VIII-10 : Ode

Cette fois, se dit Ézéchiel, c’est la bonne. La bonne pour de bon. La bonne de chez bonne. La bobonne.

Il leva un regard douloureux vers le ciel inondé de lumière. Après des heures de marche en plein cagnard, qu’il aurait voulu profiter d’un peu de fraîcheur à la faveur du crépuscule ! Las : ce nouveau monde possédait au moins trois soleils. Au sol, l’extrême chaleur poussait son corps dans des retranchements encore insoupçonnés. Le moindre pas était un calvaire. Ézéchiel pouvait remercier l’exceptionnelle robustesse de sa constitution pour l’autoriser à se mouvoir dans de telles conditions. Plusieurs fois, il douta que Derek l’ait envoyé au casse-pipe. Alors, le forgeron trouvait du réconfort à l’idée que quand tout ceci serait terminé, il se ferait un plaisir de lui réduire les genoux en compote.

Il plissa les yeux et discerna, quelque part parmi les dunes sablonneuses, les contours d’une maison. Il s’y dirigea sans presser le rythme. Le soleil pesait sur ses épaules dénudées comme des enclumes chauffées à blanc et sa barbe ruisselait de transpiration. De vilaines cloques se dessinaient sur sa peau, et au bout d’un moment, même ses cloques se mirent à avoir des cloques.

Après l’équivalent d’une éternité, Ézéchiel parvint au pas de la maison ; une pauvre bicoque sans ornement. Il chercha un coin abrité, mais les trois soleils prenaient un malin plaisir à chasser la moindre parcelle d’ombre. Désemparé, il frappa simplement.

Contre toute attente, la porte s’ouvrit au premier coup. Il leva le regard. Dans l’encadrement se tenait une femme au teint pâle et aux cheveux sombres.

« Bien le bonjour, mon bon monsieur », lui lança-t-elle.

Ézéchiel dévisagea l’inconnue : que diable fabriquait une bonne femme toute seule ici ?

Mais avant qu’il n’ait pu ouvrir la bouche, de lourdes chaînes magiques jaillirent autour de lui et l’aspirèrent à l’intérieur. En moins de temps qu’il ne lui en fallait pour vider un café brûlant, le forgeron se retrouva saucissonné au plafond la tête en bas. Un plafond terriblement plus haut que le toit de la maison…

« Nom d’un cochon moustachu », marmonna-t-il.

Une étrange alchimie se produisit alors. D’ordinaire buté, bouché et bougon, Ézéchiel n’avait pas l’habitude que les choses échappent ainsi à son contrôle. Il était capable de voir rouge dès qu’un lacet cassait. Il jurait contre la pluie, pestait contre le vent et insultait les insectes. Il pouvait enfoncer son poing dans un mur (ou dans le crâne d’un malheureux) par pur excès de mauvaise humeur. On l’avait déjà vu s’attaquer à un groupe de guerriers de trois fois sa taille, simplement parce qu’ils l’avaient regardé de travers.

C’est donc en toute logique qu’il aurait au moins dû ronchonner, puisqu’il venait de se faire capturer en deux temps zéro mouvement après avoir foncé tête baissée dans la gueule du loup. Toutefois, il n’en fit rien, bien au contraire : la situation lui parut si absurde, si cocasse, qu’il se détendit immédiatement. Comme si la surprise inhibait la production de l’hormone de la colère par l’anesthésie de la glande associée. Une glande pourtant fort développée, chez lui.

« Bienvenue, Ézéchiel ! lui lança la femme depuis le sol. Je m’appelle Ode.

— Enchanté, Ode, répondit Ézéchiel d’un ton si doux qu’il ne reconnut pas sa propre voix. J’aime bien votre nom. Sympa. Facile à retenir.

— Heureuse de l’entendre. C’est un honneur de vous rencontrer, enfin. Ce n’est pas tous les jours qu’on fait face au forgeron de la Tour.

— Le plaisir est pour moi. C’est pas tous les jours qu’on se fait enchaîner et suspendre au plafond par… bah, une parfaite inconnue.

