Roger & le Secret du Forgeron (2/3)

« Au fait, papy ! lança Cody tout à coup. Tu m’apprends ? »

Ézéchiel arracha son regard au porcelet potelé et le porta sur la gamine.

« Hein ? T’apprendre quoi ?

— Ben, la forge ! Tu es le meilleur forgeron de toute la Tour, tu es si fort que toi-même tu le dis. Moi, je veux connaître ton secret pour être forte comme toi. »

Le meilleur forgeron de toute la Tour lâcha un ricanement sec.

« Et pourquoi tu voudrais apprendre la forge ?

— Samson n’a toujours pas d’arme, il faut que je lui en fabrique une ! Tu m’apprends ?

— Hors de question. Qu’est-ce qu’un microbe comme toi peut comprendre à mon art ?

— Pour l’instant rien, admit Cody, mais je peux apprendre ! Tu m’apprends ?

— Même pas en rêve. Autant apprendre à coudre à un cochon.

— Gruik ? » s’enquit Roger, un petit sabot levé en l’air.

Grognon et pataud, le forgeron planta là la gamine et s’en fut vers son atelier. Il posa sa grosse pogne sur la poignée et tira. Il tomba nez à nez avec Cody, qui semblait s’être matérialisée à l’intérieur et l’attendait les bras croisés. Un Roger à l’air lourd de reproches se tenait perché sur son épaule.

« J’apprends vite, insista la gamine. Plus vite que n’importe qui. Alors, tu m’apprends ?

— Ne me refais plus jamais ça, s’étrangla Ézéchiel, une main plaquée sur sa poitrine. Je viens de frôler l’attaque.

— Ça ne serait pas arrivé si tu avais accepté de m’apprendre… » murmura Cody. Son petit sourire ne survécut pas à l’air sombre par lequel le forgeron lui répondit.

« Écoute-moi bien, morveuse… T’es maline, je le reconnais. Mais il en faut bien plus que ça pour suivre mon enseignement. Et puis, c’est pas comme si j’avais que ça à faire – ou même envie de le faire. Tiens, tu veux connaître mon secret ? Y en a pas. Attrape un marteau et mets-toi au travail, voilà tout. C’est en cochonnant qu’on devient cochon. »

Son esprit s’attarda sur le double-sens douteux de cette dernière remarque. Fort heureusement, le parallèle involontaire passa par-dessus la tête de la gamine.

« Mais il n’y a que toi qui peux m’apprendre correctement…

— Y a pas de mais. De toute ma vie – et crois-moi, microbe, je suis un vieux schnock sacrément vieux –, j’ai appris à forger qu’à deux personnes. Les voyageurs les plus exceptionnels qui aient jamais traversé la Tour. Tu te trouves balaise, mais tu ne leur arrives pas à la cheville. Je perdrais mon temps avec toi. »

Cody le suivit dans l’atelier en se tordant les mains. L’importance qu’elle accordait à cet apprentissage toucha le forgeron, mais il lutta pour n’en rien laisser paraître.

« Mais il faut que j’apprenne, papy, insista-t-elle. Et puis d’abord, ils avaient quoi de mieux que moi, ces voyageurs ? »

Ézéchiel souleva un maillet d’un geste empreint de lassitude.

« Ils étaient, eh bien… Pas comme les autres.

— Mais moi non plus, je ne suis pas comme les autres, papy !

— Ça, microbe, c’est ce que tout le monde pense, rétorqua-t-il avec un haussement d’épaules.

— Mais moi, je vais te le prouver ! Confie-moi n’importe quelle mission, et tu verras de quoi je suis capable. Tu seras impressionné, et ensuite, tu m’apprendras !

— N’importe quoi, hein ? » murmura le forgeron, une main pensivement plongée dans sa barbe. La proposition méritait réflexion. L’occasion de se débarrasser de cette gamine collante pendant quelque temps était trop belle.

« Ouaip ! » renchérit Cody. Elle se campa sur ses positions et vissa ses poings sur ses hanches. « Je peux tout faire, et j’ai peur de rien. »

Ézéchiel traîna sa carrure à l’extérieur, le nez en l’air, à la recherche d’un challenge à la hauteur de Cody.

« Très bien ! lâcha-t-il. Alors voilà ma mission. On ne connaît rien de cet Étage. J’veux savoir s’il est grand ou si on en a vite fait le tour. Donc, fais-en le tour, puis reviens ici. »

Cody bomba la poitrine en position de quasi-garde-à-vous.

« D’accord, papy ! Bouge pas, je reviens. »

Puis en un coup de tonnerre qui ébranla jusqu’au ciel, la gamine avait filé.

