III-9 : L’intrus

Cody se révéla le nettoyeur le plus efficace du pont. En quelques minutes, elle avait récuré à elle seule la moitié de la surface ; l’équivalent de plusieurs terrains agricoles mis bout à bout.

L’un des matelots ne manqua pas de remarquer sa détermination et lui confia le rangement des cordes, une lueur entre curiosité et amusement dans le regard. La gamine se retrouva à transporter plusieurs fois son propre poids sur le dos, sans pour autant paraître incommodée. Elle mit tant de cœur à l’ouvrage que la tâche lui prit une demi-douzaine de minutes, là où plusieurs adultes en prenaient trente.

Surpris par sa vigueur, le même pirate lui confia le transfert de la nourriture des cuisines jusqu’à la cantine. Cody porta des tas de pintades, des caisses de fruits et des fûts de vin plus gros qu’elle sans montrer de signe de fatigue. Stupéfait, l’homme requit d’elle qu’elle charge le stock de tôles en direction des ateliers, soit transporter quelques centaines de livres de bonne ferraille à bout de bras. Elle s’exécuta sans se plaindre.

Finalement, il la conduisit à la salle des moteurs, vaste espace empli de machines bourdonnantes et à l’étouffante chaleur. Là, il lui demanda d’actionner un vieux levier bloqué, dont la mémoire de l’équipage avait perdu l’utilité. Cody tenta sa chance ; le levier se brisa net et lui resta dans les mains.

« Tu es un p’tit gars sacrément balaise, s’écria le pirate en lui flanquant une grande claque dans le dos. Content de voir que nos mousses ont des biscoteaux, par ici.

— Merci, M’sieur ! C’est vrai que j’en ai dans le slibard. »

Quoique slibard signifiait, ce simple mot décrocha un rire gras à l’homme.

« Pour sûr ! Parbleu, t’es un sacré bonhomme, toi, pas vrai ? Tiens, va aux cuisines et envoie-toi un bon rouge à la santé du capitaine ; c’est pour ma pomme. »

L’estomac bruyant, Cody trotta vers la sortie, trop heureuse de fausser la compagnie du pirate. Celui-ci la vit s’éloigner, l’œil admiratif et la main engourdie.

Mais au lieu de quitter la salle, Cody se glissa derrière une rangée de palettes hors de vue du pirate. L’homme se décida enfin à partir et le son du loquet retentit derrière lui. La gamine quitta ses palettes et examina la porte ; mais elle ne trouva aucun moyen de la déverrouiller de l’intérieur.

Elle croisa les bras sur sa poitrine avec une moue boudeuse. Comment sortir d’ici, à présent ?

Chaque chose en son temps ! Elle se retourna vers les machines. L’air vibrait du chœur de leurs ronronnements. Était-ce là, le moyen de contrecarrer les plans des pirates ? La vue de cette technologie la laissa toutefois perplexe : ici, pas de valves, de soupapes ni d’engrenages et encore moins de leviers. Tout juste des assemblages de tuyaux joliment disposés, mais à l’utilité absconse.

Cody observa les machines, curieuse de leur fonctionnement. Kolbert n’avait pas menti : aucun doute, cette technologie provenait d’une autre civilisation, d’un autre temps. C’était à se demander comment les pirates étaient parvenus à se l’approprier.

Qu’importe ! sa mission n’était pas affaire d’espionnage industriel, mais bel et bien de sabotage. Elle fouilla les caisses proches de l’entrée et dégotta un épais tuyau de plomb. Une allumette comparée à sa massue, mais il ferait l’affaire. Elle s’approcha des machines et leva son outil au-dessus de sa tête.

Un mouvement sur sa droite la surprit. Figée comme un garnement pris en train de se curer le nez, Cody braqua son regard sur elle. Elle reconnut la silhouette encapuchonnée qui les avait aidés à s’échapper du Premier Étage.

« Hoy ! lança-t-elle. Qu’est-ce que tu fais là ? Comment tu es entré ici ? »

L’inconnu ne répondit rien. Cody scruta les rares traits visibles sous le capuchon.

