V-1 : Momp, Fanz, Selt et Vers

« … alors aboule le cheval sans faire d’histoire, vieux croulant », acheva Momp d’un air qui se voulait dédaigneux.

Ézéchiel chassa le gros criquet installé sur son épaule et tira sur sa pipe avec flegme. Il n’avait pas écouté un traître mot du discours du brigand. Son esprit vagabondait d’une pensée à l’autre, tel un navire sans attache.

Un navire sans attache… Était-ce le cadre bucolique du Premier Étage qui le rendait si prompt à la mélancolie ? Ou l’âge, peut-être ?

Il fronça les sourcils. C’était bientôt son anniversaire. Événement qu’il avait toujours apprécié fêter, avant d’acquérir l’immortalité. Mais à présent que les anniversaires se succédaient plus vite que des voisins à la porte d’un gagnant à la loterie, tout ceci n’avait qu’une faible importance à ses yeux.

« Eh, s’agaça Momp en claquant des doigts. Tu respires encore, grand-père ? Oui ? Le cheval, vite ! »

Le forgeron caressait doucement sa barbe. Puis, il découvrit non sans surprise que les poils blancs avaient finalement acquis l’avantage du nombre sur les noirs. Immortel ou pas, Ézéchiel vieillissait. Les rides de ses traits, ses maux de dos chroniques et bien évidemment sa pilosité en voie de dépigmentation, le rappelaient à son bon souvenir. Comme à présent.

Décidément, quelle journée pourrie.

« … cheval ! baragouinait Momp.

— Hé ? Craquotte n’est pas un cheval, pauvre andouille, c’est une mule », maugréa Ézéchiel en flattant l’encolure de l’animal. L’intéressée secoua les oreilles en retour.

Le brigand voulut échanger un regard entendu avec ses deux compères, Fanz et Selt, qui avaient pris le forgeron à revers. Mais le soleil couchant assaillit ses rétines et ruina sa belle tentative.

« Fais pas le malin avec nous, renchérit Vers, un quatrième hors-la-loi littéralement surgi de nulle part.

— Tu te cachais dans un buisson, toi ? ricana Ézéchiel. Tu parles d’une approche… Et puis qu’est-ce que c’est que ces répliques de trouduc ? Donne-nous tout c’que t’as, pas d’histoires, gna gna gna… J’ai connu des cochons plus éloquents que ça. Quitte à emmerder les voyageurs, vous pourriez au moins le faire proprement. »

Il fuma d’un air agacé. Le doux vent de la plaine emporta la fumée grisâtre au loin. Et ses assaillants de s’épandre en nouvelles menaces, toutes plus absurdes les unes que les autres.

Quels ploucs, ces pégus, se dit-il. Malheureusement, ils étaient monnaie courante ici, au Premier Étage. Passage obligé pour quiconque pénétrait dans la Tour, le Premier était en quelque sorte la poubelle du royaume extérieur. S’y déversait (et s’accumulait) une racaille pas assez futée ni ambitieuse pour progresser dans les Étages. Ainsi, il était fréquent d’y trouver ces traîne-savates par grappes de trois ou quatre (tous étaient trop belliqueux ou empotés pour songer à s’unir en plus larges bandes), dès lors qu’on s’éloignait du village. Village qui, bien qu’exclusivement peuplé d’artisans et de fermiers, repoussait chaque jour les attaques de bandits sans le moindre mal.

Il faut dire que leur habilité au combat allait de pair avec leur intellect. C’était à se demander ce qui avait bien pu motiver ce douteux choix de carrière, car malgré les idées reçues, un bon roublard se doit de cumuler finesse de lame et d’esprit pour espérer réussir dans la branche.

Le regard d’Ézéchiel se perdit dans l’immensité de la prairie. Le crépuscule diffusait sa douce couleur orangée sur d’adorables sentiers, de jolis bosquets et sur les champs fleuris étendus jusqu’aux lointaines collines.

Le forgeron admirait ce paysage en grattant les oreilles de Craquotte d’un air rêveur, quand Momp le tira de ses pensées :

« Mais qu’est-ce qui tourne pas rond chez toi ? T’en as rien à cirer de te faire dépouiller ou quoi ? T’as entendu, ce qu’on vient de te dire ?

