V-7 : Tu es méchante

Opaline approchait la tour quand celle-ci fut parcourue d’une vibration sourde. Elle parvint au bord du toit, alerte. Là s’ouvrait un parvis dégagé, relié à la tour par un pont en arc perché au-dessus des ténèbres.

A son extrémité se tenait l’édifice à l’allure d’un dard de guêpe.

Un dard de trois étages surmonté d’un clocher.

Perchée à son sommet, une silhouette dominait l’ensemble de sa stature, pâle et immobile telle une Faucheuse de neige (l’équivalent d’un bonhomme de neige en forme de Faucheuse.)

« La Sorcière, peut-être ? »

Peut-être.

« On dirait qu’elle attend. »

On dirait.

« Reste sur tes gardes. D’autres Surveillants rôdent sans doute dans le coin. »

Sans doute.

« Pas bavarde… »

Non.

« Tu boudes ? »

Non…

Opaline baissa le regard. Des silhouettes franchissaient le pont ventre à terre en direction de l’asile. Difficile de déterminer le motif d’une telle précipitation. A en juger par leurs mouvements, il s’agissait soit de panique, soit d’une envie pressante et collective.

Invisible parmi les ombres, elle se percha sur le toit et tendit l’oreille.

« Fuyons ! hurlait quelqu’un.

— Plus vite ! répondit un autre.

— Oui, plus vite !

— On va la semer !

— On va la semer !

— T’es vraiment obligé de répéter tout ce que je dis ?

— Désolé. Je manque d’inspiration quand je panique. »

Cinq hommes atteignirent le parvis, hors d’haleine. Des hommes costauds, barbus et lourdement armés. Même l’usure de leur équipement attestait qu’ils en avaient vu d’autres. Ou qu’ils venaient de prendre la dérouillée de leur vie.

« Quoi qu’on fait, maintenant ? On attend un moment et on y retourne ?

— Pas fou, non ? On risque de retomber sur ce… ce monstre !

— Alors, que faire ?

— Nous devons faire demi-tour. La Sorcière est là-bas !

— Jamais ! Plutôt me faire administrer tous les suppositoires de la terre par ces sociopathes en blouse blanche.

— … à ce point-là ?

— À ce point-là. Salut ! »

Sur ces bonnes paroles, les voyageurs se séparèrent en deux groupes. Le premier prit courageusement la fuite en direction de l’asile. Les membres du second frôlèrent la crise cardiaque, à la vue d’une ombre tombée du toit, qui rebondit sur le sol et fila à travers le pont.

Opaline franchit le seuil de la tour quelques instants après. Elle resta un moment, figée, face à un ensemble de mobilier rongé par le temps et la moisissure.

Il régnait ici une ambiance de plomb. Peut-être était-ce à cause de l’eau fuyant par le plafond alors qu’il ne pleuvait pas une goutte. Ou peut-être de la dizaine de corps éparpillés un peu partout.

Oho, s’étonna l’ombre, on dirait que les Surveillants sont passés par-là.

Opaline s’avança. Le son de ses bottes courut le long des parois de pierre, sombres et humides, où se reflétait la lueur peu engageante d’ampoules électriques en fin de vie.

« Pourquoi les Surveillants n’ont-ils pas emporté ces voyageurs avec eux ? »

Sa question demeura suspendue dans l’humidité de l’air. L’ombre s’agita nerveusement.

Ils sont morts ?

« Non, répondit Opaline, penchée au-dessus d’un guerrier en armure. Juste évanouis. »

Que leur est-il arrivé ?

Elle allait de corps en corps, la mine renfrognée. La plupart tenaient encore une arme à la main. Opaline ignorait ce qu’ils avaient combattu, mais ils ne souffraient d’aucune blessure visible. Tout au plus arboraient-ils une visière tordue, une genouillère cassée ou un bouclier fêlé.

Une nouvelle secousse – plus violente, celle-ci – s’empara du bâtiment. On aurait dit qu’un géant venait de s’asseoir à côté de la tour.

Qu’est-ce que c’était que ça ? s’alarma l’ombre.

