V-4 : La mouche

« Attendez ! » s’écria Opaline.

À sa propre surprise, la lame du hachoir s’immobilisa à quelques centimètres de son visage. Une grosse mouche noire vint bourdonner sur son nez. Elle n’osa même pas la chasser.

« Que j’attende ? s’enquit le Surveillant. Pour quoi faire ? »

Opaline était si stupéfaite que de longues secondes filèrent avant qu’elle n’improvise une excuse :

« On a frappé à la porte. »

Bravo, Opaline, ajouta-t-elle mentalement. Magnifique diversion.

« Je n’ai pas entendu frapper à la porte, rétorqua le Surveillant.

— Vous devriez tout de même vérifier. On ne sait jamais.

— Je ne sais pas. Si vous me dites que vous avez entendu qu’on a frappé à la porte alors que je n’ai entendu personne frapper à la porte, c’est peut-être que vous prétendez avoir entendu quelqu’un frapper à la porte pour me faire ouvrir la porte alors que personne n’a frappé. Oui ? »

Opaline fronça les narines. Elle n’avait jamais entendu une idée si simple s’étaler sur autant de mots.

« Pourquoi feriez-vous ça, Opaline ? Pourquoi me mentir ?

— Qui, moi ?

— Oui, vous.

— Je ne mens jamais.

— Vous mentez.

— Prouvez-le. Allez vérifier.

— Non, grogna le Surveillant. Je n’entrerai pas dans vos jeux.

— Quels jeux ?

— Ceux que vous mettez en place pour me distraire.

— Qui, moi ?

— Oui, vous… Vous cherchez vraiment à gagner du temps par tous les moyens, n’est-ce pas ? »

C’est à cet instant que s’élèvent des coups frappés à la porte. Opaline et le Surveillant se raidirent, mais pas pour les mêmes raisons.

« J’aurais donc mal entendu ?… murmura le Surveillant. Diantre. Je me demande qui ça peut-être. »

Il reposa son instrument et se dirigea vers le panneau d’un pas mou. Il ouvrit la porte sur un double de lui-même, si strictement identique qu’on aurait pu croire qu’un miroir avait été posé dans l’encadrement.

« Oui ? s’enquit-il.

— Bonjour, salua son collègue. Auriez-vous une bouteille d’acide sulfurique ?

— Pas le moins du monde. Que diable comptez-vous faire avec de l’acide sulfurique ?

— Je traite un patient engoncé dans une armure impossible à retirer. J’ai donc décidé de la faire fondre.

— Ouf. J’ai bien cru l’espace d’un instant que vous vous apprêtiez à torturer un de nos patients.

— Grands dieux, non. Nous ne sommes pas des monstres.

— Allons, bon.

— Le pauvre bougre prétend son armure magique. Remarquez. Je serais presque tenté de le croire, au vu du nombre d’outils que j’ai abîmé dessus.

— Haha, se désopila le Surveillant.

— Haha », renchérit son collègue sur un ton égal.

Opaline fouilla alors la pièce du regard, jusqu’à poser les yeux sur le plus sombre recoin de la pièce.

« C’est toi qui m’est venue en aide ? » souffla-t-elle, abasourdie.

L’ombre frémit.

Considère cette faveur comme une exception.

« Je n’arrive pas à y croire. Tu aurais donc renoncé à me tuer ? »

Ne nous emballons pas. Je veux  juste en savoir plus. Sur cette peur terrible qui dort en toi et te ronge de l’intérieur telle un cancer.

La mouche effectua un ballet erratique devant ses yeux. Opaline la chassa d’un souffle et fit un mouvement de tête et direction du Surveillant et de son double.

« Celui-ci n’a pas l’air d’une illusion… Comment tu fais ça ? Tu peux remodeler la réalité selon tes souhaits ? »

J’ai une certaine marge de manœuvre, admit l’ombre avec une pointe de fanfaronnade.

« Toi qui es toute-puissante… Si tu tiens tant à m’aider, pourquoi ne pas simplement le tuer et me libérer ? »

Je préfère te regarder lutter. C’est plus divertissant.

Elles furent interrompues par le grincement du panneau de métal. Les Surveillants avaient mis fin à leur hilarité, et celui-ci revenait à présent.

Opaline éprouva de nouveau ses astreintes. Les sangles lui mordaient tant les poignets que les chevilles, à tel point que les extrémités de son corps se vidaient de sensation. Elles étaient toutefois un peu trop longues, et Opaline parvenait à décoller son bras de la table en tirant dessus.

« Soit, lança le Surveillant. Cette fois, c’est la bonne. »

Il brandit son hachoir et l’abattit de toutes ses forces. Sa cible déglutit bruyamment et pencha sa tête sur le côté. L’outil heurta la table avec un clang sonore.

« Voyons, Opaline, je ne puis opérer si vous vous débattez, l’admonesta le Surveillant. Un peu de tenue, je vous prie.

— Cher ami, je suis navrée de vous empêcher de m’ouvrir le crâne », plaida l’intéressée.

Le Surveillant saisit son arme à deux mains et frappa de nouveau. Opaline bascula de tout son poids vers la droite et leva le bras ; sa sangle s’étira sous la trajectoire du hachoir et fut tranchée net.

« Dieux du ciel », déclara le Surveillant.

Sans crier gare, Opaline lui flanqua un coup de coude dans l’estomac. Le souffle coupé, le Surveillant se plia sous la douleur. Opaline chipa une des seringues à sa ceinture et la lui enfonça dans le col. L’aiguille transperça l’un des yeux brillants avec un bruit de succion.

Tandis que la créature s’époumonait, elle déboucla les sangles qui la retenaient prisonnière puis s’empara du hachoir tombé au sol.

Les souffrances du Surveillant prirent fin d’un seul coup net entre les épaules. Il se convulsa au sol quelques instants. Pensive, Opaline observa une rivière de sang noir s’ouvrir en travers de son dos et maculer sa blouse blanche.

Avant de sortir, elle récupéra ses affaires qu’on avait soigneusement rangées dans un casier de métal. Chapeau, ceinture, veste, armes, sac, outils, tout y était – tout, même la sacoche que les gardes royaux lui avaient remise à l’entrée de la Tour. Opaline avait oublié jusqu’à son existence. Elle la fixa à sa ceinture avec le mot de la remettre à Samson sitôt qu’elle le retrouverait.

La mouche se posa sur sa joue. Opaline résista à l’envie de se coller une claque et se contenta d’un vague mouvement de la main.

V-3 : La peur
V-5 : Le patient

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