V-6 : Le sceau

« Bzzzz. Bzzzz.

— Dégage !

— Bz. Bz.

— Allez, oust !

— Bz ? »

N’y tenant plus, Opaline écrasa la mouche du plat de la main. L’insecte survécut toutefois à l’attaque et s’éloigna en volant de travers. Opaline le couvrit d’un œil mauvais jusqu’à ce qu’il fût hors de portée.

Elle suivait Palouf au son de son l’armure depuis près d’une demi-heure maintenant. Le chevalier ne progressait pas assez vite à son goût, trop hésitant sur la route à suivre et s’immobilisant fréquemment pour rester hors de vue des Surveillants.

L’heure tournait. Et Opaline sentait Samson s’éloigner de sa portée chaque seconde…

Quoique plus elle y songeait, plus l’idée de passer au plan B la tenaillait. Car puisque la Sorcière semblait si proche, pourquoi s’inquiéter désormais de ces fables de couronne ? À quoi bon poursuivre l’impossible quand la Sorcière possédait la solution à ses problèmes.

Certes, Opaline gardait en mémoire les menaces de ses anciens geôliers : nombre d’espions la cernaient, l’épiaient, et un pas de travers suffirait à déclencher un châtiment aussi bref que subit…

Mais pouvaient-ils seulement appliquer cette menace ? Nul doute que ces talentueux agents infestaient les Étages les plus fameux de la Tour ; mais ici, dans ce monde encore neuf… Où étaient-ils ?

Nulle part. Dès lors, que risquait-elle à se détourner de sa tâche ?

Rien du tout. Mais le ferais-tu ? Abandonnerais-tu Samson ?

« … et pourquoi pas ? Il ne représente qu’une époque disparue. »

Comme tu voudras.

Opaline haussa les épaules. Il était encore trop tôt pour prendre une décision ; toutefois, il lui faudrait se faire une raison avant de parvenir à la tour. Chose compliquée, tant Palouf se traînait devant elle ! Si seulement elle pouvait accéder au toit du bâtiment et tracer sa propre route jusqu’à la tour, sans aucun Surveillant ni chevalier dément sur son chemin…

Besoin d’aide ? s’enquit l’ombre.

Sur ce murmure, un courant d’air fit grésiller plafonniers verdâtres. Une brève obscurité s’empare du couloir ; et lorsqu’elle se lève, le cadre d’une fenêtre se dessine le long du mur.

Opaline ralentit et laissa les pas de Palouf s’éloigner. Elle ouvrit les volets. La fraîcheur de la nuit se déposa sur son visage, lui décrocha un grand sourire.

« À point nommé. Merci, qui que tu sois ! »

Je n’en ferai pas une habitude… bougonna l’ombre.

Sans demander son reste, Opaline se glissa sur le rebord de la fenêtre et étudia les environs. Les murs et les fondations de l’asile plongeaient vers un abysse que même ses yeux ne perçaient pas ; en plissant les paupières, elle voyait presque des choses bouger, très loin en dessous…

Quant à la façade de l’asile, elle se poursuivait droit vers la tour. Voilà qui tombait bien.

Opaline s’accrocha au cadre, balança son fouet en direction d’une des affreuses gargouilles ceinturant la bordure du toit et s’y hissa sans peine. Perchée là-haut, elle eut tout le loisir de se rendre compte de la taille du bâtiment.

L’asile n’était pas grand ; il était démesuré. Ses ailes semblaient s’étirer à l’infini vers toutes les directions, comme les tentacules rectilignes d’une pieuvre géante. Elle leva les yeux ; toujours aucune étoile ni nuage dans le ciel. On aurait pu se trouver au fond d’un volcan qu’il n’y aurait pas eu de différence, à l’exception de cette infecte odeur accrochée jusqu’aux pierres du bâtiment.

Opaline s’élança le long de la gouttière. Le souffle de la course soulevait ses cheveux et son manteau, et elle l’accueillit avec joie. Qu’il était bon de courir après les traitements subis à l’asile !

« Tu peux donc faire tout ce que tu veux ? » s’enquit-elle auprès de l’ombre, qui ne lâchait pas sa trace.