« Pas de panique, la rassura Opaline. Tu es un esprit. Il ne risque rien de t’arriver. »

Tu n’as donc pas peur ?

« Peur ? De quoi ? »

Comme pour lui répondre, une détonation retentit au-dessus de sa tête. Mue par les réflexes de survie acquis par des années d’expérience (et par le fait communément admis qu’il vaut mieux, en règle générale, se tenir loin des trucs qui explosent), Opaline se jeta au sol. Elle roula derrière une armoire délabrée et eut juste le temps de voir quelque chose de massif s’écraser au sol.

Elle jeta un œil hors de sa cachette. Une cavité s’ouvrait désormais à même le mur. Pierre et poussière couvraient le sol. Et le responsable de ce beau désastre y trônait fièrement.

Là, dans la pâle lueur des ampoules, reposait un objet banal par sa forme et singulier par ses dimensions.

Le calme retombé, Opaline s’en approcha. Un manche du diamètre d’un lampadaire ; une tête du volume d’une enclume. Elle mit un instant à réaliser qu’il s’agissait bel et bien d’une arme, aussi invraisemblable fussent ces proportions, formée d’un seul morceau d’une roche noire. Sa surface de cristaux, rugueuse et grossière, scintillait de milliers d’éclats colorés.

Opaline posa une main sur le manche et tira vigoureusement. L’arme ne bougea pas d’un poil.

C’est une sorte de massue géante, c’est ça ? Comment est-elle arrivée ici ?

Opaline s’écarta, l’air sombre. Le sang battait trop fort à ses tempes et respirer devenait laborieux. Le malaise lui bondit au nez comme un clown enfermé dans une boîte farceuse. Elle se racla la gorge et finit par articuler :

« Bonne question. Mais il me manque l’envie de connaître la réponse. Fichons le camp d’ici. »

Elle s’écarta de quelques pas, à la recherche d’une issue. La fraicheur déversée par la cavité attira son attention. Elle s’en approcha, à pas lents et à l’affût. A l’extérieur, aucun son ne laissait penser qu’un combat se déroulait non loin. Les environs étaient mortellement silencieux. Alors d’où venait cette massue ? Et pourquoi ses sens se tenaient-ils aux aguets, pareils à un daim qui devinait la présence d’un prédateur ?

Un raclement sourd s’éleva derrière elle. Opaline fit volte-face et découvrit l’arme dressée dans les airs, monstre de roche prêt à frapper. Elle fixa la tête. Puis le manche. Puis son regard tomba sur la dernière personne qu’Opaline se serait attendue à rencontrer ici.

Une gamine haute comme trois pommes. Un peu rondouillarde, le teint rose et les cheveux si blonds que la pénombre les fuyait. Elle souleva la masse d’une main sans effort apparent avant de la faire basculer sur son épaule.

Puis seulement, elle posa ses yeux azurés sur Opaline.

La pilleuse de tombes et la gamine se fixèrent de longues secondes, sans mot dire, se jaugeant seulement. La première, fascinée par l’hypnotisant regard de la seconde ; et cette dernière ne savait que trop penser de cette rouquine bizarre et fagotée comme une vagabonde.

Silence. Occasionnellement troublé par les grincements, bourdonnements et sifflotements de l’appareil rivé sur le front de la gamine. Une sorte de paire de lunettes chargée d’écrous, de rouages et de tuyaux sans cesse en mouvement, véritable organisme mécanique menant sa propre vie.

L’étrange machinerie laissa échapper un sifflement noyé parmi un nuage de fumée blanche. Puis, la gamine lança d’un ton enthousiaste :

« Salut ! Qui es-tu ? »

Opaline se fendit d’un sourire. Elle ne raffolait pas des enfants, quoique la bouille de celle-ci jouât avec sa corde sensible.

« Juste une voyageuse. Et toi, qui es-tu ? »

La gamine fixa l’arme disproportionnée derrière son dos et posa ses poings sur ses hanches.