— Non, avoua Ézéchiel en libérant un rond de fumée. Vous causez trop. Si vous devez tenter quoi que ce soit, grouillez-vous. J’ai pas toute la nuit. »

Le chef des brigands ouvrit des yeux ronds en direction de ses compagnons. Sous leurs (discrets) encouragements, il tira un gros tuyau rouillé de sa ceinture et le leva au-dessus de la tête, perplexe.

« Oh… Eh bien, j’attaque, alors ? On fait ça ? »

Ézéchiel rangea sa pipe dans sa boîte en acajou.

« Ouais, ouais. Bonne idée.

— Bon… J’y vais ! »

Ses compères opinèrent vivement de la tête en signe de soutien. Leur chef arma son bras, se décala de quelques pas pour adopter un angle d’attaque favorable et frappa.

Sans violence ni hostilité, le forgeron bloqua le coup avec la paume de sa main. Ses doigts épais se refermèrent autour du tuyau de plomb et il l’arracha à son possesseur. Il soupesa l’arme, puis la plia en deux comme un bâton de réglisse. Momp le regarda faire d’un air ahuri.

« C’est tout ? » grommela Ézéchiel.

Il se tourna vers deux des autres brigands, plantés sur place les bras ballants et l’air bovin. Quand soudain, le quatrième vandale, plus costaud que ses comparses, s’élança en brandissant ce qui ressemblait aux vestiges d’un tabouret.

« Ah », lâcha le forgeron.

Il jeta le tuyau plié au visage de son assaillant avec négligence. Touché au nez, ce dernier s’effondra avec un cri étranglé.

« Fanz ! Selt ! Qu’est-ce que vous glandez ? beugla Momp. À l’attaque ! »

— Euh… Ouais !

— Tu permets », intervint Ézéchiel. Ce n’était manifestement pas une question, puisqu’il souleva Momp du sol et le projeter vers ses propres compagnons.

Les bandits s’éparpillèrent comme des quilles et disparurent parmi les mauvaises herbes. Le forgeron attendit un moment, mains sur les hanches. Une fois acquise la certitude qu’ils ne reviendraient pas prendre leur revanche, il dépoussiéra ses mains et tendit un gros navet à sa mule.

« Tiens, ma Cocotte. Pardon pour l’attente. »

Craquotte croqua le navet avec joie et suivit son maître vers le village. Lorsqu’ils furent hors de vue, des voix s’élevèrent quelque part dans la végétation :

« On fait quoi ? On attend d’autres touristes ? proposa Momp.

— J’en sais trop rien… répondit la voix de Selt depuis un fourré. J’en ai marre de me faire taper dessus.

— Ouais, approuva Fanz.

— Bareil, renchérit Vers. Et buis j’ai bal au dez.

— Alors quoi, on abandonne ? s’emporta leur chef. Après tous ces efforts pour arriver jusqu’à cette foutue Tour ? Vous êtes des lavettes.

— Bais au boins, ici, on est libres, argua Vers.

— Libres de se faire botter le cul, nuança Selt.

— Je décèle une pointe d’ironie dans votre remarque, cher collègue.

— Ah, bon ? J’adore pourtant me faire tanner le cuir. Et ça tombe bien : on ne fait que ça depuis notre arrivée. Je suis aux anges, pas vous ?

— Non, contra Vers, chez qui la notion de second degré n’était que vague.

— Ouais.

— Je vous avais dit, qu’on aurait dû braquer cette gamine et son chien, les sermonna Momp. Mais non ! Ces Messieurs refusent de s’attaquer aux enfants. Ha !

— T’emballe pas, mon grand, reprit Selt. On est tellement nazes qu’elle nous aurait probablement décalqué le cul elle aussi.

— Ça, ça m’étonnerait ! Ça… Ça m’étonnerait !

— As-tu vraiment un contre-argument, ou c’était simplement pour exprimer ton désaccord ?

— Ou… Ou… Ouais. »

Loin de ces riches débats, Ézéchiel s’avançait sur la place du village, suivi de Craquotte. La mule trottinait gaiement derrière lui. Lorsqu’il s’immobilisa, elle lui donna un coup de museau affectueux pour réclamer une nouvelle friandise.

Le forgeron n’y prêta guère attention. Il se tenait figé, raidi, aux aguets. Ses yeux gris perçaient les alentours à la recherche du moindre signe de vie.