Je ne sais pas.

« Par exemple, tu ne pourrais pas simplement faire apparaître la Sorcière devant moi ? »

Ça ne marche pas comme ça.

« Tu veux dire que tu ignores tes limites ? »

Pour être honnête, je ne savais même pas que je pouvais faire… tout ceci, avant de te rencontrer.

« De quand date notre rencontre ? Et qui es-tu, au juste ? »

L’ombre grogna. Elle ne paraissait pas avoir envie de se dévoiler.

Je ne suis qu’une de tes victimes, parmi tant d’autres.

Opaline marqua une pause près du bord et risqua un nouveau regard en contrebas. Seules les ténèbres s’offrirent à sa vue.

« Je t’aurais donc pris la vie ? »

Non. Mon repos.

Elle fronça les sourcils et reprit prudemment sa route.

« Il va me falloir un peu plus de précisions… »

Tu es celle qui a brisé le sceau de ma tombe, maugréa l’ombre. J’y reposais depuis bien avant ta naissance, sans doute. Mon esprit se trouvait là, en paix. Dans le néant. Puis, tu es arrivée Opaline, et tu as ouvert ma tombe. Tu as rompu les runes funéraires qui me maintenaient là-dedans. Tu m’as volé mon repos. Je te déteste tellement pour cela… Voilà pourquoi j’ai tenté de te tuer.

« C’était donc ta sépulture ? souffla Opaline. Mais pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de te manifester ? »

Je ne sais pas. Je n’ai aucune notion du temps.

« Et pourquoi ne pas avoir tenté de me parler, plutôt que de t’en prendre à moi ? »

Je n’avais pas envie de parler. Juste que tu meures. À cause de toi, je ne peux plus dormir. Je dois me tenir en éveil, toujours, sans pouvoir sombrer. Et assister à ta pitoyable vie.

« Tu devrais me remercier, dans ce cas. Je ne t’ai rien volé, au contraire : je t’ai offert la liberté. »

Je ne veux pas de ta liberté. Je veux retourner au néant. Mourir enfin et trouver le repos.

« Je comprends parfaitement, mais tu sais, me tuer ne changera rien. »

N’en sois pas si sûre. Il me restera au moins la satisfaction de la vengeance.

« Ça ne me dit toujours pas ce que faisait ton esprit enfermé dans cette tombe. »

Opaline sentit le silence s’abattre sur elle, comme une pluie dont chaque goutte absorbait jusqu’au moindre son.

Je ne m’en rappelle pas, finit par admettre l’ombre. Je pense avoir toujours connu cette tombe…

« Ce n’est pas possible. Tu dois bien avoir un passé ? Un vécu ? »

Aucune idée, murmura l’ombre, troublée. Je ne m’étais jamais posé la question auparavant.

« Tu auras peut-être oublié qui tu étais, suggéra Opaline. Et justement ; peut-être que tu n’étais pas n’importe qui. Qu’un esprit revanchard me tourmente parce que j’ai éternué dans son urne funéraire, passe encore ; qu’il ait le pouvoir de remodeler la réalité comme bon lui semble, ça, ça n’est pas normal. Vraiment pas normal, je veux dire. »

La tour se rapprochait. Opaline ne ressentait toujours pas la moindre fatigue, galvanisée tant par son récent sentiment de liberté que par la perspective que cette ombre fût non plus un fardeau, mais une alliée.

Sa sépulcrale compagne se faisait silencieuse. Opaline ralentit le rythme et chuchota sur les derniers mètres qui la séparaient de la tour :

« Me tuer ne résoudra pas tes problèmes. Ce n’est pas à moi que tu dois en vouloir. Et puisque nous devons rester ensemble, je te propose un marché : tu me gardes en vie et tu m’aides tant que tu peux ; en retour, je ferai mon possible pour découvrir ton passé. Qu’est-ce que tu en dis ? »

Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je veux…

« Ce n’est pas grave, dit Opaline. Moi, je sais ce que tu veux. »

V-5 : Le patient
V-7 : Tu es méchante

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