IX-10 : Libre

Une voix ramena Samson à la réalité. Une voix qu’il avait tant espéré entendre à nouveau ; mais malheureusement, pas sur ce ton d’horreur et de désespoir.

Figée à l’entrée de la salle, les yeux exorbités, Cody hurlait de peine à la vue du corps ensanglanté. Elle franchit la distance qui la séparait de sa jumelle d’un bond et la prit par les épaules.

« Capuche… Capuche, non ! Non, non, non, non… »

L’air était lourd de l’odeur du sang, et aussi d’un autre parfum, aigre et pernicieux, que Samson ne connaissait que trop bien. Celui de la mort.

Tremblant de tout son corps, Cody secouait Capuche pour la sortir de sa torpeur. Mais Capuche ne se réveillerait pas.

« Capuche… »

Des spasmes agitaient les épaules de la gamine. À côté d’elle, Samson grogna. Elle lui offrit un regard éploré, les yeux noyés et les joues rougies.

« Oh, non… Pas toi, aussi… Samson, ne meurs pas… Il ne me reste que vous. Ne me laissez pas toute seule…

Je vais bien, la rassura Samson d’un murmure. Et Roger aussi…

— Snfgruik », renifla le porcelet. Il se terrait blotti contre lui comme s’il cherchait à disparaître dans son pelage.

Le visage tordu par les pleurs, Cody serra le corps de Capuche contre elle. À cette vue, Samson sentit une main se refermer sur son cœur. Comment un voyage qui avait si bien commencé avait ainsi pu tourner à l’horreur ?

Son attention se porta sur Dust. Le jeune homme se tenait assis, les jambes repliées sous son corps et remuait les restes de Vidocq entre ses mains. Ses lèvres bougeaient sans que les mots n’en sortent. La folle lueur de son regard avait disparu. Samson comprit qu’il était en état de choc.

Il observa également Ézéchiel, la poitrine perforée et le pourpoint maculé de sang. Et enfin, seulement, il leva les yeux au plafond.

Là-haut se tenait Ode, ou tout du moins ce qu’il en restait : un morceau entier de son abdomen s’était volatilisé, avalé par un trou où s’entassait un entrelacs d’organes et de câbles noirs. L’un de ses bras était à moitié arraché. Sa robe avait brûlé ; sa peau et ses cheveux, carbonisé. Son visage défiguré se réduisait à un amas de métal fondu mêlé de chair sanguinolente. Des lianes blanches jaillies du plafond la maintenaient en l’air.

Difficile de croire qu’elle avait eu l’apparence d’une femme. Pourtant, lorsqu’elle prit la parole, sa voix avait tout d’humain :

« Ce n’est pas ce que j’ai voulu, CO-X. Ça ne devait pas se terminer dans la douleur. Je voulais que ça s’achève paisiblement. Les Bâtisseurs et moi… Nous œuvrons pour la protection du royaume. Voilà une cause trop importante pour laisser agir ceux qui s’y opposent.

— Les Bâtisseurs et toi… »

Sans crier gare, la gamine se fendit d’un formidable lancer de massue. Celle-ci fila droit vers Ode et l’écrasa contre le plafond avec un grondement. Toutes deux retombèrent au sol avec fracas.

« Vous êtes tous moches ! explosa Cody. Moches de l’intérieur ! »

Elle ramassa son arme et percuta Ode alors que celle-ci se relevait. Son coup produisit le même son que sur un gong en plomb. La Bâtisseuse s’écrasa contre le mur comme une poupée de chiffon. Elle se redressa, non sans peine, aidée de ses serviteurs de pierre.

« Je t’aime, CO-X, reprit Ode d’une voix calme, plate, anesthésiée. Tu es ce que j’ai de plus cher au monde.

— Arrête de me mentir, sanglota Cody. Tu aggraves ton cas.

