VIII-9 : L’histoire

« Alors, reprit l’ermite, la voix et l’haleine alourdies par l’alcool. Je vais pas vous faire tout le passif de la Sorcière parce que sinon, on y serait encore dans mille ans. Mais ce qu’il faut savoir, c’est qu’avant la construction de la Tour, elle était chez les Régisseurs. Un ordre de mages qui menait la danse, à l’époque, et dont j’ai moi-même fait partie. Je sais plus trop d’où la Sorcière a débarqué, c’était il y a longtemps et elle n’était personne, alors. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle était exceptionnelle.

— Exceptionnelle, hein ?

Exceptionnelle, j’vous dis. Pour commencer, elle était capable d’user de magie sans magisthène. Vous savez, normalement, les mages servent d’interface entre les altérations théoriques contenues dans ces pierres et Le Réel. Notre corps est entraîné à canaliser l’énergie magique et à la réinterpréter sous une autre forme. C’est ça, qu’on appelle un sortilège. Ce qui veut dire que sans magisthène, y a pas de magie. Mais la Sorcière, elle, elle s’en foutait. Elle claquait des doigts et paf.

Paf, reprit Ézéchiel, bon public.

Paf, ouais ! Sortilège. Je crois que de toute l’histoire de la magie, on n’avait jamais vu un truc pareil. Une vraie dinguerie, j’vous dis. Alors, chez les Régisseurs, on était comme des oufs. On se disait qu’on avait touché le gros lot, avec elle. Qu’elle allait guider l’humanité vers la prochaine étape de la civilisation. Un âge de lumière que même le dieu du soleil pouvait pas en rêver.

— Mais ça a merdouillé quelque part.

— Je dirais pas que ça a merdouillé, reprit Derek. Je dirais plutôt que ça a grave merdé à donf. Y a eu des conflits de hiérarchie. Tout ça était très politique. Les vieux croulants à la tête des Régisseurs ont pas vu d’un bon œil qu’une merdeuse vienne leur rafler la mise sous le pif. Alors, ils ont fomenté un plan pour l’assassiner et maquiller ça en suicide. Ça a pas très bien marché. À la place, c’est les viocs, qui ont tous fini suicidés. Que cette brochette de débiles repose en paix. »

Ézéchiel acquiesça, l’air pensif.

« Et la Sorcière ? Qu’est-elle devenue ?

— J’y viens, mon grand ! En voyant qu’elle avait dégommé tous les plus grands mages de notre ère, le reste des Régisseurs ont pris peur. Ils ont répliqué. Et elle, elle a rerépliqué. Eux, ils ont rererererépliqué, et ainsi de suite. Imaginez un peu à quoi ressemblait le pays après ça ! Entre les comètes en flammes, les trous noirs et les armées de démons, c’est vite devenu un merdier sans nom. Et on n’est pas passés loin de l’annihilation ; bah, ouais, la magie, ça fait des dégâts !

« C’est là que les Régisseurs ont réalisé qu’ils pourraient pas combattre la Sorcière sur son terrain. Voire qu’ils pourraient pas la combattre tout court. Et puis, faut aussi savoir qu’elle était immortelle, mais immortelle pour de vrai : même si on la tuait, elle se réincarnait les doigts dans le nez. Une vraie plaie.

« Ils ont alors dissout l’ordre et en ont recréé un nouveau : les Bâtisseurs. Là, ils ont le fait le tour du monde pour recruter les savants de toutes les nations existantes… Des mages, ouais, mais aussi des ingénieurs, des architectes, des scientifiques de tous bords. Tout ça pour concevoir et construire une tour (la Tour, mon grand !) capable de contenir la Sorcière. Un genre de cellule déconnectée de la réalité, où les Bâtisseurs pourraient continuer à se battre contre la Sorcière sans bousiller le monde pour de bon. »

Ézéchiel opina du chef. Il était pendu aux lèvres de l’ermite, tant et si bien qu’il n’avait pas vu sa pipe s’éteindre.

« La Tour était donc une sorte de prison ?

— Un peu du genre, ouais. Mais en pire. Dites, je peux ravoir encore un peu de votre truc ? J’ai la gorge sèche, à force de causer. »

Le forgeron lui repassa la fiole et tira vainement sur sa pipe par simple réflexe. Toutes ces informations le laissaient songeur.

« Et les Étages, alors ? D’où qu’ils viennent ?

— J’y viens, j’y viens ! » pesta Derek. Il s’autorisa quelques bonnes gorgées de rhum et poursuivit : « Après de bonnes galères, les Bâtisseurs ont enfin mis leur Tour au point. Puis ils ont piégé la Sorcière à l’intérieur. Génial, non ?

— Oué. Et à quel moment vous vous êtes donc foirés ? »

L’ermite grimaça et rajusta ses lunettes.