« Tu refuses toujours de parler ? Tu veux même pas me dire ton nom ? »

Aucune réaction. Elle avait l’impression de s’adresser à un chat, ou tout animal propre à dévisager quiconque lui adresse la parole avec des yeux de poisson mort.

« On va t’appeler Capuche, alors. Ça te va, Capuche ? » Toujours rien. « Eh bien ! tu m’excuses, alors, mais j’ai un bateau à couler. »

Elle leva de nouveau son arme. Mais juste avant qu’elle ne l’abaisse, Capuche glissa vers elle et la déséquilibra d’une poussée. Cody manqua de tomber en arrière et se rattrapa de justesse.

« Mais qu’est-ce que tu fais ? »

Capuche ne dit rien. Il était revenu à sa place et la fixait. Non sans méfiance, Cody renouvela sa tentative. Celle-ci se solda par le même résultat.

« Mais… mais ! bafouilla Cody, les joues roses de colère. Tu vas me laisser tranquille ? »

Elle arma son tuyau. Capuche bondit alors, roula au sol et lui balaya les jambes. Cody tomba assise avec un petit cri. Son outil lui échappa et heurta le sol avec bruit.

« D’accord, maintenant tu m’as énervée ! » cria-t-elle en massant ses fesses endolories.

Elle récupéra le tuyau et envoya un coup à Capuche. Aussi agile qu’un serpent, la silhouette s’esquiva sans mal. Cody tenta de lui asséner coup sur coup, mais Capuche, souple et réactif, ne se laissa pas effleurer une seule fois. Il se dérobait, glissait sous ses assauts, roulait au sol et se retrouvait derrière elle en une pirouette. C’était comme combattre un courant d’air.

Les joues de Cody étaient passées du rose à l’écarlate. À bout de patience, elle empoigna son tuyau à deux mains et le jeta de toutes ses forces. Capuche s’esquiva – de justesse, cette fois-ci. Derrière lui, l’outil siffla d’un bout à l’autre de la salle et se ficha à travers le mur opposé.

Capuche se rétablissait quand une Cody enragée lui bondit dessus. Il l’évita d’une cabriole et lui fit un croche-pied. Emportée dans son élan, la gamine perdit l’équilibre et chuta. Son front heurta le sol de métal avec un bong sonore.

Elle se releva, le visage en feu. Ce combat lui échappait. En termes de force brute, elle surpassait sans aucun doute Capuche. Mais ses mouvements trahissaient une parfaite maîtrise des arts martiaux, là où la technique de Cody se résumait à empoigner une grosse massue et laisser sa force faire le reste. Quant à Capuche, il semblait voir venir ses coups avant même qu’elle ne les porte. Pire que de combattre son ombre, car une ombre, au moins, ne fuit pas.

La mâchoire crispée, Cody parvint toutefois à le tacler à la suite d’une feinte. La gamine dégaina alors son grappin et fit feu : les crocs se refermèrent autour du cou de Capuche. Elle tira sur la chaîne d’un coup sec pour l’amener au sol ; cette fois-ci, elle avait l’avantage. Incapable de lutter, Capuche s’écroula, les mains serrées sur les crocs qui compressaient sa poitrine.

« Haha ! je t’ai eu ! » fanfaronna Cody. D’une main, elle dégaina la bombe portative de son étui et la lança.

Satisfaite, elle se tourna vers Capuche. Il avait disparu. Les crocs de son grappin traînaient au sol, vides de leur prise.

Un horrible sentiment s’empara d’elle. Elle fit alors volte-face. Capuche se faufilait entre les machines, prêt à récupérer la bombe.

« Non ! Touche pas, Capuche ! »

Elle se ramassa sur elle-même et franchit la distance qui les séparait d’un bond. Capuche avait presque atteint l’objet, coincé entre deux tuyaux. Cody le fit valser d’une ruade de l’épaule.

« Tu touches pas », entérina-t-elle, les mains sur ses hanches et la mine résolue.

Prise d’un doute soudain, elle accorda un coup d’œil au minuteur. Les deux plus petites aiguilles s’alignaient sur 12. Celle des secondes s’apprêtait à les rejoindre.

III-8 : Pourquoi
III-10 : Le raisin

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