— Ah, mais c’est que je ne me suis pas tout à fait présentée ! Je suis la dernière représentante des Bâtisseurs. Excusez cette position indélicate, ce n’est qu’une précaution. J’ai longuement entendu parler de vous et de votre inclinaison à la violence. Je préfère ne prendre aucun risque.

— Mais je vous en prie. Vous avez entièrement raison de vous méfier de moi.

— Les entraves ne sont pas douloureuses ?

— Ma foi, non ! C’est même plutôt confortable.

— Vous devez avoir une belle vue de là-haut, non ?

— Pas vraiment. Ma barbe me tombe sur le visage. »

Ode se confondit en excuses et d’un geste, indiqua à l’une des chaînes de maintenir la barbe du forgeron. Il put alors enfin détailler les environs : une vaste salle aux murs blancs, à l’architecture distordue et aux dimensions hasardeuses, imprégnée d’une puissante magie. Ézéchiel avait toujours eu une certaine sensibilité à ces choses-là. Il sentait l’énergie pulser dans les airs, battre tel un rythme cardiaque, se propager dans ses propres cellules et lui chatouiller les narines. Dans tout les cas, la température y était bien plus acceptable que dans le désert.

Il baissa (ou plutôt leva) le regard vers Ode. Elle semblait jeune, bien que ses yeux étaient déjà soulignés de cernes sombres et son front, plissé par les rides. Elle n’était pas bien grande et plutôt frêle, mais sa lourde robe noire ornée de runes pourpres masquait sa maigreur. Ézéchiel n’y connaissait rien en fripes, mais cela ressemblait à s’y méprendre à un accoutrement de mage.

« Vous êtes seule ici ?

— Plus maintenant, puisque vous êtes là, répondit Ode avec courtoisie.

— J’voulais dire… Vous avez dit être la dernière des Bâtisseurs. Où sont les autres ? »

Les pas d’Ode l’amenèrent face à une glace réfléchissante. Elle observa pensivement son reflet. En retour, celui-ci lui tira la langue.

« Partis explorer les confins de la Tour, il y a bien longtemps. Jamais ils ne sont revenus.

— Comment un Bâtisseur peut se perdre dans la Tour ? C’est pourtant vous qui l’avez construite, je me trompe ? »

Ode se gratta le bout du nez et marcha vers l’autre bout de la pièce. Sa robe masquait tant et si bien ses jambes qu’elle semblait glisser au sol.

« Je n’ai pas dit qu’ils s’étaient perdus. Ils sont toujours là, quelque part dans l’infinité des reflets de la Tour. Ils explorent Le Réel à la recherche de la Grande Question.

— Un moyen comme un autre de passer le temps, consentit Ézéchiel. La Grande Question, hein ? D’ordinaire, c’est pas plutôt des réponses qu’on cherche ?

— Nous avons déjà la Grande Réponse. Tout ce qu’il nous manque pour résoudre la Grande Énigme, c’est la Grande Question.

— Ah, oué. Vous voyez les choses en Grand ici, on dirait.

— Je ne peux que vous donner raison, forgeron… Mais que voulez-vous ? C’est ainsi, quand on passe trop de temps à voyager entre les dimensions et les lignes temporelles… On court après des buts impossibles à atteindre avec toute la détermination dont l’humain est capable, jusqu’au moment où finit par accomplir l’irréalisable… sauf qu’entre-temps, on a oublié pourquoi on s’est lancé là-dedans.

— Je vois exactement ce que vous voulez dire. Ça me rappelle la fois où j’ai passé près de dix ans à fabriquer une arme capable d’expédier un Étage dans les Limbes. Tout ça pour me rendre compte que je savais pas trop quoi en faire, après l’avoir terminée. Trop dangereuse. J’ai dû la détruire.

— C’est terrible. Mais je ne me fais pas de souci. Je suis persuadée que mes frères et sœurs parviendront à trouver la Grande Question.

— Depuis quand ils sont partis ?

— Ça a fait deux mille ans, la semaine dernière.

— Ah, quand même ! Ils devraient plus tarder, maintenant.

