IX-8 : Va-t’en

Cody fixait le plafond de sa chambre. Elle en connaissait l’aspérité de chaque planche, le relief de toutes les poutres, la taille de la moindre toile d’araignée ; le moindre détail, gravé dans sa mémoire.

Sa mémoire… Cet endroit en faisait partie, du moins, lui semblait-il. Mais était-ce vraiment un souvenir ? Ou un songe ? Une illusion ?

Engourdie, elle repoussa la lourde couette parfumée à la lavande et se redressa dans son lit.

« … Maman ? »

Ses pieds rencontrèrent la moquette en laine. Elle s’avança sur ses jambes tremblantes et s’appuya de toute son poids sur la porte.

Mais elle ne conduisait nulle part…

Nulle part ailleurs que dans une pièce aux murs noyés sous les notes et les étagères, éclairées par la lueur vacillante d’une bougie à moitié fondue.

Quelqu’un était assis au milieu de tout ceci. Une forme imprécise, aux traits si incertains que Cody ne parvint même pas à lui attribuer un genre.

« Hé ! » lança l’être alors qu’elle le détaillait du regard.

Cody le fixait sans sourciller.

« Qui es-tu ?

— Encore cette question, s’agaça-t-il. Et toi, alors ? Qui es-tu ?

— Je suis Cody.

— Ah bon ? Tu es sûre ? »

Cody voulut répondre que oui, mais une secousse s’empara de la maison et elle perdit l’équilibre. Le plafond se fendit, les murs se fissurèrent et de ces craquelures s’enfuit un liquide pourpre dont la seule vision lui retourna l’estomac.

« Tu veux vraiment pas me dire qui tu es ? » insista-t-elle, mal à l’aise.

L’être ricana.

« Moi ? C’est simple. Je suis Cody, la petite fille qui vivait ici. Je suis aussi la maison qu’elle habitait. Je suis également le village, ses habitants et son pays natal ; tout autant que la maladie de Maman. Je suis, aussi, sa chère Maman qui lui a donné la vie. Je suis le dixième Enfant des Bâtisseurs. Je suis leur meilleure chance de détruire la Tour de la Sorcière. »

Cody recula. Elle plaqua ses mains contre ses oreilles et ferma les yeux pour faire disparaître ce cauchemar sous ses paupières. Et la voix de s’élever malgré tout, incisive et impitoyable.

« Je suis tout ce qui fait de toi ce que tu es. Mais aussi tout ce que tu penses être.

— Samson… Samson, aide-moi ! »

Cody se débattit, mais des sangles maintenaient ses poignets, ses chevilles et sa poitrine, serrées à lui couper le souffle.

« Aide-moi… » râla-t-elle. Un dernier filet d’air s’échappa de ses poumons comprimés.

« Réfléchis, stupide petite fille. Tu n’as toujours pas saisi ? Je suis…

— Je m’en fiche, de toi, répliqua Cody du bout des lèvres. Moi, je sais qui je suis… »

Le Programme la couvrait peu à peu. Son infâme présence la gagnait en même temps que la panique.

« Tu n’es qu’une coquille vide, CO-X. Tu n’as pas voix au chapitre. C’est moi, qui ai façonné ta personnalité. Ton histoire, tes souvenirs, tes connaissances, tes motivations : tu me dois tout. Jamais tu ne serais allée aussi loin sans moi. C’est ainsi que tu me remercies ? Que d’égoïsme… »

Cody sentait la colère monter. Elle voulait chasser cet être ignoble ; mais comment ? Il était dans sa tête : ce n’est pas comme si un bon coup de massue pouvait l’en débarrasser…

De toute manière, ainsi privée de mouvement et d’air, elle n’avait aucun moyen de lutter. Seuls lui restaient les mots arrachés aux minces filets d’air que sa respiration affolée peinait à capturer.

« Je veux pas de toi ; tu me fais peur… Va-t’en.

— Ingrate idiote, pauvre idiote, sale idiote ! Sans moi tu n’es rien. »

À cet instant où la terreur la submergeait, Cody se revit aux mains de la Sorcière. Une éternité lui semblait s’être écoulée depuis, quand sur l’estrade de Port-Marlique, devant la foule amassée, la maîtresse de la Tour l’avait tourmentée pour lui soutirer ses supplications. Cette volonté inébranlable d’opposer une résistance et ces souvenirs, même pénibles, étaient siens. Ils forgeaient son caractère et son passé. Et elle n’avait pas eu besoin de cette chose pour les gagner. De ça, elle était certaine.

« Rien, répéta le Programme. Une petite fille de rien du tout. Tu as besoin de moi. »

Au prix d’un effort étourdissant, Cody gonfla d’air sa poitrine malgré la pression des sangles.

« Non ! Je préfère encore mourir ! »

D’un seul mouvement, son poing gauche arracha ses entraves. Sa rage brûla et consuma la camisole de son esprit. Le Programme vola en éclats, la porte du sarcophage jaillit de ses gonds et percuta le mur.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Cody ouvrit les yeux. Envolés le monstre, la maison, la maladie, les illusions. Plus aucun filtre n’altérait son regard sur la réalité.

Elle rompit les dernières sangles et se laissa glisser au sol. Tremblante et en sueur, elle s’assit pour reprendre sa respiration. Tandis que le brouillard de sa mémoire artificielle se dissipait, ses anciens souvenirs, les vrais, remontèrent à la surface. Le visage d’Ode lui parut alors très familier.

Les Bâtisseurs, les CybOrgs, Capuche… Telle était l’existence que le Programme avait dissimulée sous les espoirs d’une vie fantasmée.

Mais pourquoi ?

Écœurée, Cody repoussa ces pensées pour se concentrer sur ses sens. Il lui fallait reprendre pied sur la réalité. Son cœur battait. Ses poumons respiraient. Sa peau suait. Elle était là, affaiblie et troublée, mais bien en vie.

Brillant dans la pénombre, ses yeux azurés se levèrent vers les sarcophages.

« Onze autres comme moi. Onze âmes perdues. »

Elle sera les dents. Onze raisons de plus pour que les Bâtisseurs payent.

IX-7 : La sœur
IX-9 : L’éclat

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