Roger & le Secret du Forgeron (3/3)

Quelques jours après que le calme fut revenu sur l’exploitation, que les incendies impromptus furent maîtrisés et que Cody se fut débarrassée de l’encombrante preuve de sa balade auprès du soleil, Ézéchiel trouva le temps de se cacher dans la grange pour profiter d’un peu de répit.

Assis sur un banc bancal, il extirpa une flasque de sa poche et en huma le contenu avec délice.
De l’eau-de-vie de contrebande directement exportée du Troisème Étage. Du vrai rhum de pirate comme on n’en faisait nulle part ailleurs. Le péché mignon d’Ézéchiel. Sa substance préférée à travers toute la Tour, hormis peut-être, l’acier de qualité. Et la matière qui emplissait les hanches rebondies de certaines femmes, aussi.

Il porta le contenant à ses lèvres de gestes religieux et en but une lampée généreuse. Un véritable délice. Le nectar des dieux. Le sommet de la distillerie. L’apothéose de la picole. Le forgeron savoura chaque goutte comme si ce fut la dernière, et n’osait même plus respirer comme pour contenir en lui la part des anges.

Mais lorsqu’il abaissa la flasque pour la première fois afin de profiter du goût de la boisson, Cody se tenait devant lui. Probablement une hallucination provoquée par la rencontre entre ce liquide parfait et son organisme fatigué, se dit-il.

Il leva la flasque à nouveau. Vide. Il l’abaissa. Cody était toujours là. Une double punition bien cruelle, après ce trop bref moment de félicité.

« Bon, alors, papy ? Tu m’apprends la forge, maintenant ? »

Le forgeron s’essuya d’un revers du poignet pour gagner du temps. Derrière son front plissé, ses méninges tournaient à toute allure.

« T’es qui, morveuse ? J’te connais pas. Jamais vue de ma vie. Toi, tu dois encore me confondre avec un de mes doubles.

— Arrête d’utiliser ce vieux truc sur moi ! Ça a peut-être marché les deux ou trois premières fois, mais je suis habituée maintenant. Je sais que t’es l’Ézéchiel que je connais. »

Il haussa les épaules et tenta de soutirer une ultime goutte à sa flasque, en vain. Ça, en plus de sa tentative de se faire passer pour un de ses doubles : deux essais infructueux portés par le désespoir.

« Allez, papy ! Tu avais promis, je te rappelle.

— Ah, ouais ? » s’étonna le forgeron. Il avait toujours eu une grande habileté aux travaux manuels, une barbe d’un soyeux stupéfiant et une mauvaise foi à toute épreuve.

« Bah, ouais ! Même que j’ai fait tout ce que tu m’as dit. J’ai remporté toutes les épreuves ! J’ai fait le tour de l’Étage. J’ai ramené un morceau d’soleil.

— Ouais, ouais…

— J’ai soulevé Grouchon, poursuivit Cody. Et j’ai écrit une belle histoire d’amour, même que tu as pleuré en l’écoutant !

— Ouais, peut-être, répondit le forgeron, le regard fuyant et les pommettes roses.

— J’ai inventé un nouveau métal plus léger et résistant que tout ce qui existe dans tous les Étages…

— Ça, c’était pas mal ! s’enthousiasma Ézéchiel. Bien joué, microbe. On lancera une production à grande échelle dès que possible. Et on deviendra horriblement riches. »

Cody croisa les bras, une moue boudeuse aux lèvres.

« Moi, je n’veux pas d’argent. J’veux juste que tu m’apprennes la forge.

— Ça viendra. Mais avant, faut lui donner un nom, à ton métal.

— Je t’ai déjà dit. Ça s’appellera le rogerium. Parce que c’est pas bien impressionnant, mais c’est costaud.

Rogerium, hein ? Mouais. Ça fera l’affaire. Et ensuite ? Épreuve suivante ?

— Euh… Ensuite, j’ai mangé une montagne. »

Un silence aussi bref et gênant qu’un rot dans une église fila sans s’attarder.

« T’as fait quoi, microbe ?

— Je… j’ai mangé une montagne ? hésita Cody.

— Une montagne ? Mais je ne t’ai jamais demandé de faire ça !

— Ah, bah, bon ? J’ai dû mal comprendre, alors. Mais je l’ai quand même fait, et franchement, c’était pas drôle. Ensuite, j’ai gagné au bras de fer contre toi ! Ça, c’était vraiment facile par contre. »

Ézéchiel croisa ses bras musculeux, de l’air d’un vieux matou trempé jusqu’à l’os qui tente de maintenir les apparences.

« Ensuite, reprit Cody, j’ai compris ce que dit Grouchon… »

Sa voix avait frémi d’émotion. Tant en désespoir de cause qu’en manque d’idées, le forgeron lui avait confié la tâche de comprendre ce que grouinait le divin porcin. Si l’épreuve en elle-même fut vite expédiée, elle s’avéra paradoxalement la plus éprouvante pour Cody.

En effet, la gamine s’était simplement tournée vers Roger pour lui demander une traduction. Au début réticent, le porcelet s’était finalement fendu d’un « Gruik » pudique, non sans la promesse de gratouilles attentionnées sur son dos dodu.

