VI-1 : La fuite

Un bourdonnement des plus agaçants fit tressaillir Opaline. Elle chassa la mouche venue se loger au creux de son oreille et suivit son vol erratique d’un regard noir.

« Te revoilà, toi ?…

— Bz bz bzzz bz, dit la mouche.

— Samson ! » s’écria Cody.

Comme si la surprise laissait enfin aux autres émotions le droit de s’exprimer, la gamine s’élança en direction de Samson. Ce dernier répondit à son mouvement avec le même enthousiasme. Mais ils s’immobilisèrent finalement à quelques pas de distance, l’air gêné, comme deux amis pris du doute sur la forme à donner à leurs retrouvailles. Jusqu’à ce que Samson s’accroupisse et tende ses paumes vers Cody.

Celle-ci y plaça ses petites mains blanches. À voix basse, ils échangèrent quelques mots dont le sens restera un mystère. Toutefois, il demeurait certain que l’enfant pleurait.

Palouf, Opaline et Madame Cochon assistaient à la scène en retrait. Le premier n’avait strictement aucune idée de ce qui se passait, quoiqu’on put lui reconnaître un effort considérable pour ne pas y paraître. La seconde voyait quelques morceaux du puzzle tomber en place, avec toutefois l’impression qu’il manquait encore la moitié des pièces. Enfin, la dernière tressait sa moustache, un oeil attendri et humide posé sur Cody et Samson.

Palouf remarqua soudain l’animal rond et rose. Il le détailla de bas en haut, de la pointe de la queue jusqu’au haut-de-forme.

« Curieuse créature… murmura-t-il de sa voix étouffée par le métal.

— Grouik », rétorqua Madame Cochon – ce qui, semble-t-il, signifiait à peu près la même chose.

Finalement, Samson se releva et Cody chassa ses larmes de ses poings. Un mouchoir se matérialisa entre ses mains, et n’exista qu’au cours du laps de temps que dura sa bruyante et salvatrice utilisation.

« Madame Cochon… » salua-t-il, le chef incliné de la plus respectueuse des manières.

L’animal dodu souleva humblement son chapeau en guise de réponse.

Opaline choisit cet instant pour s’avancer vers eux :

« Je vous pensais prisonnier des Surveillants, Votre Altesse. Comment vous êtes-vous enfui ?

— Ce n’était pas bien difficile, rapporta Samson. Ils ne sont ni très agiles, ni très malins. »

Opaline surprit le regard bleu de Cody posé sur elle. La gamine la fixait, la moue boudeuse.

« L’enfant est à vous ?

— Cody n’est pas ma fille, répondit doucement Samson. Nous voyagions ensemble lors de notre entrée dans la Tour. Nous avons traversé bien des épreuves…

— Grouik.

— En compagnie de Madame Cochon, bien évidemment. Puis, nous avons été séparés par la force des choses. »

Opaline accorda un regard perplexe à l’animal. Celui-ci le lui rendit, non sans lisser son imposante moustache de sa patte, qui plus est avec une certaine noblesse.

« Samson, souffla Cody, tu connais cette méchante ? Il faut t’en méfier… Elle a tué des gens ! »

Palouf se posta à leurs côtés, bras croisés. Sa voix ne s’éleva pas, mais l’approbation affichée par son casque parlait pour lui.

Samson offrit à la fillette un sourire doux, et Opaline sentit monter une étrange chaleur à sa vue.

« Nous avons encore bien des choses à nous dire, Cody. Toutefois, sache qu’ici nous sommes tous dans le même camp. Nous éclairerons les zones d’ombre en temps voulu, mais pour l’heure, fais-moi confiance. Opaline mérite toute la tienne. »

La gamine posa un oeil méfiant sur Opaline. Chacune soutint le regard de l’autre un moment. Puis la rouquine lança un objet que Cody rattrapa au vol sans sourciller.

« Merci… »

Le grappin regagna sa ceinture, en même temps que le sourire regagnait ses lèvres.

« Tu me remercieras quand nous aurons atteint la Sorcière, lança Opaline. Elle ne se trouve pas bien loin, d’ailleurs… Juste au-dessus de nos têtes, me semble-t-il.

— C’est vrai ? s’enquit Cody, pleine d’espoir.

— Vrai de vrai, reprit Samson. Elle se tenait encore perchée au sommet de cette tour il y a peu.

— Et je doute que qui que ce soit l’ait encore atteinte, précisa Opaline. Cody a fait fuir tous les brigands des alentours.

— Oups ! » sourit l’intéressée avec une innocence de toute évidence feinte, quoique l’auréole venue se matérialiser au-dessus de ses boucles blondes faisait son petit effet.

