V-2 : La seringue

Après une longue suite de tournants et de croisements, l’écho de vives exclamations parvint à leurs oreilles. Samson s’accroupit contre le mur à l’instant même. Opaline l’imita, le geste rendu raide par sa tête toujours douloureuse.

« Lâchez-moi, hurlait quelqu’un. Lâchez-moi !

— Venez avec moi. Vous n’avez rien à craindre.

— Lâ… chez… ah… »

La première voix mourut. Samson demeurait plaqué au mur, immobile, mais Opaline glissa un coup d’oeil à l’angle.

Stature haute, blanche et anguleuse, un Surveillant lui tournait le dos, penché sur un corps inanimé. Il finit par le hisser sur son épaule et s’en fut d’un pas vif.

« Où est-ce qu’il l’emmène ? » souffla Opaline.

Samson la rejoignit et fronça le nez.

« Ils ont emporté de nombreux voyageurs, à notre arrivée. J’ignore ce qu’il advient d’eux.

— N’attendons pas de nous faire attraper pour le découvrir, alors. Il faut filer.

— Je suis bien d’accord, mais que suggérez-vous ? Nous ne savons même pas où nous sommes. »

Opaline renfonça son chapeau sur sa tête et risqua un nouveau regard. Le son du pas lourd cognait toujours contre les murs nimbés de cette lumière verte et sale, mais il n’était plus en vue.

Avec prudence, elle s’avança en direction de hautes fenêtres munies de barreaux en métal. Elle dut essuyer une bonne couche de crasse couvrant le verre avant de pouvoir discerner quoique ce soit à travers.

Samson se rapprocha, l’oeil alerte. Opaline crut l’entendre humer l’air à la façon d’un chien flairant une odeur. Sans doute son imagination.

« D’autres Surveillants rôdent non loin, annonça-t-il. Nous devrions avancer.

— Dites, vous qui avez déjà vu la Sorcière… Elle ne porterait pas un vêtement muni d’une capuche blanche ?

— Précisément. Ne me dites pas que…

— Voyez par vous-même. »

Opaline s’écarta afin de lui laisser la vue. Il cerna son regard de ses mains et se baissa vers la vitre.

Dehors, on n’y voyait goutte. Le bâtiment aurait pu se trouver au fond de l’océan que le panorana n’eut été plus dégagé. Tout au mieux discernait-on les vagues contours de bâtisses carrées étirées sur des kilomètres de longueur, jusqu’à une forme haute et rectiligne. C’était à se demander si cet Étage possédait un ciel.

« Au sommet de la tour », lui conseilla Opaline.

Samson plissa les paupières. Même s’il discernait l’édifice en question, celle-ci se tenait bien trop loin. Sa vue ne lui avait pourtant jamais fait défaut.

« Je ne vois rien. Vous devez avoir d’excellents yeux, dit-il son examen terminé.

— J’ai l’habitude de l’obscurité. » Opaline jeta un nouveau regard. « Elle a disparu. Hâtons-nous ; si c’est bien elle que j’ai cru voir, il se pourrait que cette escapade dure moins longtemps que prévu.

— Il se pourrait », approuva une voix grave derrière eux.

Au même moment, une matraque s’écrasa à l’arrière du crâne de Samson. Opaline se retourna vers les deux Surveillants qui la prenaient à revers ; elle cherchait à se dégager quand l’aiguille d’une seringue vint s’enfoncer dans son bras.

Des mains froides et dures pareilles à une paire de menottes se refermèrent sur ses poignets ; elle se libéra de sa prise d’un coup de talon et arracha l’objet à sa peau.

Trop tard. Un engourdissement général gagna ses membres comme une marée glaciale. Opaline pesta, elle qui recouvrait à peine de son évanouissement précédent, et tomba contre le mur.

La périphérie de sa vision se troubla. Samson subissait un passage à tabac, quelque part sur sa gauche. Lorsqu’elle tenta de tourner la tête, son corps lui parut aussi souple qu’un bloc de granit.

Un des Surveillants la saisit aux épaules ; mûe par un réflexe, elle releva la tête face à une paire d’yeux brillants, deux étoiles au fond d’un puits.

Sans crier gare, elle lui balança un coup de genou dans l’estomac. Et bien que ses mouvements se faisaient moins vifs que prévu, l’attaque eut l’effet escompté. Le Surveillant la relâcha et la laissa s’écrouler au sol, tête première.

La douleur de la chute ne lui parvint pas ; néanmoins, tandis qu’elle rampait au sol avec toute la vigueur dont ses membres étourdis étaient encore capables, elle sentit la chaleur poisseuse du sang s’étirer le long de son visage. Elle savait que l’espoir de s’en sortir était mince, mais si les deux créatures lui mettaient la main dessus, tout serait perdu.

Les voix sourdes et profondes des Surveillants rebondirent contre un millier de murs avant de parvenir jusqu’à ses oreilles :

« Elle est encore consciente…

— Étonnant. Essayons ceci. »

Une douleur déchirante mordit la cuisse d’Opaline. Son venin s’engouffra le long de ses veines, saturant son sang, noyant ses nerfs. Elle serra toutefois les poings et tint bon ; puis elle reprit sa laborieuse progression.

Autour d’Opaline, le monde avait disparu, remplacé par une mélasse informe et sans couleur. Le sang coulait abondamment sur sa joue et sa respiration devint difficile.

Elle se cramponna de toutes ses forces à sa résolution et continua de ramper, centimètre par centimètre. La moindre distance ajoutée entre elle et les Surveillants constituait une petite victoire.

Sans doute les semait-elle d’ailleurs, puisque leurs voix se réduisaient à un bourdonnement lointain :

« Incroyable. Elle lutte encore.

— Quelle résistance ! Il y avait de quoi assommer un bœuf, là-dedans.

— Que fait-on ? Dois-je l’assommer pour de bon ? »

Les sens d’Opaline fermaient boutique un à un comme une rue d’artisans en période de crise. Sa vue partie, le toucher s’ensuivit. Le sol sous son corps se fit mou et informe, et le contact froid des dalles sous ses mains se volatilisa.

Aucune importance. Elle continua de ramper.

« Madame ? Madame, calmez-vous. Nous allons vous aider.

— Non, grogna Opaline, incapable de parler plus fort que dans un souffle. Non, non…

— N’ayez pas peur. Nous sommes des professionnels. Nous allons chasser vos peurs. »

La voix se faisait rassurante, et l’espace d’un instant, Opaline eut l’envie de se laisser convaincre. Après tout, elle n’avait pas encore vu ces Surveillants faire de mal à quiconque – Samson avait certes reçu de vilains coups, mais n’avait-il pas fait montre de violence en premier lieu ? Alors, sans se plaindre, elle se laissa soulever.

Elle flottait sur un nuage, à présent. Les murs, la lumière verte, Samson, les Surveillants, le monde avait disparu, au détriment d’une agréable sensation de chaleur. La plénitude l’envahit. Après tout, à quoi bon se dresser, lutter, se battre, souffrir et mourir quand on pouvait simplement se laisser gagner par la plénitude ? Comment n’avait-elle pas pu le réaliser avant ?

Opaline se sentait bien. Rien d’autre ne comptait.

Et sans doute que tout allait bien se passer, en fin de compte.

V-1 : La cellule
V-3 : La peur

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