V-5 : Le patient

Opaline fit face à une rangée de portes froides, hautes et grises. Dire que les Surveillants manquaient de goût en matière de décoration tenait de l’euphémisme. À croire que la composition d’un aménagement intérieur qui foutait le cafard tenait chez eux de la discipline intellectuelle.

Elle arpenta un interminable couloir, non sans coller une oreille aussi occasionnelle qu’indiscrète contre les portes d’où s’échappaient des sons étouffés, espérant y reconnaître la voix de Samson. Elle y entendait la plupart du temps les timbres gutturaux des Surveillants ; plus rarement, les plaintes de leurs victimes. Rien à dire : ces créatures se livraient à d’aussi réjouissantes occupations que leur apparence le laissait penser.

Main sur la garde de son épée, prête à raccourcir le moindre Surveillant venu lui planter une seringue inopinée dans le corps, Opaline poursuivit son chemin à pas feutrés. Jusqu’à ce que le bruit de phalanges rencontrant une porte (probablement dans un fol élan d’affection) ne s’élève depuis un des tournants.

« Bonjour, auriez-vous une bouteille d’acide sulfurique ? »

Opaline s’accroupit et plissa les yeux.

« Pas le moins du monde. Que diable comptez-vous faire avec de l’acide sulfurique ?

— Je traite un patient engoncé dans une armure impossible à retirer. J’ai donc décidé de…

— Bon sang », grommela Opaline. Elle se colla dos au mur et rassembla ses esprits.

La situation était mauvaise en tout point. Samson avait disparu. Les Surveillants grouillaient. Le tout, au sein d’un bâtiment à l’architecture propre à faire pâlir Dédale. Elle se sentait comme un rat de laboratoire entre les mains de scientifiques plus motivés qu’inspirés.

Alors, Opaline ? On ne sait pas où aller ?

« La ferme. Je réfléchis. »

La meilleure issue à ce sac de nœuds était de trouver la Sorcière le plus rapidement possible. Mais Opaline ignorait où resituer la tour aperçue par la fenêtre. Les Surveillants semblaient l’avoir emmenée vers une toute autre aile de l’asile ; jamais elle ne pourrait revenir sur ses pas sans un plan du bâtiment. Et déambuler au hasard afin de retrouver son chemin n’avait rien d’une bonne idée, tant ces maudits couloirs se montraient tous identiques.

« Haha, dit un des Surveillants.

— Haha, lui répondit l’autre.

— Haha, firent-ils en cœur.

— Pitié », soupira Opaline.

Elle se redressa, prête à surprendre l’un des deux hurluberlus sitôt la porte refermée, avant de s’interrompre au dernier moment ; d’une part pour prendre le temps de chasser la mouche revenue à la charge ; d’autre part, car le mur d’en face venait d’exploser.

Le pas lourd et grave, une silhouette enflammée s’extirpa d’un nuage de poussière blanche et piétina les décombres d’un air particulièrement dramatique. D’un mouvement emprunt du flegme à toute épreuve qui était le leur, les Surveillants se tournèrent vers le nouveau venu.

Son air conquérant rappelait celui d’un inspecteur de police qui venait d’obtenir ce damné mandat de perquisition réclamé depuis des semaines. Il n’avait pas vu Opaline, trop occupé à toiser les Surveillants et à leur brandir une grosse épée sous le nez – quoique ces créatures en fussent dépourvues.

« Cet homme est sous votre responsabilité ? s’enquit pragmatiquement l’un d’eux.

— Si, fait. Cher confrère, je vous présente mon patient. J’ignore son nom ; il prétend ne pas en avoir. Mon brave, dites bonjour à mon aimable collègue.

— Bonjour », dit Palouf, avant de couper en deux l’aimable collègue susnommé.

Tour à tour, le Surveillant observa les restes de feu son confrère, puis l’épée de feu de Palouf.

« Ce n’est pas bien du tout, ce que vous venez de faire-là, mon brave. Où sont passées vos bonnes manières de tantôt ?

— Silence, créature du mal ! tonna le chevalier embrasé. Vos mensonges ont eu raison de ma patience. Je n’ai accepté votre examen que parce que vous m’aviez promis de me conduire à Samson, mais je connais vos intentions, désormais. Eh bien, vous ne m’aurez pas ! J’attends que vous respectiez votre parole.