— Si tu savais… Toutes ces années de travail et de recherche pour mettre au monde notre merveilleuse réussite : toi. La fusion parfaite de la technologie et de la magie.

— Je ne suis pas une de tes machines… Tais-toi tout de suite.

— C’est bien vrai. Tu es différente des autres. Tu leur es de loin supérieure. Loin devant CO-XI, qui devait pourtant te surpasser. Mais elle n’est qu’un prototype raté de plus.

— Elle s’appelle Capuche et je t’ai dit de te taire ! »

Cody frappa Ode à la poitrine. Celle-ci s’encastra dans le mur et demeura ainsi, immobile, sans pour autant s’interrompre :

« Je peux encore t’aider. Toi et moi, nous pouvons sauver Maman. Fais-moi confiance et tout se passera bien. J’ai trouvé le remède à sa maladie. Je vais…

— Ne m’insulte pas », s’esclaffa Cody entre rire et sanglot. Un triste sourire s’étira sur ses lèvres. « Je me rappelle de tout, maintenant. Maman n’existe pas. Elle ne m’a pas créée et jamais aimée. Tous ces souvenirs d’elle, sa maison, sa maladie… Tout ça était faux. Un mensonge pour me manipuler.

— Pour t’orienter, te guider sur la bonne voie.

— Pour quoi avoir fait ça ? Me faire croire que j’ai une mère qui m’aime… Alors que je suis seule au monde ! »

Elle ponctua ce dernier mot d’un nouveau revers. La Bâtisseuse fut arrachée au mur et s’affala au sol, sans parvenir à se relever cette fois-ci.

Samson assistait à la scène, interdit. Lui qui avait espéré tout danger écarté, il n’était pas sûr qu’une Ode invincible soit moins menaçante qu’une Cody qui n’avait plus rien à perdre.

« Nous nous sommes trompés ! » admit Ode dont la contenance s’effaçait peu à peu. La voilà qui tremblait ; était-ce de frayeur ou de peine, Samson ne pouvait en juger. « La Sorcière est un monstre à qui personne ne peut tenir tête. Son existence seule est un risque pour le monde entier. Nous n’avions pas le choix ! Quelqu’un devait la neutraliser.

— La tuer, tu veux dire !

— Nous n’avions pas le choix, répéta Ode. L’enfermer dans cette Tour n’avait pas suffi. Il nous fallait une mesure radicale. C’est pourquoi nous avons conçu les CybOrgs. Des êtres en tous points parfaits, la forme de vie ultime. Les êtres les plus capables de l’Histoire. Eux seuls auraient pu l’affronter à armes égales.

— Eh bien c’est raté, trancha Cody. Vous n’avez rien accompli du tout.

— Nous avons essayé et souvent échoué, c’est vrai… Les premiers modèles n’étaient motivés que par une haine innée envers la Sorcière. Nous pensions qu’un instinct meurtrier dirigé sur elle les mettrait sur la bonne voie. Mais nous aurions dû anticiper leur folie aveugle, leur soif de violence. De nombreux Bâtisseurs ont perdu la vie entre leurs mains. Et les modèles suivants n’ont pas fait mieux…

« CO-XI… Capuche et toi… Vous êtes les deux seules animées par des émotions pures, de quoi vous rendre inoffensives jusqu’au moment venu. Portées par l’amour et l’admiration envers la mère qui vous a fabriquées. Des sentiments puissants, inconditionnels, mais déterministes, programmés pour se convertir en haine au seul contact de la Sorcière. »

Cody réfléchit. La bouffée de fureur ressentie contre la Sorcière (et plus tôt dans le sarcophage, à sa seule pensée) s’expliquait-elle ainsi ?

Non. Elle refusait d’y croire, quand bien même l’idée semblait crédible :

« Eh bien, vous êtes nuls. Je n’ai jamais tenté de la tuer.

