VI-4 : Madame Cochon

Samson bondit sur ses puissantes pattes, mais la vélocité de Madame Cochon confinait ses chances de la rattraper au néant. En réalité, il n’avait souvenir d’aucune créature vivante capable d’une telle vitesse.

Ses crocs se refermèrent autour de la garde de l’épée ; le chant de la lame, pareil à celui de mille chœurs, envahit l’air des Limbes. Une cloche d’or l’enveloppa et le propulsa tel un boulet de canon ; il laissa tomber son arme, freina des quatre pattes et saisit la cuisse de Madame Cochon dans sa gueule. Le moustachu animal s’affala à plat ventre avec un « Grouik » outré.

Loin de se décourager, Madame Cochon se débattit comme si un boucher venait de lui mettre la main dessus. Elle décocha un malencontreux coup de patte au museau de Samson ; il la relâcha avec un glapissement. La cloche magique s’évanouit en un nuage de fumée d’or.

Alors que Madame Cochon se relevait sur ses petites pattes, Ézéchiel l’attrapa par le cou dans une prise digne d’un combat de gladiateurs. Ils roulèrent dans la brume dans une mêlée de barbe, de membres dodus et de « Grouik ! »

En bon pugiliste, le forgeron parvint enfin à prendre le dessus et maintint l’animal plaqué au sol.

« Par les Bâtisseurs, quelle énergie ! maugréa-t-il. Je sais pas ce qu’elle a vu, mais… »

Il s’interrompit, surpris par une lumière argentée. Son regard se leva sur le navire que Madame Cochon aspirait à rejoindre. Dessinée sur un tonneau se trouvait une nouvelle ouverture lumineuse, cadre taillé à même le roc de la réalité et béant comme une fenêtre vers un autre monde.

« Encore une illusion de ces grognasses des mers, cracha Ézéchiel. Faut surtout pas tomber dedans ! »

Alors que Samson lui venait en aide, Madame Cochon donna une nouvelle bourrade. Loin de s’y attendre, Ézéchiel perdit l’équilibre et tomba à la renverse. Samson, affaibli et sonné, se fit également surprendre.

« Purée de poissard de pourceau ! » jura le forgeron, que la panique l’empêchait de mâcher ses mots.

L’illusion s’ouvrit à leur approche et les attira telle une gravité horizontale. Les trois compagnons roulèrent les uns sur les autres à une vitesse folle, sans aspérité ni prise pour se rattraper.

« On tombe, bordel de barbe ! s’écria Ézéchiel.

— Grouik !

— C’est pas faux, mais on tombe quand même ! »

Alors qu’ils fondaient vers l’ouverture comme des fléchettes sur une cible, Samson se ramassa sur lui-même et se jeta en travers de leur trajectoire. Sa taille hors-norme l’empêcha de passer au travers du cadre trop étroit et il en heurta péniblement les bords. Avant de recevoir non moins douloureusement les poids d’Ézéchiel et de Madame Cochon sur le dos.

Le cadre de la réalité vola en éclat sous l’impact, pareil à un miroir brisé. Ils basculèrent à l’intérieur… et se retrouvèrent bloqués par leurs corpulences respectives, têtes plongées à travers une ouverture trop étroite pour accueillir le reste de leurs corps. Aussi demeurèrent-ils dans une position périlleuse à décrire, mais résumable en un mot : grotesque.

Par-delà la fenêtre, un monde s’étira sous leurs yeux. Un monde de couleurs, de lumières et de sons. Aussi délicate que fût leur position, ils pouvaient en déceler chaque détail, comme le fait un dieu penché sur l’étendue de son domaine.

Beau et paisible, ce monde dépeignait de verdoyantes prairies, des monts enneigés, des bois mystérieux et tant d’autres reliefs éblouissants. Les fascinantes créatures qui l’habitaient évoluaient en osmose avec lui. Il les nourrissait ; elles le préservaient. De cette symbiose naissait une puissante magie naturelle, stimulée par les forces élémentaires et les esprits ancestraux de ce lieu.

Mais plus encore : en regardant ce monde d’un peu plus près, on y trouvait des cochons.

Des cochons faibles et craintifs, chassés de lointaines contrées par une ancienne menace, portés par l’espoir de survivre dans ce nouveau monde à l’intimidante splendeur. La nature leur tendit pourtant ses bras ; les cochons s’y blottirent avec joie. Ils tissèrent alors un lien spécial avec elle et devinrent ses gardiens attitrés. Sa magie ne tarda pas à couler dans leurs veines, décuplant leurs facultés d’adaptation et réveillant en eux des pouvoirs enfouis. L’un d’eux fut même élevé au rang de dieu et veilla depuis lors sur ce monde avec une absolue bienveillance.