« Alors ? s’était enquis Ézéchiel. Qu’est-ce qu’il a dit, le lardon ? »

Sans mot ni regard pour le reste du monde, Cody s’était alors détournée, les larmes aux yeux. On l’avait vue se précipiter vers Grouchon pour le serrer dans ses bras – autant qu’une enfant de sa taille puisse étreindre un titan comme lui. Elle n’était revenue qu’une heure plus tard, les yeux rougis par les pleurs et la gorge comprimée par l’émotion. Ézéchiel n’avait pas osé aborder le sujet depuis lors.

« Ensuite, microbe ? lâcha-t-il pour la ramener au présent. T’as fait quoi d’autre ?

— Eh ben… Ensuite, tu m’as demandé si Dieu existait ou pas. Alors, comme j’en sais rien, j’ai cherché, au cas où. J’ai vraiment bien cherché tout partout, hein, mais je l’ai pas trouvé. Donc ma conclusion, c’est qu’il existe, mais je pense juste qu’il boude ou qu’il est très timide. »

Ézéchiel gratta son crâne dégarni. Ce n’était pas une épreuve à proprement parler, quoiqu’il saurait se satisfaire de cette réponse. Il eut la curieuse vision d’une Cody crottée par le voyage, visitant la moindre des cavernes oubliées par l’homme et scandant « Coucou ! Dieu, t’es là ? »

« En dernier… murmura-t-il, je t’ai demandé de dénicher la plus grande menace qui pèse sur la Tour. Alors, tu as mis la main sur le type dont parlait le Vénérable, oui ?

— Nan, admit Cody. Par contre, tu savais que cette vilaine s’était enfuie de prison et voulait se venger de nous ? »

Elle baissa le regard sur la femme évanouie au sol qu’elle traînait par la cheville.

« Ode ?…

— Elle est encore plus forte qu’avant, s’écria Cody, j’ai presque eu du mal à la battre ! Mais je l’ai corrigée et ramenée ici. Du coup, j’ai sauvé la Tour. C’est cool, hein ? »

Ézéchiel rassembla de solides cordages afin d’entraver leur invitée.

« Je me demande, grogna-t-il. Le gars à l’armure de feu court toujours et le Vénérable n’est pas encore revenu.

— T’as peur qu’il lui soit arrivé quelque chose, papy ? »

Il massa ses poignets massifs. On voyait l’envie de parler le démanger, tout autant que sa fierté l’en empêchait. Puis, il parut prendre une décision et se retourna vers la gamine.

« Microbe, déclara-t-il, t’as passé toutes mes épreuves. Toutes. Tu mérites donc que je t’apprenne mon secret…

— Cooooooool », se réjouit Cody, toutefois son enthousiasme ralentit à la vue d’un index levé par le forgeron.

« Sauf que pour le moment, j’peux pas. Le Vénérable aurait déjà dû revenir, c’est pas normal qu’il soit pas là. Alors, moi ? Je pars à sa recherche. J’reviendrai t’apprendre quand je l’aurai trouvé, oui ? »

Sur quoi il fourra la flasque dans son pourpoint et étira ses vertèbres douloureuses.

« Hein ? s’étonna Cody. Mais je dois apprendre tout de suite, papy ! Tu veux même pas voyager dans l’passé pour m’apprendre ?

— Ça marche pas comme ça, rétorqua le forgeron.

— Pourquoi ?

— Pas le temps de t’expliquer. Faut que je file. Allez, salut ! »

Il hissa Ode sur son épaule, puis son image grésilla avant de se volatiliser. Cody se trouva seule dans la grange obscurcie, l’ombre de la déception étirée sur ses traits.

« T’es parti, papy ? demanda-t-elle aux ténèbres. Mais qu’est-ce que je vais faire, toute seule, moi ?

— Gruik », lui suggéra un Roger venu se matérialiser sur son épaule.

Elle considéra le porcelet potelé quelques instants. Le sourire rappliqua sur son visage aussi sûrement qu’un contrôleur du travail méfiant.

« Oh, mais tu as raison, mon Roger ! Tout ce qu’il y a à faire, c’est de trouver le vilain à l’armure de feu. Le Vénérable est parti à sa recherche, nan ? On trouve le vilain, on trouve le vieux bonhomme,  et donc on trouve papy. C’est génial !

— Gruik », concéda Roger.

Massue en main, la gamine se rua à l’extérieur et leva le nez vers la cime des arbres.

« Je sais où aller, lança-t-elle. Accroche-toi bien, mon Roger. On va courir vite ! »

Elle n’entendit pas la réponse de l’intéressé. Celui-ci s’était déjà plongé au fond d’une des poches de son pantalon bouffant.

« Bon. C’est parti ! »

Elle quitta la clairière sur un ultime coup de tonnerre. Une traînée de terre carbonisée et une bourrasque de feuilles ponctuèrent son départ.

Puis, le calme retomba comme si Cody n’avait jamais été là. Comme si l’histoire pouvait reprendre sans elle. Comme si, quelque part dans la Tour, le secret du forgeron attendait encore d’être dévoilé.

Roger & le Secret du Forgeron (2/3)
VIII-1 : Le monastère

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