Roger & le Secret du Forgeron (1/3)

Ézéchiel leva le fruit de son travail au niveau de ses yeux. C’est à dire, vraiment pas haut s’il est toujours besoin de le préciser. Et dans la semi-pénombre de la pièce, le feu de l’âtre projetait toutes sortes de lueurs sur son visage anguleux.

« Tu vois, microbe, déclara-t-il de sa voix rocailleuse, tout se joue dans la puissance de la flamme. Ni doux ni fort. Contrôlé. Maîtrisé. »

— Ouaaaaah », réagit Cody.

Elle observait avec la plus grande attention. Le forgeron s’en sentait d’autant plus flatté que l’attitude ordinaire de la gamine se résumait à poser trop de questions et à mettre ses doigts partout.

« Gruik », ronchonna pour sa part Roger. Même perché sur la table, sa petite taille le privait du spectacle.

Ézéchiel rabaissa son outil au feu et attisa les braises du bout de ses doigts boudinés. Les flammes effleuraient sa peau sans même s’y attarder. Comme s’il ne restait plus assez d’humain en lui à consumer.

« Et c’est comme ça, reprit-il, de la rencontre entre un matériau de qualité et un savoir-faire comme le mien, que naît le fin du fin. Cherche pas, microbe. Tu trouveras rien de meilleur dans toute la Tour. La Sorcière elle-même se damnerait pour ça. Si la perfection existe, elle est ici, avec nous.

— Ooôooh, répondit Cody, la bouche ronde comme ses yeux.

— Gruik ! » protesta le porcelet potelé. Elle le prit alors dans ses bras et le maintint à bonne hauteur.

« Admire, microbe. Regarde bien. Quoique, pas trop non plus. Une œuvre comme ça, faut pas trop la mater. La perfection risquerait de se sentir observée et foutrait le camp aussitôt. Un peu comme un animal rare. Genre les licornes à trois têtes, tu vois ? Ou les farfadets d’arc-en-ciel. Ou les honnêtes politiciens. Alors dans le doute, regarde pas… »

Il agença le fruit de son art sur un plateau de céramique et le déposa religieusement devant Cody.

« Et voilà, déclara le forgeron, pas peu fier de lui-même. C’est tout pour aujourd’hui, morbaque. Le reste, tu l’apprendras en pratiquant.

— Je peux ouvrir les yeux, maintenant ?

— Ouais. Pas trop vite ! Doucement… »

Millimètre par millimètre, les paupières de Cody se soulevèrent… jusqu’à dévoiler à son regard un gigantesque rosbif à l’ail, accompagné d’une montagne de champignons cuits et d’oignons grillés. Regard qui s’emplit aussitôt d’un torrent de joie.

« Cooooooool ! cria-t-elle, ses petits poings brandis. Merci, papy !

— Gruik !

— Bon appétit, bande de parasites », leur souhaita Ézéchiel.

Il se laissa tomber sur le banc et bourra sa pipe. Les premières volutes de fumée s’élevaient en l’air que le plat était déjà nettoyé. Cody léchait ses doigts englués de gras, tandis que Roger grignotait un champignon plus gros que lui.

« C’était bon, le félicita l’enfant, mais j’ai encore faim.

— Pfeu ! Je me demande pourquoi je me fatigue à cuisiner si c’est pour que tu engloutisses mes repas comme ça.

— Grbuirps », laissa échapper Roger.

Cody descendit du banc et s’étira. Ses gestes étaient vifs et pleins d’énergie – à tel point que ses phalanges explosèrent malencontreusement une partie de la cheminée.

« Hé, évite de tout casser ! aboya le forgeron. C’est pas comme si je m’étais crevé le fion à construire tout ça de mes mains ! »

Cody devint si rouge qu’on aurait pu la confondre avec une tomate. Une tomate blonde aux grands yeux bleus.

« Pardon, papy…

— Ouais, ouais… En attendant, file nourrir les cochons ! Eux aussi ils ont la dalle, et leurs mangeoires vont pas se remplir toutes seules.

— Si, si, contra timidement Cody.

— Ah, ouais ?

— Bah, ouais ! J’ai bricolé un automate qui les remplit. »

Sur quoi Ézéchiel franchit le seuil de la porte à grandes enjambées (ce qui était peu dire compte tenu de sa taille) et s’avança vers la clairière. Ou tout du moins, ce qu’il en était devenu.

Car à la place de l’humble espace de terre s’élevait à présent un réel complexe comprenant un puits, une grange, une remise, une ferronnerie, un atelier, une immense étendue de boue équipée de toboggans colorés, et surtout plusieurs porcheries de tailles variées.

Le résultat de plusieurs jours de travail acharné – au moins deux ! –, qui avaient vu Ézéchiel et Cody conjuguer toutes leurs ressources et leurs efforts. Avec comme résultat cet endroit, véritable paradis pour cochons. Entre bidouillages magiques, voyages dans le temps et sacs sans fond, tous deux avaient eu de quoi faire.

Rien de tout cela n’aurait paru trop curieux, si l’on oubliait le réseau de seaux qui circulait par les porcheries par un ingénieux système de poulies automatisé.

« Mouais, grommela Ézéchiel à la vue du dispositif. Et y a quoi, là-dedans ?

— Du froment, des prunes, des blettes et du babeurre, énuméra la gamine. Que du bon pour les cochons. »

Troublé, le forgeron conserva sa moue la plus dubitative, le temps de suivre les poulies jusqu’à la lisière de la forêt. Là, les cordages suspendus disparaissaient par le cadre d’une large porte, tout simplement planté au beau milieu de la lande.

« Hein ? Qu’est-ce qu’elle fout ici, cette porte ? »

Cody vissa ses poings sur ses hanches et bomba la poitrine.

« C’est moi qui l’ai ouverte. T’es impressionné, papy ?

— Queua ? s’étrangla le forgeron. Tu sais faire ça, toi ?

— J’en ai déjà fabriqué une qui sortait de la Tour, tu te rappelles pas ?

— Et vers où qu’elle mène, cette porte ?

— Au Premier Étage, là où il y a encore des villages et des gens. J’ai dû acheter plusieurs fermes pour maintenir la chaîne d’alimentation – parce que tous ces cochons, ça mange beaucoup ! Oh là là ! Mais comme ça, on est tranquilles pendant un moment.

— T’es quand même pas allée toute seule au Premier Étage acheter des fermes ? Toi, l’espèce de microbe haut comme mon gros orteil ?

— Si, si.

— Ah, ouais ?

— Bah, ouais ! J’suis riche ad vitam aeternam, je te signale. »

Bien que soufflé par la prouesse de la gamine, Ézéchiel multipliait les efforts afin de paraître le plus blasé possible.

« Mouais… Bon, on dirait qu’on s’est bien occupés de ces foutus pourceaux. Ça mériterait bien une bonne tranche de bacon, pas vrai ? »

Il avait appuyé ses propos d’un regard mauvais à l’attention de Roger. Contre toute attente, le porcelet hocha du chef en se pourléchant les babines.

Interlude
Roger & le Secret du Forgeron (2/3)

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