En vain. Le village était désert. Les maraîchers, les charpentiers, les tanneurs, les vignerons, les cuisiniers, les tisserands, les enfants : tout le monde avait disparu. Ézéchiel connaissait pourtant ce village, d’ordinaire animé d’une vie paisible, ses habitants, ses odeurs, ses sons.

En cet instant, seuls les grincements du moulin parvenaient à ses oreilles. Même le vent et les insectes s’étaient tus. Le crépuscule baignait le village de ses couleurs chaudes, mais les ombres des bâtiments dévoraient de plus en plus de surface.

Craquotte réitéra sa demande. Pour toute réponse, Ézéchiel lui tapota le museau et souffla :

« Pas bouger, Cocotte. »

La mule n’insista pas. Elle laissa son maître lui confier son sac à dos et le vit s’enfoncer, le pas lent, dans les entrailles du village.

Ézéchiel porta une main à sa ceinture et tira, non pas une arme, mais une fiole de rhum. L’emploi des armes ne lui seyait guère : le courage liquide seul lui suffisait à affronter la plupart des dangers.

En effet, qu’il fut en possession d’une épée, d’une hache, d’un tromblon voire d’un couteau à beurre, le résultat était sans appel : Ézéchiel était malhabile en matière d’armement. Un comble pour lui, qui fabriquait des instruments de la plus haute qualité.

En revanche, le forgeron employait sans mal ses poings massifs et rocailleux, pareils à deux blocs de métal. Ses plus fidèles amis. Avec le temps et les épreuves, ils avaient développé l’habitude d’enfoncer des portes, de démolir des murs, de tordre des barreaux et bien évidemment de briser les os. Ses exploits en la matière étaient d’ailleurs reconnus à travers la Tour. Un seul coup de poing d’Ézéchiel concrétisait l’expression populaire (mais tout à fait pittoresque) de « se faire casser la gueule« . Les aventuriers vaniteux en faisaient chaque jour l’expérience. En conséquence, les piliers de comptoir les plus fameux de Port-Marlique lui avaient déniché l’éloquent surnom de Brise-tronche.

Qu’on l’appelle Ézéchiel ou serviteur de la Sorcière, ou bien forgeron de la Tour ou encore Brise-tronche ; notre ami s’envoya une bonne rasade de rhum derrière la cravate (ou plutôt derrière la barbe.) Ainsi requinqué, il explora le village, sans trouver plus de signe de vie.

À tout hasard, il se dirigea vers la maison de la matrone : une grosse femme joviale et dure à cuire comme en n’en faisait plus. Il ouvrit la porte et s’écria à travers le hall :

« Hoy, là-dedans ! Qu’est-ce qui se magouille encore, par ici ? »

Pas de réponse. Il gratta son crâne dégarni. Une affreuse hypothèse pointa alors le bout de son doute, mais il préféra l’écarter. Mieux valait ne pas y songer avant d’avoir épluché toutes les autres.

De retour sur la place, son regard trouva la salle commune. Portes enfoncées, fenêtres brisées, murs endommagés : le bâtiment semblait avoir été pris d’assaut par une armée de forcenés.

Nom d’un cochon, j’en étais sûr…

L’entrée résonna de son pas lourd. Son unique sourcil lui barrait le regard. Les rayons de soleil ténus éclairaient peu ou prou l’intérieur. Leur lumière se reflétait sur les particules de poussière en suspension. Le calme cohabitait étrangement avec le désordre de l’endroit.

Les portes d’entrée ne tenaient plus au cadran que par un gond chacune. Un buffet reposait, renversé au sol, ainsi que de plusieurs chaises. Une grande table était cassée en deux. Un énorme trou donnait l’air au plafond de sourire. Toutes sortes de vestiges traînaient sur le plancher.

Ézéchiel piétina les débris. Le verre brisé crissa sous ses pas. Il s’avança, à l’affût du danger, et s’agenouilla dans la poussière.

Des reflets furtifs captèrent alors son attention. Il pencha son visage vers le sol, paupières écarquillées. Ses gros doigts saisirent une touffe de poils rêches et noirs.

Des poils de chien.

« Samson… » grommela-t-il.

IV-7 : La statue et le buisson
V-2 : Le cellier

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