« Alors, qu’attendons-nous ? s’exclama Palouf. La Sorcière est à portée, la voie est dégagée… Voilà qui est bien, pour nous !

— Non, ce n’est pas bien. Pas bien du tout. »

Ils firent volte-face. Depuis l’entrée, les Surveillants déferlaient de leur pas raide et mécanique en rangées alignées et compactes.

« Ils me fatiguent… », soupira Samson. Il semblait tout à coup avoir pris un coup de vieux.

« Votre Altesse, restez derrière moi, je vous protègerai ! »

Un craquement lui répondit. Son Altesse venait d’arracher une grande latte de bois au plancher tombé du plafond. Le crâne du Surveillant le plus proche en prit pour son grade dans l’instant qui suivit.

Opaline dégaina l’épée d’Ézéchiel, trébucha contre une table basse et porta un coup raté en direction d’un des assaillants. Celui-ci se retrouva proprement coupé en deux sans même avoir été touché.

Quant à Cody, elle brandissait déjà son arme gigantesque au nez des Surveillants. Une dizaine de ces pauvres créatures comprit la douleur de se retrouver du mauvais côté de la massue. On les vit, propulsées dans les airs, décrire des arcs de cercle aussi chaotiques qu’élégants, et retomber mollement telles des poupées de chiffon.

« Les dieux ne veulent pas me prêter leur force, sire ! rapporta Palouf. Que dois-je faire ?

— Mettez-vous à l’abri », grommela Samson. Il souleva un Surveillant à bout de bras et le projeta sans ménagement sur ses confrères.

« À vos ordres, sire !

— Grouik », lança une voix au-dessus de leurs têtes.

Opaline esquiva la prise d’un monstre et lui répondit d’un coup de taille, le privant à jamais du droit de participer à une course en sacs à patates, entre autres divertissantes activités. Elle leva le nez vers le moustachu suidé, perché sur l’ultime morceau de plafond qui ne s’était pas effondré.

« Comment est-elle montée jusque-là haut ?

— C’est passque c’est Madame Cochon ! cria Cody afin de couvrir le son d’une rencontre passionnée entre la tête de sa massue et un nouvel assaillant. C’est elle la plus forte. »

Opaline haussa les épaules. À croire qu’elle devrait se contenter de cette justification pour l’heure. Elle se tournait vers un nouvel adversaire quand soudain, le bouchon de bois et de pierres frémit. Quelques instants plus tard, d’autres Surveillants en émergeaient, les uns à la suite des autres, prêts à gonfler les rangs déjà garnis de leurs confrères.

Cody gardait farouchement l’entrée, occupée à envoyer valdinguer tout Surveillant assez brave pour franchir le seuil de la tour, mais sa hardiesse l’empêchait de prêter attention à ce qui se tramait derrière elle. Bientôt, Opaline et Samson se défendirent quasiment dos à dos tant les créatures occupaient désormais l’espace.

« Grouik ! » paniqua Madame Cochon au moment où l’étau des blouses blanches se resserrait.

Sur cette réplique, elle attrapa l’extrémité d’une corde dans sa gueule et la lança à Opaline.

« Grimpez ! ordonna Cody. L’échelle vers le toit est juste au-dessus ! »

Elle laissa un Surveillant s’approcher et lui décrocha un formidable swing. Si le golf existait dans son univers, plus particulièrement une variante employant des Surveillants à la place des balles, ainsi que des massues géantes à la place des clubs, eh bien… euh, vous avez compris l’idée.

« Comment a-t-elle attaché la corde ?… » murmura Palouf, accroupi auprès d’une armoire. Il demeura planté sur place, suspendu à cette question, jusqu’à ce qu’une Cody agacée ne l’attrape par la taille et le projette en hauteur. Palouf battit l’air de ses mains et atterrit sur la plateforme bien moins lourdement que prévu.

En contrebas, Opaline, Cody et Samson repoussaient tant bien que mal les Surveillants. Mais même les attaques dévastatrices de la gamine ne semblaient pouvoir endiguer le raz-de-blouses-blanches, et ils furent forcés de se replier.

« Vous en faites pas pour moi, s’écria Cody depuis l’entrée, je peux les retenir !

— Je t’en prie, Cody, fais attention ! répondit Samson. Ne t’inquiète pas pour ton voeu. Je demanderai à la Sorcière de l’exaucer. Elle sauvera ta soeur !

— Elle a intérêt ! » maugréa la gamine.

Tandis que la violence des coups de massue s’amplifiait, Opaline et Samson se hissèrent à la corde afin d’échapper aux Surveillants.

V-10 : Le Cane Corso
VI-2 : La punition

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