On trouvait des cochons partout. Il y avait les cochons des landes, dont la peau sombre s’était habituée à la constante exposition au soleil. Ils passaient le plus clair de leur temps à courir les prairies et à lézarder au chaud. Leur peau irradiait de magie, tant et si bien qu’ils développèrent le pouvoir de briller de mille feux afin de se repérer dans la nuit ou bien intimider les prédateurs.

Venaient ensuite les cochons des jungles, ombres insaisissables évoluant avec grâce et discrétion parmi les feuillages des plus hauts arbres. Ils se fondaient dans le décor comme le meilleur des caméléons.

Puis, on apercevait les cochons des montagnes. Fiers, massifs et bourrus, ils aimaient dévaler les pentes rocheuses et se bagarrer entre eux. La magie ne semblait pas les avoir spécialement affectés, si l’on omettait leur faculté à pulvériser un rocher d’un coup de crâne.

On trouvait aussi les cochons des mers, baguenaudeurs des plages amis des dauphins qui disparaissaient dans les profondeurs en hiver. Patauds et maladroits sur les terres, ils nageaient mieux que quiconque, respiraient sous l’eau et supportaient les variations de pression qui pavaient la route des fonds marins.

Les cochons d’eau douce s’occupaient en construisant en barbotant dans les étangs. Complices des castors, ils élaboraient avec eux des barrages sophistiqués, propres à décrocher un sifflement admiratif au meilleur ingénieur.

Les cochons des neiges, grosses boules de fourrure d’où ne dépassait qu’un groin rose et humide, occupaient des territoires glacés et inhospitaliers. Ils résistaient aux plus terribles des froids et possédaient la mystérieuse capacité de contrôler la météorologie : fouir la neige leur suffisait à provoquer le pire des blizzards ; mais levé vers le ciel, leur groin apaisait les éléments et attirait le soleil.

Les cochons du désert, à la peau d’écailles dure comme une cuirasse, s’enfouissait dans le sable à la recherche d’insectes à grignoter. On ne savait pas grand-chose à leur sujet, sinon qu’ils mangeaient et dormaient beaucoup. Ce dont on était loin de se douter, c’est que sous la surface du désert s’étirait un réseau de galeries à l’architecture complexe, dans laquelle seul un cochon des sables pouvait se repérer.

Enfin, les cochons des bois faisaient la course d’un bout à l’autre de vastes clairières de terre battue. Ils étaient roses, affectueux, intelligents et particulièrement grassouillets. En dépit de ce dernier attribut, leur célérité était sans égale. Ils possédaient en outre la capacité de créer des raccourcis à travers de la réalité : ce talent leur demandait un grand effort, mais leur autorisait à supprimer tout bonnement les distances.

Ce beau monde vécut en harmonie… mais guère longtemps. Un jour, une porte vers un Étage lointain s’ouvrit et vomit une nouvelle espèce d’arrivants. Petits, agressifs et dissimulant leur laideur sous des capuchons, leur appétit n’avait d’égal que leur avidité. Capables de déployer des bouches démesurées, ils engloutirent des cochons par centaines et asservirent les autres pour satisfaire leurs desseins.

Ces envahisseurs s’en prirent tout d’abord aux cochons les plus paisibles, ceux des landes, des jungles, des rivières et des bois. Ils les réduisirent en bêtes de trait affectées à la traction d’immenses charrues de métal. Enhardis par leur succès, ils s’attaquèrent aux cochons des neiges et des sables, mais quand ils réalisèrent que la captivité éveillait chez ces animaux une agressivité redoutable, ils les engloutirent jusqu’au dernier sans autre forme de procès.

Quant aux cochons des montagnes, hargneux et brutaux, ils livrèrent un implacable combat et manquèrent de peu de repousser les envahisseurs. En vain, la sournoiserie de ces derniers triompha : ils enfermèrent les bêtes dans d’étroites cages, des semaines durant. Rendus fous d’isolement et d’inactivité, les bêtes ne furent relâchées que pour livrer de sanglants combats d’arène.

Seuls les cochons des mers échappèrent à ce massacre. Ils s’enfuirent dans les profondeurs des océans sans demander leur reste. Jamais on ne les revit.

Dépourvu de ses gardiens, le monde tomba aux mains des créatures. Leur ombre recouvrit ses paysages, pareille à celle de vautours venus de se repaître d’un corps trop faible pour se défendre. Pareille à l’ombre de la Machine bâtie par les envahisseurs, monstre mécanique vomissant une impossible fumée noire. Hideuse et indestructible, la Machine dévorait le monde en même temps qu’elle grossissait. Elle y laissa une empreinte purulente, une cicatrice fondamentale.

