III-8 : Pourquoi

« Madame Cochon ! souffla Cody. Vous n’auriez pas dû venir, vous… »

Elle s’interrompit. Hayex s’était figé, un doigt réprobateur pointé dans les airs, la suite de son sermon bloqué au fond de sa gorge.

« Partez ! Madame Cochon ! Partez vite ! »

Trop tard. Avec une flopée de jurons et des bruits de jambe en fer, le capitaine clopina dans leur direction. Cody lança un regard désespéré aux autres enfants. Tous se tenaient les reins creusés et la tête en arrière. Aucun soutien à attendre de leur part.

Hayex se fraya un passage à coups de coudes et se planta devant Madame Cochon. Sa mine était noire. Le vaillant animal ne broncha pas.

Les secondes passèrent ; mais avec quelle lenteur ! Cody sentit une goutte de sueur perler sur son front, dévaler sa joue et glisser le long de son cou. Un courant d’air glacé lui rappela la nuit.

Elle risqua un bref coup d’œil vers Hayex. Le pirate fixait Madame Cochon avec intensité. Son teint approchait celui d’une écrevisse. Elle se demanda combien de temps il comptait encore rester planté là.

Au terme de ce qui parut être une puissante réflexion doublée d’un conflit intérieur, Hayex se fendit d’un perplexe, mais néanmoins judicieux :

« Pourquoi ce cochon porte une moustache ?

— Parce que c’est un garçon, chef ! répondit aussitôt Cody. Les femmes sont interdites à bord. »

Le regard du capitaine s’attarda sur elle, bien trop longtemps à son goût. Il la dévisagea d’un air mauvais et rapprocha son gros visage barbu du sien. Son haleine était si chargée que Cody la vit avant de la sentir. Elle retint sa respiration et fit le vide dans sa tête.

Soudain, son ventre lâcha un gargouillement caverneux audible à dix pas à la ronde. Surpris, Hayex se recula. Puis, comme s’il retrouvait le fil de ses pensées, il lança à l’équipage :

« Appelez le boucher, qu’il nous fasse de bonnes saucisses ! Aucun cochon ne sera toléré… Eh ?! »

Il s’était figé. Là où se tenait un cochon fort pourvu, tant au vu de ses prometteuses rondeurs que de sa remarquable pilosité, il n’y avait plus rien. Au grand soulagement de Cody, l’animal s’était volatilisé comme il savait si bien le faire.

« Plus de cochon ? Où est-il passé ? »

Alors que le capitaine s’éloignait en se grattant le crâne, les doutes de Cody se muèrent en certitude : cet homme n’était pas très fin. Au bout du compte, il regagna son estrade, rajusta sa bedaine et reprit son discours :

« Où en étais-je ?… Ah ! Demain, c’est le grand jour. On s’attaque à Port-Marlique. Cette ville de traîne-savates n’est plus ce qu’elle était. Il est temps de prendre la cité une fois pour toutes et de montrer à ces guignols ce que c’est, de gouverner. On va bien se marrer !

— Ils attaquent Port-Marlique ? s’étrangla Cody, pour elle-même. Oh, non !

— Oh, ouais ! s’écria Hayex. Ça va chouiner dans les chaumières, c’est moi qui vous le dis. Les gradés vous brieferont sur le plan d’attaque. Alors étudiez-moi ça, faites le ménage, brossez vos chicots et filez vous pieuter.

Oui, chef ! »

Sur cette dernière apostrophe, l’équipage se dispersa entre tâches d’entretien et de manutention diverses et variées. Cody se faufila entre les adultes, empoigna le premier balai qui lui passa sous la main et se joignit à ceux qui récuraient le pont.

Plus que la vengeance de Kolbert, la sûreté de Port-Marlique était en jeu. Et si Cody n’y avait jamais mis les pieds, elle avait tout intérêt à empêcher une bande de pirates crapuleux de poser ses pattes dessus. Chercher la Sorcière dans une ville tenue par des criminels ne lui disait rien qui vaille.

Un plan d’action se formait déjà dans sa tête. Cependant elle n’agirait pas avant que le reste de l’équipage s’endorme.

III-7 : Le galion
III-9 : L’intrus

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