V-10 : Le Cane Corso

Pendant ce temps…

« Nous voici arrivés. Admirez, Samson.

— Ce serait avec grand plaisir, si je ne portais ce sac sur la tête.

— C’est juste… voilà. Admirez, maintenant.

— Eh bien, je suis toujours attaché à la table. Impossible de me redresser.

— C’est juste… bien. Pouvez-vous admirer, à présent ?

— Difficilement. Ces entraves à mes chevilles sont bien inconfortables. Si toutefois vous les desserriez un peu, je serais dans les meilleures dispositions du monde pour admirer.

— C’est juste… là. Mais. Mais. Mais. Qu’avez-vous fait ?

— Je vous ai ligoté sur la table.

— Je vois bien. Mais pourquoi ? J’avais tant d’espoir en vous, Samson.

— Votre Altesse ! enfin, vous voilà !

— Palouf ? Que faites-vous donc ici ?

— Je suis venu vous sauver, sire.

— Heureux de vous retrouver, l’ami. Quittons cet endroit au plus vite.

— Halte-là, tous les deux. Que faites-vous hors du quartier résidentiel ?

— D’où diable sortent ces Surveillants, tout à coup ?

— Malédiction… Nous sommes cernés, sire !

— Vous deux, vous allez nous suivre jusqu’à vos cellules. Les patients n’ont pas le droit de se déplacer sans autorisation du personnel.

— Ils n’ont pas le droit, non.

— Non, car ce n’est pas bien.

— Pas bien du tout.

— Les Surveillants se rapprochent, sire !

— Ils me fatiguent, ceux-là…

— N’ayez crainte, sire. Pour Son Altesse, je ferai de mon corps un barrage.

— Votre dévotion me touche, Palouf, mais que diriez-vous de tenter notre chance avec cette porte dérobée ?

— Splendide, sire. Je vous suis !

— Ils s’enfuient. Rattrapez-les.

— Ils n’ont pas le droit.

— Ce n’est pas bien.

— Pas bien du tout.

— Mes excuses, chers confrères. L’un d’entre vous aurait-il l’amabilité de me détacher ? »

Au même instant, Opaline se faisait percuter par un objet lancé à pleine vitesse. Elle se redressa, sonnée et incrédule, et fit face au plus curieux personnage qu’elle avait pu observer depuis longtemps.

Entre elle et la fillette se dressait un cochon particulièrement dodu. En temps normal, l’étonnement n’aurait qu’effleuré Opaline : depuis le début de son voyage, croiser toutes sortes d’animaux d’allures et d’attitudes variées, avait la force de l’habitude.

Mais plus que les autres, celui-ci sortait bel et bien de l’ordinaire. Affublé d’une remarquable moustache à l’anglaise, d’un monocle des plus distingués et d’un haut-de-forme d’excellente facture, il avait l’allure d’un dandy de la grande société.

En cochon.

« Qu’est-ce que c’est que ça ?… murmura Opaline.

— Grouik », rétorqua l’animal d’un air de défi.

Il se tenait ramassé sur lui-même avec la détermination d’un rempart. La gamine profita de l’occasion pour s’extirper du tas de débris et se poster à ses côtés, prête à en découdre.

« Faites attention, Madame Cochon ! Elle est dangereuse ! »

Opaline leva un sourcil intrigué.

« Elle porte une moustache, ta Madame Cochon. » Jamais elle n’aurait cru prononcer ces mots au cours de sa vie.

« Elle aime les moustaches, répondit simplement Cody.

— Grouik », corrobora l’intéressée.

Opaline secoua la tête, incapable de déterminer si ses oreilles la trompaient ou si le choc encaissé avait perturbé son esprit déjà fébrile.

La dénommée Madame Cochon la guettait d’un œil méfiant, quand son regard tomba sur la veste étalée au sol. Elle la renifla d’un groin circonspect, avant de tressaillir de surprise.

« Grouik ! lâcha-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a, Madame Cochon ? s’alerta Cody. Vous avez trouvé quelque chose ? »

L’animal fit un geste de la moustache en direction de la veste. Cody suivit son indication. C’est alors que sa mâchoire se mit à trembler.

« Ce… ce symbole, lança-t-elle à Opaline. Je connais ce symbole ! Pourquoi est-ce que tu le portes ? »

Opaline releva le nez. De son doigt boudiné, la gamine pointait le sceau du Cane Corso royal, cousu par les soldats renégats à l’intérieur de sa veste. Un bien lointain souvenir qu’elle n’avait pu qu’oublier.

« C’est celui de… »

Une trappe dérobée s’ouvrit à la volée. Trois regards surpris virent un homme des plus pressés se hisser à la surface.

« Samson ? s’étonna Opaline.

— Grouik ? renchérit Madame Cochon.

— Votre Altesse ! s’écria une voix désincarnée. Attendez-moi ! »

Samson s’agenouilla devant l’embouchure, y plongea un bras et en extirpa un chevalier tout d’armure vêtu. Une armure couverte de rouille, de crasse, de sang et d’autres fluides dont la liste exhaustive figure en annexe de ce texte. Le cinquième va vous étonner !

Face aux trois plus ou moins jeunes dames médusées (dont une à l’admirable pilosité), les deux nouveaux venus s’empressèrent de boucher le trou à l’aide d’éboulis et de rochers. Ce n’est qu’après s’être assurés qu’une fourmi ne pourrait franchir le passage qu’ils se retournèrent.

Le silence suivant était si épais qu’on aurait pu s’en tailler une part pour le quatre heures. Le regard de Samson glissa successivement depuis Opaline à Cody ; puis, sur Madame Cochon. Puis sur Palouf. Puis Cody à nouveau. Et Madame Cochon. Palouf. Opaline. Cody. Et sur les ruines de la tour qui les entouraient.

Puis il sourit.

« Je vois que vous avez fait connaissance… », dit-il avec ce flegme qui lui était propre.

V-9 : La statue moche
VI-1 : La fuite

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