— Calmez-vous. Je suis ici pour vous aider. »

Le Surveillant dégaina une seringue, dont l’aiguille se brisa net contre l’armure de Palouf. Du point de vue d’Opaline, la scène était aussi triste que drôle.

« Assez, maugréa Palouf en saisissant le monstre par le col. Où est Samson ?

— Tout cet emportement est très mauvais pour votre tension. Vous allez vous rendre malade. »

Palouf le souleva de terre – d’un bras ! – et le projeta à l’intérieur de la cellule. Opaline entendit un fracas de verre brisé et d’instruments renversés. Elle remarqua également, avant que Palouf ne disparaisse à l’intérieur, que son armure avait désormais cessé de flamboyer, regagnée par son teint terne et usé. Elle se redressa avec un sourire de vampire et glissa sans bruit vers l’encadrement.

« Je ne le répèterai pas. Qu’avez-vous fait de Samson ? Parlez, ou je vous brise les deux jambes.

— Vous ne feriez pas ça, mon brave. »

Quelques instants et un son peu ragoûtant plus tard, Opaline murmura :

« Oh ! il l’a fait.

— Le prochain coup sera pour votre crâne, prévint Palouf. Finirez-vous donc par parler ?

— Soit, céda le Surveillant qui conservait son ton morne et grave envers et contre tout. Je parlerai.

— Fort bien. Où est Samson ?

— Mes confrères l’ont conduit aux souterrains de la vieille tour. Elle est accessible depuis l’aile nord de l’asile.

— Comment m’y rendre ?

— Prenez à gauche en quittant cette pièce et tâchez de coller le mur sur votre droite. Après plusieurs tournants, vous parviendrez à notre salle de repos. De là, vous n’aurez qu’à suivre les panneaux en direction de la tour, mais prudence, mes collègues seront nombreux.

— Qu’importe le nombre, votre horrible espèce ne m’effraie pas. Que comptez-vous faire subir à Samson, d’ailleurs ?

— Nous avons l’intention de l’inviter à rejoindre notre cercle d’initiés », admit le Surveillant en bloc.

Opaline haussa le sourcil. Il s’écoula plusieurs secondes avant de Palouf ne murmurât :

« Que voulez-vous dire par-là ?…

— Eh bien, ses qualités en font un candidat de choix pour intégrer nos rangs. C’est ainsi que nous recrutons, voyez-vous ? Ainsi, à l’instant où je vous parle, votre ami fait l’objet d’un traitement fort particulier. D’ici une heure ou deux, il sera des nôtres.

— Vous comptez le changer en un monstre dénué d’humanité ? s’étrangla Palouf.

— C’est un grand honneur, se défendit le Surveillant. Et nous sommes humains. J’en veux pour preuve : nous repassons nos chemises chaque semaine avec le plus grand soin.

— … je vous demande pardon ?

— Un monstre repasserait-il sa chemise ? Je ne le pense guère. D’ailleurs, pouvez-vous vous targuer de repasser vos chemises ?

— Je n’en porte pas.

— C’est absolument monstrueux. Ce qui me fait dire qu’en un sens, je suis plus humain que vous.

— Vous êtes dément…

— Vous vous trompez, mon brave, décréta le Surveillant. Vous êtes le patient, ici. »

Sans doute en avait-il entendu assez, car le chevalier plongea sa lame à travers la poitrine du Surveillant. À cet instant, Opaline hésita à fermer la porte de la pièce et la verrouiller de l’extérieur. Palouf n’était qu’un manche à balai bon à lui mettre des bâtons dans les roues ; se débarrasser de lui dès maintenant ne pouvait que raccourcir sa liste de problèmes.

Mais elle redoutait qu’une nouvelle intervention divine ne la place dans une situation délicate ; par exemple, devoir calmer d’une manière ou d’une autre un chevalier aux intentions revanchardes, affublé d’une armure enflammée et insensible aux coups.

Voilà pourquoi elle reprit position à l’angle du couloir le temps que Palouf s’élance à la poursuite des ravisseurs de Samson. Puis elle congédia cette damnée mouche qui semblait définitivement s’être éprise d’elle avant de s’engager à la suite du chevalier.

V-4 : La mouche
V-6 : Le sceau

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