V-3 : La peur

« Tout va bien se passer », confirma un Surveillant.

Opaline toussa. Le son d’une porte claquée sur sa droite molesta ses tympans.

Son crâne la démangeait, et lorsqu’elle essaya de se gratter, elle sentit une sangle retenir son poignet. À quel moment l’avait-on attachée ?…

« Pas d’agitation. Je suis là pour vous aider à chasser vos peurs, Opaline.

— D’où connaissez-vous mon nom ? »

Il ouvrit un tiroir et fouilla parmi un fatras d’outils métalliques.

« Confiez-moi vos peurs. Qu’est-ce qui vous terrifie ? Vous glace le sang ? Vous tient éveillée la nuit ? Dites-moi. Nous avons besoin de savoir. »

Elle cligna des yeux. La vue lui revenait, mais une immense lampe au-dessus d’elle l’agressait d’une lumière trop vive et chaude. Elle avait l’impression de baigner en plein cagnard.

Elle se contracta afin d’éprouver ses entraves. Seul un sinistre cliquetis de chaînes lui répondit.

« Calmez-vous, à présent. Explorons vos peurs ensemble. »

Opaline se sentit basculer vers un trou sombre et moite pareil à un puits. Là, parmi la pénombre se tenait le monstre de ses terreurs, prêt à lui bondir dessus et à la déchiqueter de ses griffes.

Et la bête bondit. Ainsi déferlèrent les souvenirs.

Les avis de recherche faisant d’elle un ennemi public du royaume. Elle avait presque oublié ce que c’était, de pouvoir déambuler dans la rue sans raser les murs ni regarder par-dessus son épaule à intervalles réguliers.

Les murs de sa cellule de prison, ternes et souillés, qui se précipitaient sur elle sitôt qu’elle fermait l’oeil. Le pire de tout ne restait pas les mauvais traitements infligés par ses geôliers, mais bien la solitude, ce silence assourdissant qui chaque jour se faisait plus oppressant, jusqu’à l’acculer au bord du gouffre – celui dont on ne ressortait jamais.

Les horreurs grouillantes aperçues dans les entrailles de quelque tombeau oublié. Elle pouvait encore les voir lorsqu’elle fermait les yeux, comme si l’image demeurait gravée sous ses paupières.

La puanteur des rues où il lui avait fallu survivre. Les plus grands coeurs y côtoyaient les pires ordures. Dommage que les seconds fussent plus nombreux que les premiers. C’était là qu’elle avait appris à tuer sans sourciller, avec comme seul réconfort que demain peut être un jour meilleur.

Le personnel du refuge qui l’avait vue grandir. C’était ici qu’elle avait développé son aversion du monde, son idée que la pomme de la vie n’est qu’un trognon condamné à subir les moqueries des vers rendus gras et repus par sa chair. Comment faire confiance à qui que ce soit lorsqu’un accès de gourmandise se punit d’une semaine enfermée dans un placard juste assez large pour s’accroupir, entre quatre murs infestés de blattes et de rats ?

Le manoir familial. Y flanquer le feu et le voir se consumer sous ses yeux n’avait jamais effacé de sa mémoire ce qu’elle y avait vécu. Le souvenir était simplement devenu moins amer.

Opaline prit soudain conscience du dégoût que lui inspiraient toutes ces images. Elle se raidit, au bord de l’écoeurement.

« Remarquable, lâcha le Surveillant près d’elle. Contrairement à nos autres patients, vos peurs à vous sont d’autant plus concrètes que vous les avez vécues. Vous avez traversé l’enfer. Vous êtes une survivante, Opaline.

« Mais ce n’est pas tout. Je sens qu’il y a autre chose, sous la surface – une peur primale, un souvenir que vous enfouissez au fond de vous. Qu’avez-vous subi de si terrible, que votre inconscient préfère tenir ce souvenir hors de votre portée pour vous éviter de sombrer dans la folie ? »

Opaline serra les dents. Elle sentait les drogues éprouver sa résistance. Il lui fallait réagir si elle ne voulait pas céder aux sirènes de la panique.

Soudain, le Surveillant se détourna vers une table de travail. Tandis qu’il s’éloignait, Opaline sentit le spectre de ses peurs s’effacer et la réalité lui revenir, comme si la proximité du monstre altérait ses sens et sa raison. Elle secoua la tête et découvrit une sorte de cabinet équipé d’un bureau et d’étagères. En son centre se tenait la table sur laquelle elle se trouvait attachée.

« Que faites-vous ? » risqua-t-elle.

Le Surveillant ne répondit pas. Seule se manifestait son hésitation face à une collection d’outils alignés devant lui. Opaline tendit le cou et distingua des formes tantôt effilées, tantôt contondantes. Il s’empara de ce qui ressemblait à un hachoir à viande.

« Nous devons en savoir plus sur ce mal qui vous habite, Opaline. Il n’y a qu’en étudiant vos terreurs les plus intimes que nous parviendrons à vous aider. Je vais donc devoir vous ouvrir le crâne afin d’en extraire vos peurs.

— Voilà qui a du sens », grommela Opaline. Elle jeta un œil désespéré aux alentours. C’était sans issue.

« Je m’excuse par avance pour l’épreuve que vous allez endurer, mais ne vous en faites pas. Je suis là, avec vous.

— Et c’est bien ce qui m’inquiète… » Elle tira de toutes ses forces sur ses entraves. Le cuir s’étira sans rompre.

Le Surveillant était désormais très proche.

« Le corps n’est qu’une machine. Et il se répare, comme toute machine. Aussi, n’ayez crainte des dommages que je m’apprête à vous infliger. Ce qui importe pour l’heure est le salut de votre esprit.

— Vous êtes certain de ne pas avoir perdu le vôtre ? » siffla Opaline. Elle tira sur les liens jusqu’à s’entailler la peau. Rien à faire.

Il leva le hachoir au-dessus de sa tête.

« Ne bougez pas. Je n’aimerais pas avoir à m’y reprendre à deux fois.

— Vous pourriez aussi ne vous y reprendre à aucune fois. Ça me conviendrait parfaitement. »

Opaline se mordit la langue. Même face à une situation désespérée comme celle-ci, elle ne pouvait s’empêcher de la ramener. Faire partie de cette catégorie de gens qui aiment avoir le dernier mot n’était pas un cadeau.

« Quoiqu’il arrive, ne bougez pas…

— Je ne peux rien promettre.

— Très bien, murmura le Surveillant. Alors, allons-y ! »

Et il frappa.

V-2 : La seringue
V-4 : La mouche

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