« Je m’appelle Cody. Je parcours la Tour à la recherche de la Sorcière. »

L’un des sourcils d’Opaline se hissa sur son front. Pourquoi ce nom-là lui disait quelque chose ?

« Enchantée, Cody. Je recherche la Sorcière, également.

— Oh, toi aussi ! J’ai entendu dire qu’elle n’était pas loin, alors je suis venue. Mais y a que des brigands qui cherchent la bagarre, par ici. J’ai beau leur donner des coups de massue pour qu’ils me laissent tranquille, ils retiennent jamais la leçon. »

Opaline cligna des yeux. Cody n’avait pas l’air de savoir qu’on trouvait l’intéressée sur le toit du bâtiment en ce moment même. Partager l’information était tentant, histoire de lui prouver sa bonne volonté… mais pouvait-on seulement se fier à cette gamine – si c’en était bien une ?

Son attention glissa sur les corps au sol. Cody le remarqua et s’écria :

« Tu voyages toute seule ? C’est très dangereux, toute seule. On peut voyager ensemble, si tu veux !

— Ça, c’est une idée. Pourquoi recherches-tu la Sorcière, Cody ? »

A cette question, la mine de Cody s’affaissa.

« Je veux ressusciter ma grande sœur tuée par des méchants. Et toi ?

— M’évader d’ici, simplement. C’est une longue histoire.

— Oh, d’accord, dit Cody, une main songeuse sur son menton. Comment tu m’as dit que tu t’appelais, déjà ?

— Opaline… »

— Opaline ?… »

Puis, tel un déclic, ses yeux adoptèrent la forme de boules de billard. Elle fit un pas en arrière et pointa un doigt tremblant.

« Opaline ! Je sais qui tu es, on m’a parlé de toi ! Tu es méchante ! »

Opaline lui renvoya son air surpris. Elle n’avait que peu d’atouts face à une enfant dont elle ne savait rien, toutefois, il lui restait encore la carte de l’étonnement.

« Qu’est-ce que tu me chantes-là ? Tu te trompes peut-être de personne. Opaline est un nom très commun. »

Trop tard pour rattraper son erreur. Cody brandissait déjà sa monstrueuse massue.

En réaction, Opaline se raidit. D’ordinaire, le danger ne l’effrayait guère. Néanmoins, une gamine capable de soulever une telle chose sans forcer se classait d’emblée en catégorie « Menaces avec lesquelles faut pas rigoler ».

« Ne t’approche pas de moi. Tu fais du mal aux gens. Tu es une mauvaise personne ! »

Opaline s’avança, mains tendues en signe de paix. Malgré la bonne volonté qu’elle cherchait à afficher, la nervosité la gagnait.

« Calme-toi, Cody, laisse-moi t’expliquer. Des personnes dans cette Tour cherchent à me nuire. Elles veulent me voir morte ou en prison et répandent des rumeurs à mon propos. Mais tout ça est faux ! je ne suis pas si mauvaise qu’on le raconte !

— Ah ? Et ça, c’est quoi ? »

Elle tendit une main – vide, tout d’abord, puis une feuille de papier y apparut. Opaline cilla. C’était l’avis de recherche aperçu à Port-Marlique.

« Alors ? s’écria la gamine. On en trouve partout, de ces affiches. Peut-être que je sais pas lire, mais je sais qu’il y a que des têtes de vilains dessus. Et même que des fois elles sont moches !

— Cody, je t’en conjure, s’impatienta Opaline. Tu ne dois pas croire ce qu’ils disent. Ce sont des mensonges ! »

Cody fronça les narines et secoua la tête. Plus Opaline tentait de l’apaiser plus la colère la gagnait. Elle finit par se reculer, résolue : c’était comme essayer de calmer le bouillonnement d’une marmite en empilant les couvercles par-dessus. Inutile. Non, la solution était de couper le feu… mais comment ?

« Je ne veux plus t’écouter ! explosa Cody, hors d’elle. C’est toi qui me mens, c’est toi qui es mauvaise – et moi, je dois t’arrêter. Tu vas périr, méchante ! »

V-6 : Le sceau
V-8 : Le carreau

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