— Car nous avions commis une nouvelle erreur, poursuivit la Bâtisseuse. Capuche et toi… Vos souvenirs vous paraissaient trop vrais, trop humains, trop authentiques. Dès votre naissance, vous avez perdu pied et sombré dans la confusion, entre une réalité qui n’existait que pour vous et un monde aux yeux duquel vous n’existiez pas. Vous avez fui, mais vous vous êtes retrouvées séparées… Capuche s’est réfugiée dans les Étages supérieurs ; quant à toi, tu as quitté la Tour. Un prodige dont on ne te pensait même pas capable. Mais rien ne t’était impossible : tu étais alors au sommet de ton potentiel. La réalité se pliait à ta volonté d’une seule pensée. »

Le doute envahit le regard de Cody et sa massue s’abaissa. Les pièces et le lingot d’or, le tourne-disque du Geôlier, la porte des Limbes… Tous ces pouvoirs apparus depuis son ingestion de la magisthène n’étaient donc qu’une fonction de ce corps que les Bâtisseurs lui avaient créé ? À cette pensée, ses boyaux se tordirent et la nausée la gagna.

Ode profita de son calme relatif afin de se rapprocher.

« Je ne pensais pas te revoir un jour… Tu es restée dehors, des années durant, à la recherche d’un sens à ta vie. Jusqu’à ce que le Programme ne se réactive et que tu te mettes de nouveau à croire en Maman. »

Cody serra sa massue des deux mains. La mention du Programme la fit tiquer.

« C’en est fini de lui. Je suis libre, maintenant. »

Malgré les mutilations de son visage, Ode lui accorda un tendre regard.

« C’est ce que je vois. J’en suis très heureuse.

— Et jamais je ne tuerai la Sorcière. Je refuse de détruire la Tour et tuer tous les gens à l’intérieur. Je ne suis pas assez forte de toute façon. La Sorcière m’a déjà battue, et facilement. »

Les yeux d’Ode brillèrent. Mais ses traits déformés dissimulaient ses émotions.

« C’est normal. Avec tous les déboires que les autres CybOrgs nous ont fait vivre, nous prenons depuis la précaution de vous fabriquer avec un défaut de conception. Le tien était une magisthène fissurée, condamnée à se vider avec le temps. Voilà pourquoi tu te trouvais au faîte de ton potentiel, des années auparavant. Tu pouvais plier le temps et l’espace à ta volonté. La Sorcière n’avait aucune chance contre toi… Mais après ta fuite ? Tu es revenue ici diminuée… voilà pourquoi, même après ton retour, je n’ai pas tenté de te récupérer.

— Mais j’ai une nouvelle magisthène, rappela Cody. Ça veut dire que je suis redevenue telle que j’étais ? »

Ode se rapprocha un peu plus.

« Oui et non. Le potentiel est là, sauf que tu as oublié comment t’en servir. Mais ne t’inquiète pas : je t’apprendrai comment t’en servir. »

Sans crier gare, elle pointa l’inhibiteur d’argent et fit feu.

Samson avait l’avait anticipé : malgré ses os brisés, il trouva la force de se redresser et mordre Ode au bras. Il n’en fallut pas plus au membre pour s’arracher au reste du corps.

Il ne put toutefois empêcher Cody d’absorber une partie de l’onde antimagique. La gamine trébucha en arrière et tomba accroupie. La fatigue submergea ses traits et ses yeux se fermèrent.

« Surtout, ne t’endors pas, Cody ! Reste éveillée !

— Oui, oui… murmura Cody. Je sais. »

Samson grogna, un regard noir posé sur Ode.

« On ne peut décidément pas vous faire confiance.

— On ne peut décidément rien vous cacher. »

Cody tituba en traînant sa massue derrière elle. D’un geste vif, elle asséna un ultime revers à Ode. La salle résonna du choc de ses lianes de pierres retombant au sol, redevenues rigides. Et Ode les rejoignit mollement.

IX-9 : L’éclat
IX-11 : La prédiction

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