V-1 : La cellule

« Réveillez-vous, Opaline. »

Opaline sentit son corps lui revenir. Ses os lui hurlèrent leur douleur un à un.

« Opaline ?… s’enquit Samson. Si vous m’entendez, clignez des yeux. »

Elle cligna des yeux, mais ne vit rien d’autre qu’un voile blanc et trouble. D’un revers, elle chassa des larmes qui embuaient sa vue.

« Enfin, vous vous éveillez… J’ai bien cru que c’en était fini, de vous. »

Lorsqu’Opaline essaya de bouger, ses membres meurtris lui manifestèrent leur désapprobation. L’immobilité seule lui permit de sentir la souffrance la quitter, par vagues douces et successives.

« Qu’est-ce… Qu’est-ce qui s’est passé ? Où sommes-nous ?

— Bienvenue au Quatrième Étage. Nous avons été aspirés par la porte, avec le reste des voyageurs ; mais une fois parvenus de l’autre côté, vous vous êtes effondrée, inconsciente… »

Elle serra les dents. Ces évanouissements spontanés cesseraient-ils un jour ?…

« Combien de temps suis-je restée dans les vapes ?

— Guère longtemps, la rassura Samson. Est-ce que tout va bien ?

— J’aimerais vous dire oui, sauf que… »

Une douleur lancinante au fond de son crâne lui coupa le souffle. Comme si quelqu’un venait d’introduire un tisonnier chaud par l’une de ses oreilles pour le faire ressortir par l’autre.

« Vous m’inquiétez, murmura Samson. Comment vous sentez-vous ?

— Aussi mal que j’en ai l’air. N’approchez pas trop, il se pourrait que ma tête explose d’une seconde à l’autre.

— Ces pertes de conscience sont fréquentes, chez vous ?

— J’en ai depuis que je suis entrée ici. Ça m’arrive à chaque porte d’Étage que je franchis. Pas vous ?

— Non… Vous êtes la première à me parler de ça. »

Malgré ses efforts, Opaline se sentit blessée de se savoir la seule personne affectée par ce mal. Qu’avait-elle d’anormal pour souffrir d’une telle faiblesse ?

L’angoisse piqua son estomac. Et voilà qu’aux évanouissements s’ajoutaient les maux de crâne à présent. Opaline n’en avait jamais éprouvé d’aussi violents que celui-là. Elle avait si mal que tout son corps semblait ankylosé, par peur que le moindre mouvement ne relance la douleur. Et celle-ci se tenait tapie, derrière ses yeux, gonflant au fond de son crâne tel un parasite qui lui pomperait la cervelle.

Opaline rassembla toute sa volonté pour se redresser. Samson fit mine de l’en empêcher, mais ne la toucha pas.

« Allez-y lentement. Je n’aimerais pas vous voir défaillir à nouveau. »

Opaline releva le regard – ce seul mouvement des yeux lui donna l’impression que ses nerfs oculaires baignaient dans du verre pilé, mais au moins put-elle détailler le nouvel Étage des yeux.

Quelle ne fut pas sa déception en découvrant une pièce pas plus grande qu’une modeste chambre, mur et sol tout en carrelage rutilant. Plantée au plafond, une ampoule ronde diffusait une lumière verdâtre, sale, viciée. Un trou au fond de la pièce, sans doute une parodie de sanitaires. Une grande porte de fer, qui vue d’ici avait tout du bloc de glace taillé à même un iceberg.

Les tripes d’Opaline se tordirent. Malgré des tons discordants, cet endroit ressemblait à s’y méprendre à la prison où s’étaient perdues ses dernières années. Sa définition personnelle de l’enfer sur Terre.

« Où sommes-nous ?

— Dans une sorte de cellule.

— Une cellule ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? »

Samson s’était détourné d’elle et observait l’au-delà de la porte, par une petite fenêtre munie de barreaux.

« Bienvenue au Quatrième Étage, murmura-t-il, avant de s’accroupir à ses côtés. Écoutez-moi bien, Opaline, nous n’avons pas beaucoup de temps. Ils pourraient revenir, et nous devons nous tenir prêts à les recevoir.

— Qui donc ?… »

Le regard de Samson se fit pensif, comme si lui-même ne connaissait pas vraiment la réponse à cette question.

« J’ignore qui ils sont. Vous les reconnaîtrez quand vous les verrez – d’ici là, appelons-les les Surveillants.