« Gruik ! glapit Roger, dont le derrière rebondi avait fait la rencontre avec le sol.

— Foutredieu, gémit Ézéchiel, les tympans en feu.

Schplof, fit sa barbe venue lui couvrir le visage.

— Hé ! Je suis de retour. »

Ézéchiel tressaillit à s’en bloquer le dos. La mâchoire crispée et les reins endoloris, il se retourna avec mille précautions. Derrière lui, Cody peinait à rétablir un semblant d’ordre parmi ses boucles blondes en bataille.

« Dé… déjà ? s’étrangla le forgeron.

— Ouais, pas vrai ? s’étonna la gamine elle-même. Je pensais pas que ce serait aussi rapide. J’ai quand même dû franchir une grande mer, et ça m’a fait peur parce que je ne sais pas nager. Mais je me suis rendu compte qu’on n’a pas besoin de nager quand on court très très vite. Alors, tu m’apprends, maintenant ? »

Ézéchiel se massa le bas du dos, perdu entre l’agacement et la stupéfaction. Puis, il se dit que cet Étage ne devait pas être si grand que ça, après tout.

« Pas encore. Tu crois que cette épreuve était la seule ? Nah, il en faut plus que ça pour m’impressionner, microbe. »

La déception s’étira sur le visage de la gamine, aussi enchaîna-t-il :

« Mais accomplis l’épreuve suivante, et je t’apprendrai.

— Promis ?

— Cochon qui s’en dédit, Cody.

— Cooooool. Dis-moi vite, alors ! »

Le regard d’Ézéchiel se mit en quête d’une nouvelle tâche. Il la savait capable de merveilles, aussi cherchait-il quelque chose d’irréalisable, d’insurmontable. L’idéal étant qu’elle lui fiche la paix pour le reste de leur séjour.

Il perdait espoir quand ses yeux gris se portèrent vers le dôme feuillu au-dessus de leurs têtes, par lequel filtraient de doux rayons de soleil.

« Bon. Tu vois, le soleil ?

— Non, papy.

— Il est au-dessus, dans le ciel.

— Oui, papy.

— Si tu veux vraiment me montrer que tu es digne de mon apprentissage, rapporte-moi un morceau du soleil. Oui ? »

La gamine parut désarçonnée pour la première fois.

« Un morceau d’soleil ? T’es sûr que c’est possible ?

— Évidemment, puisque je te le demande. Eh bien, alors ? Qu’est-ce que tu fiches encore ici ? T’as peur, peut-être. Ou t’en es pas capable ?

— Je… je vais essayer », bredouilla-t-elle.

Parfait, pensa Ézéchiel. Voilà qui était bien joué de sa part. Puisque la gamine ignorait qu’il venait de lui confier l’impossible, elle ne se priverait pas d’essayer. De quoi l’occuper quelque temps sans qu’elle risque de l’embêter ni de se blesser.

C’est tout du moins ce qu’il pensait jusqu’à ce qu’une nouvelle détonation ne retentisse et que Cody, propulsée dans les airs, ne fende le dôme de feuillages en même temps que le mur du son. Ézéchiel en demeura figé, bras ballants et regard hagard.

« Est-ce que cette morveuse vient de s’envoler ? murmura-t-il.

— Gruik », lui rétorqua Roger. Il s’agissait probablement d’une insulte, mais le forgeron se trouvait trop estomaqué pour relever.

Après une poignée de minutes à tourner en rond, gagné par l’inquiétude et rongé par la culpabilité, Ézéchiel perçut une vibration sourde. Un éclair déchira le dôme et frappa le sol, d’une force propre à l’ébranler sur plusieurs lieues à la ronde. Son arrivée s’ensuivit d’une vague d’intense chaleur, à tel point que l’air alentour s’emplit d’une vapeur cuisante et que l’atelier prit spontanément feu.

Le forgeron n’eut pas le temps de se relever que la gamine filait sous son nez, les vêtements fumants et la peau bronzée. Elle tenait emprisonnée entre ses doigts la boule de lumière cause de cette atmosphère.

« Co… Cody ? bredouilla Ézéchiel, secoué.

— Chaud ! Chaud ! Chaud ! » s’époumonait l’intéressée.

Elle revint devant lui, débita une série de syllabes paniquées et fendit à nouveau la forêt sans demander son reste. Ézéchiel se trouva une fois plus abasourdi, avec comme compagnie le regard accusateur de Roger et un atelier en flammes.

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Roger & le Secret du Forgeron (3/3)

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