— Votre sollicitude me touche, forgeron. Moi qui pensais que vous n’étiez qu’un vieux croûton aigri et grincheux…

— Ma bonne humeur n’est que passagère, expliqua Ézéchiel. Je redeviendrai de mauvais poil sitôt que j’aurai posé les pieds au sol. Vous êtes pas très loin de la vérité, d’ailleurs. Pour tout vous dire, on m’a aussi dit que j’étais moche.

— Oui, maintenant que vous le dites, votre apparence ne rend guère hommage à votre réputation. »

Il haussa les épaules sous son cocon de chaîne.

« On choisit pas son corps. Mais permettez-moi de vous demander… C’est quoi, cette Grande Réponse que vous détenez ? »

Ode se fendit d’un sourire timide. Elle n’aurait pas pensé que le forgeron puisse s’intéresser au sujet.

« La voici : « Il faut tuer la Sorcière« . »

Un lourd silence suivit cet énoncé. Un silence rendu si surnaturel par la magie ambiante qu’il s’installa tranquillement dans la salle, se mit à l’aise, sortit un paquet de biscuits, mâcha la bouche ouverte avec de gros crounch crounch et s’en alla en laissant des miettes partout.

« Tuer la Sorcière ? reprit Ézéchiel. Pourquoi vous voudriez faire ça ? À part détruire la Tour, j’veux dire.

— Détruire la Tour… Que voulez-vous dire ? »

Le forgeron se creusa la cervelle et se répéta les mots de Derek, le Bâtisseur déchu.

« Bé, c’est simple. La Sorcière a refaçonné la Tour à son image après que vous l’ayez enfermée dedans, hein ? Or à ma connaissance, les sortilèges d’un mage meurent avec lui. C’est d’ailleurs pour ça qu’on rend les mages immortels : si tous les sortilèges qu’ils avaient lancés au cours de leur vie étaient défaits à leur mort, ça causerait un tel micmac spatial que le Réel partirait en confettis. Alors, si vous prenez le problème dans l’autre sens, vous avez votre Question. Tuer la Sorcière annulerait tout ce qu’elle a construit. La Tour imploserait. Et tous les Étages avec, au passage. »

Les yeux d’Ode s’arrondirent et le tournis la prit. Elle s’avança de pas chancelants et s’appuya contre le mur. Vexé, celui-ci poussa un grognement contrit.

« « Comment détruire la Tour ?« … Mais c’est bien sûr ! Par tous les Étages, forgeron. Vous venez de mettre le doigt sur la Grande Question !

— Ah oué ?

— C’était pourtant si simple ! Et dire que nous la cherchions depuis tout ce temps…

— J’imagine qu’il vous fallait un regard extérieur. Prendre un peu de recul, ce genre de truc. Au fait quel est cet endroit ? Ces murs blancs ressemblent au hall de la Tour, mais je vois bien que c’est pas le même endroit. »

Ode se ressaisit et leva un regard surpris vers le forgeron.

« Malgré le temps passé ici et tous les mondes que vous avez arpentés, vous ne savez rien de la Tour, pas vrai ? »

Ézéchiel fit rouler ses yeux dans leurs orbites.

« Parce que vous pensez tout savoir, vous qui n’avez pas vu la lumière du jour depuis au moins deux siècles ?

— J’admets avoir été occupée, fit Ode en se grattant le crâne. Je ne suis pas beaucoup sortie, dernièrement. Je pense même avoir négligé mon apparence.

— Un bon repas vous ferait pas de mal non plus, commenta Ézéchiel avec un regard appuyé sur la carrure d’Ode, dont même la robe peinait à dissimuler la maigreur. Rien qu’à vous voir, j’ai envie d’aller vous faire un sandwich. »

Le silence pointa de nouveau le bout de son nez, mais s’en fut rapidement pour aller jouer au poker avec ses amis.

« Attendez, reprit Ézéchiel. Je rêve ou vous avez parlé de détruire la Tour ? »

VIII-10 : Seul
VIII-11 : Le terrain de jeu

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