Cela fait, elle ouvrit une gueule béante dans laquelle les envahisseurs repus jetèrent les restes du monde. Habitants, cochons, esprits, gardiens, dieux, tous disparurent broyés par les entrailles métalliques de la Machine, sans même avoir la force de s’en plaindre, presque heureux que le cauchemar prenne fin.

Puis, la Machine remarqua la présence d’Ézéchiel, Samson et Madame Cochon. Elle rugit de tous ses pots d’échappement infernaux et s’élança vers eux.

Comme s’il reprenait conscience que tout n’était qu’illusion, le forgeron repoussa l’ouverture de ses bras et parvint à en dégager sa tête. Enfin soustrait à cette fausse gravité, il empoigna Samson et Madame Cochon par la peau du cou et les arracha à la fenêtre. Celle-ci se referma sur la Machine, furieuse et tapageuse. Elle leur cracha un dernier nuage de fumée noire au visage et disparut.

Tous trois chutèrent sur le sol brûlant et mou, emportés par leur propre poids. Ils demeurèrent ainsi, étendus et haletants, entre les carcasses de navires et les brumes des Limbes. Le silence fut finalement bravé par le grommellement d’Ézéchiel :

« Heureusement que Cody a pas vu ça… »

Sa phrase ramena Samson à la réalité. Il se redressa sur ses pattes tremblantes, la langue sèche et le ventre noué. Tous deux se baissèrent sur Madame Cochon. L’ouverture disparue, elle avait cessé de lutter. Son regard anéanti se perdait dans le vide. On aurait dit que son âme tourmentée avait finalement réussi à s’échapper de son enveloppe terrestre.

« Je comprends, maintenant. C’est terrible… Ce monde a été dévoré par ces monstres. Les mêmes qui ont attaqué le Premier Étage. »

Ézéchiel se redressa et fit craquer ses reins endoloris. Sa gestuelle avait tout du type conscient de passer une sale journée.

« C’est donc pour ça que s’en prendre aux cochons est un tabou. J’aurais dû m’en douter. Je connais ces bestioles encapuchonnées. De sacrées saloperies, c’est moi qui te le dis. Elles nichent dans l’un des Étages supérieurs, où personne ne se rend. Pas même mes débiles de doubles. »

Il jeta un œil en direction de la fenêtre afin de s’assurer qu’elle demeurait close, puis poursuivit :

« Elles sont capables de tout dévorer. Et quand je dis tout, je te parle de matériaux comme la pierre ou le fer, mais aussi des concepts comme les pensées, les idées, et même les barrières entre les Étages. Leur appétit a pas de limite. Quand elles ont les crocs, elles grignotent les bords de leur monde et ouvrent des passages vers d’autres Étages. Peu réchappent de leurs attaques. Et par peu, je veux dire aucun.

C’est horrible. Et la Sorcière ne fait rien pour les contenir ?

— Hum… Eh bé, c’est plutôt mon boulot, de faire ça. Elle, elle a d’autres chats à fouetter. Trop occupée à pulvériser des univers qui n’ont rien demandé et à se faire cirer les pompes par les notables de Port-Marlique, hein ? Mais je sais pas comment me débarrasser de ces monstres. Pas faute d’avoir essayé. »

Samson répondit par un grondement. Son humeur n’était que rarement mauvaise, mais les épreuves des Limbes commençaient à l’emporter sur sa résistance.

« Notre Madame Cochon est l’unique survivante de son espèce. C’est un miracle qu’elle s’en soit sortie…

— Oué. Son vœu doit être d’empêcher ce carnage. J’aurais pas pensé qu’un cochon puisse chercher la Sorcière pour ces raisons, hein ? »

Ils détaillèrent d’un regard las le cimetière de navires. Un abominable arrière-goût occupait leur bouche, amer comme le souvenir des cochons traqués et massacrés. Effondrée au sol, Madame Cochon eut un soubresaut. Le forgeron se gratta la tête. Nombre d’horreurs avaient défilé sous ses yeux au fil des siècles, et aussi malsain fut-il, ce spectacle-là n’était pour lui qu’un triste événement de plus parmi les milliers de tragédies qui se jouaient dans les Étages de la Tour.

Mais à sa surprise, il n’aurait jamais pensé que la vision d’une truie moustachue à monocle chagrinée puisse à ce point l’affecter…

VI-3 : Les illusions
VI-5 : Le souvenir

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