V-9 : La statue moche

La gamine fut si surprise de cette réaction qu’elle en resta plantée sur place. La silhouette au chapeau s’élança sur une échelle et gravit les barreaux avec une célérité telle que la gravité semblait avoir pris une pause.

Puis, Cody haussa les épaules, tira de sa ceinture un outil semblable à un pistolet et fit feu sans viser.

L’engin émit un étrange son proche de « pouic ! », puis quatre crocs mécaniques jaillirent du canon et emprisonnèrent la jambe d’Opaline. La malheureuse lâcha prise et chuta une fois de plus dans la douleur et les grommellements. Elle se redressa, un œil mauvais posé sur la gamine.

« C’est un grappin ! s’écria Cody. C’est moi qui l’ai fabriqué. Pas mal, hein ?

— Pas mal », admit Opaline en retirant sa veste.

La stupeur gagna la face ronde de la gamine.

« Tu enlèves tes vêtements ?

— Tu es très observatrice, Cody.

— Pourquoi ?

— Pour ça », sourit Opaline en même temps qu’elle lançait sa veste au visage de l’enfant.

En une seconde, Cody se retrouva empêtrée de la tête aux pieds dans la pièce de cuir. Sa massue heurta le sol. Trouver la sortie de ce vaste manteau ne fut pas une mince affaire. Et lorsque les premières de ses boucles blondes émergèrent, Opaline se tenait au-dessus d’elle, armée d’une épaisse planche en bois.

L’arme improvisée se brisa net sur le haut de son crâne sans même la faire ciller. L’attaque lui décrocha au plus un petit sourire fanfaron.

Elle prenait une inspiration afin de livrer une pique dont les enfants ont le secret, quand une poussière de bois vint lui chatouiller le nez.

« Oh ? s’étonna-t-elle. Ah… Atchoum ! »

Tout éternuement que ce fut, Opaline le vécut comme une tempête. Elle reçut la bourrasque d’air comme une claque et décolla du sol. Elle parvint toutefois à rétablir son équilibre avec prestance. Cody passa un index sous son nez rouge. Puis, l’attention de la fillette se porta sur l’objet métallique qu’Opaline tenait entre ses mains.

« Mon grappin… réalisa-t-elle. C’est mon grappin à moi, voleuse ! »

Opaline leva l’engin et pressa la gâchette (« pouic ! ») en hâte. Le hasard voulut que les crocs mécaniques se referment sur la rambarde d’une des passerelles en hauteur. Opaline fila dans les airs ; le destin tragique que lui réservait la massue de la gamine revancharde frôla la pointe de sa botte. Parvenue à portée, elle se hissa sur la rambarde, une lueur dans le regard.

« Ce truc est génial. Il m’en faut un ! »

Tu t’es presque démis l’épaule, mais ça t’a au moins évité de finir aplatie comme une crêpe, reconnut l’ombre.

« C’est pas juste, Opaline ! lança la voix de Cody en contrebas. Tu triches ! »

Une vibration annonça que la gamine venait d’attaquer l’échelle, et que sa massue l’accompagnait probablement. Opaline observa les alentours. Le plancher était humide rongé de moisi ; de même que le plafond, qui s’ouvrait par trous béants sur l’étage du dessus. On apercevait toujours des vestiges d’ameublement, ici et là, comme si quelqu’un avait habité l’endroit par le passé.

Cody bondit depuis l’échelle et atterrit face à elle, massue en main. Son teint s’approchait de celui d’une pivoine et la fatigue ne semblait pas en être la cause.

« Je n’aime pas qu’on me vole mes affaires. Rends-moi mon grappin ! »

Opaline fit un pas en arrière, en direction des ombres, là où s’arrêtait la faible portée des ampoules sales et grésillantes.

« Si seulement il n’y avait cette fichue lumière, murmura-t-elle, je pourrais prendre l’avantage sur elle. »

C’est comme si c’était fait.

Alors, toutes les ampoules éclatent d’un seul grésillement sec. Une pluie de verre s’abattit sur le sol, en même temps que l’obscurité prenait possession des lieux. Cody vit les ténèbres envelopper Opaline et n’eut que le temps d’apercevoir son sourire. Ses cheveux blonds luisaient toujours d’une curieuse façon, mais les ombres avaient dorénavant investi les lieux. Alors, l’obscurité cerna la gamine, désormais désorientée et nerveuse.

« Opaline ? lança-t-elle mal assurée. Tu.. tu es là ? »

Seul le clapotis de l’eau lui répondit. Elle raffermit sa prise sur son arme et s’avança, yeux grands ouverts et mâchoire serrée.

Un grincement la fit sursauter. Elle risqua un coup de massue sur la droite et brisa quelque chose qui n’était sans doute pas Opaline.

« J’ai pas peur de toi, Opaline, s’écria-t-elle quand bien même son ton allait à l’encontre de ses mots. Affronte-moi, vilaine ! »

Des bruits de pas en provenance de l’étage du dessus s’élevèrent. Crispée comme une boule de nerfs, Cody bondit, pulvérisa le plafond et brandit son arme. Pas de trace d’Opaline ; rien que les ténèbres pour l’accueillir.

« Oh, je suis bête ! » lâcha-t-elle en se collant sur le front une claque capable d’assommer un lion.

