V-8 : Le carreau

Pendant ce temps-là, sous la surface, se déroulait une intrigue autrement plus passionnante que tout ce remue-ménage.

« Calmez-vous, Samson. Tout va bien se passer. Je suis là pour vous aider.

— Je n’en doute pas un seul instant. Pourriez-vous simplement me dire pourquoi je porte une cagoule ?

— Vous avez déjà fait preuve de violence envers notre personnel. Il serait fâcheux que cela se produise à nouveau. Ceci n’est évidemment pas une punition, mais une simple mesure préventive.

— Évidemment. Et où allons-nous ?

— En salle de soins.

— Sauf erreur, je doute avoir besoin de soins…

— Je n’ai jamais parlé de vous soigner.

— C’est juste.

— Vous nécessitez cela dit un réel traitement.

— De quel genre ?

— Assez de questions. Vous verrez quand nous y serons.

— J’imagine que je ne peux pas refuser.

— Vous imaginez correctement… Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? »

Ce bruit, c’était le son d’un sol de pierre pulvérisé par la massue de Cody, quelques étages au-dessus.

Opaline roula au sol, étonnée de constater qu’elle était encore en vie. Elle passa une main sur sa joue entaillée par des éclats de pierre et se redressa.

« Tu bouges vite, lui lança la gamine, admirative.

— Toi aussi », lui renvoya Opaline.

Ce n’était que trop vrai. En un clin d’oeil, Cody fut de nouveau sur elle. La terrible massue l’aurait aplatie comme une crêpe si elle ne s’était pas esquivée, plus par instinct que par réflexe. Cody bougeait plus vite que la foudre, au sens le plus propre de l’expression, sans tenir compte du poids de son arme, ni même des mouvements intermédiaires qu’un humain devait accomplir pour se déplacer d’un point A à un point B.

À dire vrai, Opaline avait déjà vu des personnes très, très rapides. Toutefois, les mouvements de Cody n’étaient pas rapides : ils étaient instantanés. Opaline échappait à ses foudroyantes attaques uniquement parce qu’elle parvenait à lire ses intentions, à travers sa posture, ses expressions et la légère inflexion précédant chaque attaque.

La massue frappa de nouveau — très près, trop près. Une onde de choc repoussa Opaline, et elle se retrouva de nouveau à rouler sur les dalles grises et rugueuses.

« Écoute, Cody ! lança-t-elle dans une ultime tentative de raisonner la gamine. Je ne suis pas ton adversaire. Tu te trompes de cible.

— Arrête d’essayer de m’embobiner, répliqua Cody. Bouge pas, je vais t’aplatir bien comme il faut. Tu sentiras rien, promis ! »

Cody bondit, massue brandie, quand l’arme lui échappe des mains et se fracasse contre le sol.

« Nom d’un p’tit cochon, » bougonna-t-elle. Sans considération pour Opaline, elle lui tourna simplement le dos afin de récupérer ce qui lui appartenait — et Grouchon seul savait où elle avait dégotté cet objet-là.

« Parfait », murmura Opaline, avant d’écraser son poing sur la nuque de l’enfant.

Avec comme seul résultat un craquement qui se répercuta jusqu’à son épaule, suivi d’une intense douleur. Opaline se recula, le bras endolori et les yeux ronds. Elle avait l’impression d’avoir cogné un mur en béton. La gamine lui fit face.

« C’était un coup de poing ? s’enquit-elle d’un ton plein de candeur.

— Oui, » admit Opaline en bloc d’un air presque désolé.

Cody esquissa un petit sourire, se dressa sur la pointe des pieds et lui décocha une légère pichenette.

Opaline se sentit décoller du sol. Elle s’écrasa au sol, désorientée, avec l’impression qu’un train venait de lui rentrer dans le menton.

Opaline, l’alerta l’ombre, il y a quelque chose de bizarre chez cette morveuse. Je n’ai pas d’emprise sur elle !

Les idées chamboulées, Opaline se redressa sur ses genoux. Elle posa un pied et repoussa le sol, mais ce dernier s’était lancé dans une valse endiablée et refusa de la laisser se relever. Elle se secoua la tête et cracha un morceau de molaire.

Un gloussement cristallin parvint à ses oreilles, puis le raclement de la massue contre les dalles. Opaline dégaina alors son arbalète, la rechargea et la braqua vers Cody. Loin de paraître intimidée, celle-ci se contenta de lorgner l’engin.

« Ouah ! lâcha-t-elle. C’est joli, comme objet. Tu l’as fabriqué toi-même ? »

N’hésite pas, souffla l’ombre. Tire !

« Ce n’est qu’une enfant… », murmura Opaline, la mâchoire empâtée.

Et alors ? C’est elle ou toi. Tue-la !

« J’ai fait beaucoup de saloperies dans ma vie, mais ça… »

Cody gratta sa chevelure dorée et fronça les sourcils.

« À qui tu parles, Opaline ? »

Le sol venait d’interrompre sa danse et l’autorisa enfin à se relever.

« À mon ami imaginaire, répondit-elle sans baisser son arme.

— Ton ami ? Il est gentil ?

— Il est gentil. Mais si tu me tues, tu le tues également. Et ça le rend triste. Il n’a pas très envie de mourir. »

C’était le plus gros baratinage en règle qu’Opaline ait jamais formulé. L’âge de son interlocuteur adoucit cependant ses remords. Du moins, jusqu’à ce que Cody lui réponde d’une moue peinée.

« Je suis triste aussi pour ton ami, mais je n’ai pas le choix. Il ne m’en veut pas, hein ? »

Pas du tout, répondit l’ombre d’une voix audible de tous.

Cody tressaillit, les yeux ronds.

« Je l’ai entendu ! »

Pour toute réponse, Opaline presse la détente.

« Non ! » hurla-t-elle tandis que la vibration du tir chatouillait sa paume. La corde se détendit, le carreau siffla…

… et rebondit sans effet sur le front de Cody. Il effectua quelques tours dans les airs avant de retomber mollement. Jamais carreau d’arbalète n’avait paru si esseulé qu’en cet instant.

Cody n’avait même pas réagi. Elle posa son regard bleu sur Opaline et cilla.

Oh, dit l’ombre d’une toute petite voix.

« Oui, lâcha la gamine avec une pointe de fierté, j’ai la tête dure. »

Opaline recula d’un pas et rengaina son arme.

« Ça ne me surprend même pas », sourit-elle.

Puis elle prit la fuite.

V-7 : Tu es méchante
V-9 : La statue moche

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