VI-10 : Comme ça

Opaline avait écouté le monologue de Dust sans broncher. Et ce n’est qu’au terme de celui-ci qu’un gloussement la secoua.

« J’ai dit une bêtise ? s’enquit-il. Pourquoi tu ris ?

— Parce que tu es un bouffon. Rien de ce que tu racontes ne tient debout. Qu’est-ce que tu fais seulement ici, d’ailleurs ? Est-ce que tu le sais toi-même ?

— C’est compliqué, admit Dust. Mais si on reprend depuis le début, l’unique motif pour lequel on t’a sorti de ta prison, c’est parce qu’on voulait que tu libères Samson et que tu le ramènes au monde extérieur. Enfin par « on », j’entends une bande de notables pas très contents du nouveau roi. Ils ne l’aiment pas parce qu’il a ruiné le royaume et que leurs affaires roulent moins bien depuis. Du coup, ces guignols se sont mis en tête de ramener Samson. Alors ils ont commencé par financer des cellules rebelles au sein de l’armée, des soutiens de l’Ancien roi qui monteraient un plan pour le remettre en place… Enfin ! C’est compliqué.

« Le truc, c’est qu’ils n’avaient pas grand monde sous la main à envoyer ici, à la Tour. Ça a sans doute à voir avec le fait que la plupart des gus qui y entrent n’en sortent jamais. Mais quand même ! Ils ont voulu tenter. Et ils t’ont choisie parmi une ribambelle de parias remplaçables pour faire le boulot. Sauf que ces gars-là n’aiment pas qu’on se foute de leur gueule, et ils se sont assurés d’engager quelqu’un qui te plomberait la tienne si tu te décidais à faire carrière en solo. Du coup… me voici.

« C’était clair ? dit-il, lui-même peu convaincu par son explication.

— Ça l’a toujours été, répondit Opaline. Ils m’ont déjà menacée de m’envoyer quelqu’un aux basques si je me détournais de Samson. Je ne m’attendais simplement pas à ce que ce soit un marmot comme toi.

— Je vois. Alors puisqu’on en parle, tu voudrais pas faire demi-tour ? Tu fais demi-tour, tu retrouves Samson, vous retrouvez la Sorcière, vous sortez d’ici et boum ! Personne ne meurt. C’est génial, comme plan ! On fait comme ça ? »

Opaline se fendit d’un sourire glacial.

« Si on s’était rencontrés dans d’autres circonstances, je pense que je t’aurais apprécié. Mais ton plan, tu peux t’asseoir dessus et faire la toupie.

— C’est dommage, dit Dust manifestement attristé. Tu n’as même pas l’impression de trahir tes engagements ? Tu trouves pas ça injuste pour les gars qui ont pris des risques en te libérant ? »

La main d’Opaline se posa sur le manche de son fouet. Avec sa grande taille, sa carrure fine et ses gestes mous, elle pensait avoir de bonnes chances de battre Dust au corps à corps. En espérant qu’il ait stoppé le carreau par chance plus que par réflexe.

« Si le monde était juste, jamais je n’aurais mis les pieds en prison en premier lieu. Désolée, Dust, mais je n’ai pas de compte à te rendre. Tu m’as quand même l’air d’être un bon gamin, aussi, voilà ce que je te propose. C’est toi qui fais demi-tour, et on retourne faire nos vies chacun de notre côté. C’est un meilleur plan, non ? »

Dust haussa les épaules. Il souleva sa veste, résigné, et décrocha une arme à feu de sa ceinture.

« Tu me laisses pas des masses de choix, Opaline. Moi, tel que je les vois, les choses sont simples. Tu vois ce truc ? C’est un fusil à canon scié. Ça fait des gros trous dans les gens. Si je te vise d’ici et que je tire, j’ai de bonnes chances de te toucher, mais ça ne risque pas de te faire très mal. En revanche, si je m’approche de toi et que je tire à bout portant, t’as perdu. »

Opaline se ramassa sur elle-même, prête à esquiver. Quand soudain, la silhouette de Dust grésilla et se dissipa dans les airs. En un clin d’œil, il avait disparu.

« T’as perdu », lança une voix derrière elle.

Il y eut un coup de tonnerre. Un choc assourdissant. Une gerbe de sang. Opaline se sentit dériver, et l’instant d’après, elle se tenait effondrée au sol. Les tympans à vif. La poitrine en feu. Et une terrible douleur cramponnée à son ventre.

Lorsqu’elle ouvrit la bouche pour parler, seul un hurlement rauque s’en échappa.

« Ah là là, Opaline ! s’écria Dust. Je suis vraiment désolé, j’ai visé le cœur, sauf que t’as bougé. T’as de sacrés réflexes, quand même. Pourtant, je t’ai bien prise en traître. L’avantage de pouvoir se téléporter. C’est fou, tous les boyaux que tu avais là-dedans ! »

Ce n’est pas possible, se dit Opaline. Elle baissa les yeux et découvrit ses mains, tremblantes et poisseuses de sang. Son abdomen n’était plus qu’une horrible bouillie sombre ; un puits noir vomissant la douleur.

« Pardonne-moi, Opaline ! paniqua l’ombre. Pardon, pardon ! Je n’ai rien pu faire… Qu’est-ce que je dois faire ? Dis-moi ce que je dois faire ! »

Opaline se redressa sur les genoux au prix d’une vague de vive souffrance. Elle sentit le bout du canon métallique se poser sur son crâne. Non…. Ça ne pouvait pas finir comme ça.

« Tes dernières volontés ? s’enquit Dust. Zut, j’aurais dû te les demander avant de te bousiller le bide. Tu peux encore parler, au moins ?

— Co… connard, siffla-t-elle entre ses dents.

— Ah, on bien dirait que oui ! Alors, est-ce que tu as des dernières volontés ? »

Pas comme ça !

Les doigts d’Opaline se refermèrent sur le manche de l’épée d’Ézéchiel. Avec l’énergie du désespoir, elle frappa Dust en direction de la gorge. Mais le jeune homme avait anticipé son mouvement et l’esquiva sans mal.

« Ouah, tu es coriace, comme fille. Balaise, et tout. Non, vraiment, je le pense ! Une sacrée dure à cuire. Mais il faut mourir, maintenant. »

D’un coup de crosse, il lui brisa net la mâchoire. Opaline retomba au sol à moitié assommée. Seule la douleur la maintenait encore à la lisière de la conscience.

Pas comme ça…

« Zut, zut, marmonna-t-il en se grattant la tête. Bon, tant pis pour les dernières volontés. Tu m’excuses, hein, je voulais faire ça propre, mais j’ai fait ça comme un cochon. C’est pas grave. T’auras p’têt du mal à y croire, mais c’était quand même un plaisir de te rencontrer. Allez, salut, Opaline ! »

Il abaissa de nouveau son canon. Puis, au terme d’une ultime détonation, Opaline s’immobilisa. Comme ça.

VI-9 : Le marshmallow
VII-1 : L'offrande

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