Sur ces mots, elle disposa ses curieuses binocles mécaniques sur ses yeux. L’appareil souffla, grinça, siffla, et alluma deux loupiotes de chaque côté de ses tempes. Elles diffusaient deux cônes d’une lumière blanche et douce droit devant elle.

Alors qu’elle parcourait les environs à la recherche de la méchante Opaline, elle entendit un raclement menaçant s’élever au-dessus de sa tête. Elle leva le regard juste à temps pour voir une armoire haute comme une petite maison lui tomber dessus.

Elle roula sur le côté et laissa le meuble arracher la moitié du plancher de l’étage et disparaître parmi les ténèbres. Au moment de se remettre sur pied, une silhouette se matérialisa devant elle.

Cody tressaillit avec un cri aigu, le temps pour Opaline de faire claquer son fouet sur la main de la gamine. Sans ressentir de douleur, celle-ci se laissa impressionner par le son et lâcha son arme. La gigantesque massue chuta et brisa les planches comme des brindilles. Cody fut emportée à son tour, son exclamation de surprise couvert par le vacarme. Sans perdre une seconde, Opaline empoigna un lourd fauteuil et le poussa dans le trou. On l’entendit émettre un raffut proche du bruit d’un éléphant qui chute dans un escalier.

Ça, elle a dû le sentir.

« Costaude comme elle est, ça ne peut pas la blesser », relativisa Opaline.

Elle sauta derrière un large bureau et le fit lui aussi basculer. Il heurta le sol si fort que la tour entière frémit.

Je pense qu’elle a eu son compte…

« Ce n’était que du bois. Ça non plus, ça ne peut pas lui faire de mal. »

Elle jeta un regard à la ronde à la recherche d’un nouvel objet – de préference gros et costaud. Ses prières furent exaucées à la vue d’une statue d’homme dénudé et dépourvu de tête.

Ça, par contre, ça va faire mal… souligna l’ombre.

C’est non sans peine que la statue connut le même destin que ses prédécesseurs. À bout de souffle, Opaline s’appuya sur ses genoux et reprit sa respiration. Le silence s’installa de nouveau.

Elle a dû avoir son compte. Quoique j’aurais pensé qu’une statue de ce poids-là fasse plus de bruit.

« Hey, Opaline ! lança une petite voix. Tu as laissé tomber ça. »

L’intéressée n’aurait qu’un vague souvenir des secondes qui s’ensuivirent. Tout au plus garderait-elle l’impression que le monde explosait autour d’elle, dévasté par un projectile aux allures de rocher. Visiblement pressée, la chose fendit tout ce qui se tenait en travers de son chemin. Puis elle quitta la tour, fendit les airs telle une comète et ne revint jamais.

Opaline aurait été soufflée d’apprendre que le missile massif s’éleva parmi les cieux ténébreux de l’étage, s’arracha au dôme de nuages noirs et quitta l’atmosphère sans demander son reste.

Il atterrit sur un monde lointain, bien des années après. Son arrivée serait le point de départ d’une toute nouvelle forme de religion, paradigme voué à s’imposer durant une poignée de millénaires. Jusqu’à ce qu’un fameux amateur de spiritueux et philosophe à ses heures ne déclare, un soir de réflexion et une veille de cuite : « De toute façon, elle est moche, cette statue. »

Loin de là et bien avant ces fascinants événements, Opaline se dépêtrait des débris de bois et de pierre. Elle se releva, stupéfiée d’être encore en vie. Cody, dépourvue de la moindre égratignure, s’avançait vers elle en tapant des pieds sur le sol.

« Maintenant, tu arrêtes, et tu me rends mon grappin ! »

En guise de réponse, Opaline pointa le grappin et tira (« pouic !« ). Les crocs filèrent…

« Ha ha ! Raté ! » la railla Cody.

… et se plantèrent net à travers la poutre d’un bout de plafond rescapé. Opaline sourit, prit la poignée à deux mains et tira de toutes ses forces. La poutre se déroba, et avec elle le reste de l’étage.

Une avalanche de bois, de pierre, de meubles cassés et de gravats s’abattit sur Cody avec un fracas aussi bref et fort qu’un coup de tonnerre. Opaline leva un bras devant ses yeux pour se protéger de la poussière et des éclats. Le calme retombé, elle repéra Cody à la lueur des loupiotes, les jambes coincées sous les éboulis. La gamine poussait le sol de ses mains afin de s’en extirper, mais ne semblait pas souffrir.

« Tu vas finir te tenir tranquille, oui ? s’enquit Opaline, bras croisés. Tu es sûre que tu ne veux pas discuter ?

— Tu perds rien pour attendre, rétorqua l’enfant. Dès que je sors de là-dessous, je te botte tes fesses. Et puis rends-moi mon grappin ! »

Opaline fit danser l’objet entre ses doigts. Même si l’éclat de convoitise dans l’oeil de Cody l’attendrit, elle n’en laissa rien paraître.

« Tu n’as pas dit « s’il te plaît ».

— Arrête de te moquer de moi !

—Je ne te raille pas, se défendit Opaline. Je voudrais juste que nous repartions sur de bonnes bases. Qu’en dis-tu ? »

L’air de Cody s’assombrit.

« Non, grogna-t-elle avant de s’écrier : Madame Cochon ! À moi ! »

V-8 : Le carreau
V-10 : Le Cane Corso

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