« La Sorcière nous a joué un beau tour, poursuivit-il avec un sourire dépité. Cet Étage n’est ni plus ni moins qu’un asile de fous géant. Je pense que les Surveillants attendaient notre venue – ils nous sont tombés dessus sitôt arrivés et s’en sont pris aux voyageurs. Dans la confusion du combat, j’ai perdu Palouf de vue.

« Toutefois les Surveillants possédaient la force du nombre. Ils neutralisèrent la plupart des voyageurs avec eux, jusqu’à ce qu’il ne nous reste d’autre choix que fuir. Alors je vous ai hissée sur mon épaule et j’ai couru aussi vite que j’ai pu. J’ai fini par trouver cette cellule ouverte où je me suis arrêté pour souffler un peu. Mais je ne me suis pas montré assez prudent, et la porte s’est verrouillée derrière moi. Nous sommes depuis enfermés ici.

Opaline repoussa le sol. Son corps lui semblait aussi lourd que du plomb. Elle parvint néanmoins à s’agenouiller au prix d’un terrible effort. La tête lui tournait encore et son souffle se faisait court.

« Vous saignez, Opaline… »

Elle porta une main à son nez et la tacha de la couleur sombre et familière du sang.

« Je tiendrai le coup, affirma-t-elle. Donnez-moi quelques minutes. »

Samson retrouva son poste d’observation. Était-ce l’imagination d’Opaline, ou entendait-on l’écho de hurlements danser le long des murs ?

« J’ai égaré mon sac pendant la fuite, dit-il. C’est ennuyeux…

— Bah, votre camelote ne nous manquera pas, décréta Opaline. De toute façon, ce sac vous faisait ressembler à un touriste. »

Il haussa les épaules.

« Vous ressemblez à une guerrière, et pourtant vous voilà.

— Comment ça, vous voilà ? Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? »

La pièce entière frémit sous le claquement du verrou. La porte coulissa, et Samson dut faire face à une épaisse silhouette.

Troublée, Opaline détailla le nouveau venu. L’aspect cubique de sa carrure imposante et carrée se trouvait renforcé par une blouse blanche aux épaules anguleuses, par ses bras courts et ses jambes rectilignes ; le tout surmonté d’une tête minuscule noyée dans les ombres d’un col trop haut. Tout au plus discernait-on deux yeux luisants, pareils à des perles plantées au fond d’un abysse.

Le nouvel arrivant se tint là, sans rien dire, toisant un Samson à peine plus haut que lui.

« C’est un Surveillant ? risqua Opaline afin de briser le silence.

— J’en ai bien peur. »

D’un geste raide, la créature abattit une main lourde sur l’épaule de l’Ancien roi. Celui-ci ne broncha pas, partagé entre surprise et incrédulité.

« Vous, venez, lâcha le Surveillant d’une voix d’outre-tombe.

— Plaît-il ? s’enquit Samson.

— Venez avec moi. »

Sans doute parce que Samson n’obéissait pas, le Surveillant dégagea le pan de sa blouse et brandit une seringue démesurée.

Tout se passa alors très vite.

À l’instant où le danger se montra à sa vue, Samson attrapa le poignet du Surveillant et fit basculer le monstre à terre d’un mouvement vif. Celui-ci n’eut  guère l’occasion de protester que déjà, une rangée d’énormes phalanges foudroyaient sa nuque avec un craquement sinistre. Puis il retomba comme un pantin aux fils sectionnés.

La scène avait duré moins d’une seconde, et de ce qu’Opaline avait cru en voir, le Surveillant aurait tout aussi bien pu avoir glissé.

« Vous m’impressionnez, grommela-t-elle en poussant sur ses jambes. Vous n’aviez vraiment pas besoin de cette épée, en fin de compte.

— Je ne tue pas, voilà tout », répondit Samson.

Opaline le lorgna tandis qu’il fouillait le gardien. Elle n’avait aucun doute que ces mains puissent broyer une nuque sans trop d’effort.

Elle parvint à se redresser finalement et se tint au-dessus du monstre évanoui.

« Ces Surveillants n’ont pas l’air si redoutables, tous comptes faits.

— Ce sont leur nombre et leur cohésion qui font leur force. » Samson dénicha un trousseau de clés dont le tintement joyeux se répercuta dans le couloir. « Ceci nous sera utile. Je passe devant. »

Il se détourna sans un mot de plus. Opaline prit appui contre le mur, le temps de chasser les derniers étourdissements de sa tête. Puis elle enjamba le Surveillant sans un regard et s’engagea à sa suite, le long d’un long couloir baigné de cette lueur crasse et d’une odeur infecte.

IV-9 : Le cadeau
V-2 : La seringue

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