« Ben, pour que la Sorcière meure, fallait la tuer.

— Té. J’y aurais jamais pensé.

— Pas vrai ? Donc, ce qu’on a fait, c’est qu’on s’est enfermés à l’intérieur de la Tour avec elle. Fallait en finir pour de bon et on était prêts à aller jusqu’au bout, mon gars ! Sauf que, vous vous en doutez un peu : on s’est fait botter le cul bien comme il faut. La Sorcière n’a laissé qu’une dizaine d’entre nous en vie, si je dis pas de conneries. Du coup, on n’a pas eu le choix : on a ouvert une nouvelle porte vers un monde parallèle, une autre réalité alternative qu’on avait découverte au fil de nos recherches. Y avait plus qu’à verrouiller l’entrée derrière nous et c’était plié. Quant à la Sorcière, elle est restée derrière. Par contre…

— Par contre ?

— Par contre, puisqu’elle nous avait vus nous carapater à travers une porte dimensionnelle, elle s’est demandé pourquoi elle ferait pas pareil. Alors, elle en a ouvert une autre. Puis, une autre. Puis encore et encore. Comme ça, elle ouvrait des portes d’un claquement de doigts. Paf !

Paf, répéta Ézéchiel, conciliant.

— Ce que vous autres appelez bêtement Étages, c’est rien de plus que des univers parallèles. Il en existe une infinité. Et l’infini, ça fait beaucoup : c’est pour ça que ça fait un paquet d’Étages ! Quand vous ajoutez qu’avec le temps, la Sorcière a appris a fabriquer ses propres mondes et les peuples de voyageurs, vous comprenez mieux pourquoi c’est le bordel, dans cette Tour.

— Ah, oué ?

— Ouaip. Et puis, elle a complètement refait la Tour à son image. Que ce soit dedans ou dehors, y a pas une molécule qui lui ait échappé. Et c’est pas ça, le pire. Le pire, c’est qu’elle avait encore une revanche à prendre sur le royaume extérieur. Puisqu’elle en était bannie, elle a décidé d’attirer le monde à elle. Elle pouvait pas physiquement quitter la Tour, mais sa magie avait une certaine influence au-delà de ces murs. Alors, elle a fait passer le mot. La Tour de la Sorcière accueillerait les aventuriers valeureux. Quiconque parviendrait jusqu’à elle se verrait exaucer un vœu. Un unique vœu par personne, n’importe lequel. Et avec ses pouvoirs, je doute pas une seconde qu’elle puisse exaucer les vœux les plus frappadingues. »

Ézéchiel acquiesça sans un mot. Il avait lui-même fait les frais de cette campagne, puisqu’il était le premier voyageur que la Tour ait jamais accueilli. Et il en avait payé le prix fort…

« Et ensuite… murmura Derek. Et ensuite, plus rien ! Vous savez tout, mon grand. Par la suite, avec les autres Bâtisseurs on a pigé qu’on était nous-mêmes coincés à l’intérieur de la Tour. Trop bien conçue. Trop hermétique. Piégés pour l’éternité. Alors, comme c’est un peu longuet, on a relancé la machine à idées à dégommer la Sorcière. Mais moi, je savais que c’était foutu d’avance. On avait déjà perdu toutes les batailles : pour quelle raison on aurait gagné cette guerre ? Perso, j’en avais ma claque de ces histoires. Alors j’ai repéré une dimension lointaine, la plus paumée que j’ai pu trouver et je m’y suis carapaté. Je suis resté ici depuis et je le referais si c’était à refaire. Zéro regret. »

Il glissa un œil dans le goulot de la bouteille. Sa mine s’assombrit à la vue du fond.

« Je comprends », répondit Ézéchiel. Il se sentait presque pris de vertiges. Souvent, les questions sur l’origine de la Tour de la Sorcière lui avaient tenu compagnie. Mais elle recelait encore plus de secrets qu’il ne l’aurait imaginé.

Il releva alors le regard comme on se sort la tête de l’eau. Toute cette histoire ne manquait pas d’intérêt, mais il gardait en mémoire la vraie raison de sa venue ici.

« Et les Bâtisseurs que vous avez laissés derrière vous ? Où sont-ils restés ? »

L’ermite nettoyait ses lunettes. Mais même après les avoir renfilées il comprit que, plus que la saleté sur ses verres, c’était bien l’alcool qui floutait sa vision. Il fronça du nez et lâcha :

« Si je vous le dis, vous me promettez de vous barrer et de plus jamais refoutre les pieds ici ? Ni de raconter à quiconque que je me planque ici, ça va de soi. D’accord ? »

Ézéchiel lui répondit par un large sourire.

« Je le jure sur ma vie. »

VIII-8 : Le rocher
VIII-10 : Seul

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