VIII-10 : Seul

Le terrain devint bientôt désertique. De la terre sablonneuse s’étirait jusqu’aux silhouettes de montagnes fantomatiques que l’on voyait fendre l’horizon. Cody colla son visage contre la fenêtre et pointa du doigt une large tâche grise étalée sur les plaines.

« Oh ! C’est quoi, là-bas ? 

— Une ville en ruines.

— Et les gens, alors ? Ils sont où ? »

Dust cligna des yeux.

« C’est pas une blague ? Vous savez vraiment rien de ce monde ?

Notre mémoire a été horriblement affectée », geignit Samson d’un air faux. Il avait glissé son énorme tête par la vitre arrière. « Qu’est-il arrivé à ce monde ?

— Détruit, répondit Vidocq. Maître Dust est un des derniers représentants de l’espèce humaine telle que la Terre l’a connue.

Impensable… Comment est-ce arrivé ?

— C’t’une longue histoire, soupira Dust.

— Mais on a du temps avant d’arriver, non ? intervint Cody. Moi, je veux savoir ! »

L’œil droit de Dust (et celui-là uniquement) se braqua vers la fenêtre. À un moment, Cody le pensa victime de son strabisme.

« C’est pas possible… Des années qu’il n’y a plus aucun humain à contaminer et le nombre de zombies de cette ville ne fait qu’augmenter ! Ça me rend dingo.

— Voilà qui est étrange, en effet, maître. »

L’intervention de Vidocq surprit tant Cody que Samson, mais aussi Dust lui-même. Entendre le robot zoomorphe aller dans le même sens que son maître était une première. Le jeune homme claqua des dents et découvrit des canines blanches et pointues.

« Ces sacs à viande feront pas la fête longtemps… J’ai un stock de mines tout chaud qui les attend.

— Tu peux voir quelque chose d’ici ? s’écria Cody en plissant des paupières. Pour une patate, tu as une bonne vue !

— La cybernétique fait des miracles », lâcha Vidocq.

Non sans satisfaction, Cody revêtit ses binocles. Elle les régla en mode longue-vue et se focalisa sur la tâche grise étalée sur landes telle une moisissure. Elle put voir des formes sombres et anguleuses étirées vers le ciel, au milieu d’un champ de ruines. Mais ses lunettes n’offraient guère plus de précision.

Ses sourcils ployèrent sous la frustration. Elle aussi, elle aurait aimé apercevoir les zombies, même si elle ignorait ce que c’était !

« Du coup, tu vis tout seul dans un monde de monstres ? s’enquit-elle sans cesser fouiller le paysage du regard. Ça doit pas être rigolo tous les jours… »

Sans doute la position de Dust était-elle inconfortable, puisqu’il se réajusta nerveusement sur son siège.

« Ça pourrait être pire, dit-il au bout d’un moment. J’ai la belle vie, au bunker ! Y a tout ce dont j’ai besoin, j’ai toujours quelque chose à faire… Entre fabriquer des armes, nettoyer des nids de monstres, chercher à sauver le monde…

— Se faire arracher les jambes par des technogolems, botter les fesses par des petites filles… compléta Vidocq.

— Et toi, Vidocq ? lança Cody. D’où viens-tu ? »

Un silence lourd et froid comme l’acier s’invita à bord. La sensibilité du sujet ne faisait aucun doute.

« Je l’ai créé », répondit Dust.

Sa phrase resta en suspension dans l’air, telle une bulle de savon que la gamine s’empressa d’éclater :

« T’as vraiment fabriqué Vidocq de tes propres mains ? Une patate comme toi ? »

— J’ai recyclé pas mal de technologies existantes… admit Dust, le regard perdu. Mais j’ai développé son intelligence artificielle de A à Z et je l’ai moi-même assemblé. »

Quand bien même Cody ignorait tout autant ce qu’était une intelligence artificielle, elle ne put s’empêcher de ressentir un profond respect envers le jeune homme. Après tout, elle aussi devait sa vie à une personne qui l’avait construite.

« Samson, je veux me marier avec Dust quand je serai grande », déclara-t-elle en bloc, l’index pointé sur l’intéressé.

En guise de réponse, son compagnon s’étrangla avec sa langue et se cogna involontairement la tête contre le toit.

On échangea peu de paroles la demi-heure suivante. Parfois, Cody se redressait pour glisser un œil par la fenêtre. Mais à part des arbres racornis et des monticules de poussière, rien ne troublait la désespérante platitude des environs. C’était à se demander comment Dust parvenait à s’orienter. Qu’était-il arrivé à cet Étage ? Et pourquoi le jeune homme paraissait si réticent à en parler, lui qui n’était pourtant pas avare d’anecdotes sur la téléportation tout nu en pleine nature ?

Elle parcourut la désolation alentour de son regard bleu et entortilla machinalement ses doigts dans ses boucles dorées. Elle s’inventa toutes sortes d’histoires abracadabrantes et de théories farfelues sur les causes de cette misère. L’une d’elles impliquait même des cochons.

Une vague de nostalgie s’échoua sur son cœur alors que Roger pointait le bout de son groin charnu hors de sa cachette. Madame Cochon lui manquait déjà… Elle ferma les yeux et s’imagina calmement que Madame Cochon et les bébés se portaient pour le mieux. Le souvenir d’un Samson envahi de porcelets invita le sourire sur son visage et lorsqu’elle rouvrit les yeux, Cody rayonnait de nouveau.

Tandis qu’un soleil orange s’ancrait peu à peu sur l’horizon, le véhicule s’engagea sur une route (la première qu’ils rencontraient.) Mais ils ne la suivirent guère : passée une intersection, Dust vira de bord et s’engouffra au fond d’une dépression naturelle. Avant de couper le moteur, lui et Vidocq prirent quelques instants pour examiner les environs et vérifier qu’ils étaient bien seuls.

« On est arrivés ? » s’impatienta Cody, irritée par le doigt coincé dans un nœud de ses boucles.

Un bruit métallique s’éleva et l’habitacle trembla. Cody colla sa joue contre la fenêtre : la plateforme encore couverte de sable sur laquelle se tenait le véhicule s’enfonçait lentement dans un gouffre métallique.

Avec un clac sonore, un plafond de panneaux lumineux s’éclaira, dévoilant une vaste salle emplie de machines en réparation, d’armes soigneusement rangées, d’outils de bricolage, d’ordinateurs bourdonnants et d’un tas d’autres objets bizarres. Dust ouvrit la portière et décocha un sourire à une Cody émerveillée.

« On est arrivés. »

VIII-9 : L’histoire
VIII-10 : Ode

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