’endroit ! Il n’y a personne ici, à part un vieillard décati, un porc atteint de nanisme et une mégère en bure. »

VI-1 : La fuite
VI-3 : Le voeu

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