VIII-3 : L’esturgeon

L’écho du son de ses grosses bottes mourut bien après qu’Ézéchiel se soit immobilisé. Il observa le cul-de-sac d’un air songeur. L’oppressante pénombre se resserra lentement autour de lui, comme si le labyrinthe se réjouissait d’avance d’avoir piégé le Brise-tronche.

Ce qui n’empêcha pas ce dernier de sourire de toutes ses dents. Il déposa son sac au sol, campa ses positions et brandit sa torche vers le mur de briques. Celui-ci lui faisait face, pareil à un videur de boîte de nuit courroucé. Ézéchiel conserva son calme et prit son mal en patience. Il savait quoi faire. Et surtout : quand.

En vertu de tous les pouvoirs et les tâches que la Sorcière lui avait confiés au fil des âges, le forgeron s’était taillé une connaissance sans égale de la plupart des disciplines. Il était, oserait-on dire, le type le plus multicompétent de toute la Tour. Il était passé maître dans nombre d’artisanats : forge, orfèvrerie, ébénisterie, menuiserie, cuisine, poterie, couture et tant d’autres ; certes ! Mais il excellait aussi dans nombre d’arts et sciences de toutes sortes.

Cette accumulation de connaissances, uniquement permise par la combinaison singulière de l’immortalité et du voyage dans le temps, lui avait bien servi à étudier la Tour. Quand bien même la logique de celle-ci semblait échapper aux esprits les plus vifs, Ézéchiel l’avait (plus ou moins) cernée au fil des ans. Pour lui, c’était comme passer sa vie entière avec la même femme et se questionner chaque jour sur les mystères de son comportement. La tâche est colossale, mais l’enjeu, à la hauteur.

Ainsi, alors que les habitants de la Tour eux-mêmes considéraient que les passages à travers les mondes s’ouvraient de façon arbitraire, Ézéchiel avait depuis fort longtemps percé le secret de ces portes. Il avait eu tout le temps de réaliser des observations, des expériences empiriques (dont certaines amenaient à se retrouver bloqué dans un Étage sans planète ni atmosphère. Les risques du métier, dirons-nous) et d’en tirer des conclusions.

Voilà pourquoi, à l’heure de cette histoire, Ezéchiel disposait d’une somme de savoirs comparables à nulle autre, sublimée par son intime connaissance de la Tour de la Sorcière. Ce qui faisait probablement de lui le seul être, si l’on exceptait ses doubles, à pouvoir calculer l’emplacement et l’instant exacts de l’apparition d’une porte.

D’où sa présence dans ce labyrinthe oublié de tous, perdu aux confins d’une réalité désertée de vie. C’était là que ses découvertes sur les Bâtisseurs l’avaient mené. Il avait de l’avance, mais comme il aimait le répéter, « Mieux vaut beaucoup d’avance qu’un peu de retard« . Ça vaut aussi bien quand on attend l’apparition d’un passage qui ne s’ouvre que tous les dix mille ans, à une vache près.

Un courant d’air caressa sa barbe et la porte se matérialisa face à lui. Une porte toute simple et sans fioriture : un cadre en bois, une planche, une poignée. L’essence même de la porte. Le forgeron se demandait parfois si, lors de la conception de la Tour, les Bâtisseurs avaient débattu de l’apparence des passages entre les Étages. Qui sait ? Si cette responsabilité était tombée entre les mains d’un original, peut-être Ézéchiel n’aurait-il pas fait face à une porte, mais à une écoutille, ou bien une bouche d’égout, ou alors une cabine téléphonique, ou encore la gueule béante d’un esturgeon.

Du fond de son sac sans fond (c’est une expression), Ézéchiel récupéra le lourd volume emprunté à la bibliothèque, malgré le désaccord formel de la bibliothécaire ; en effet, parmi tous ceux qui avaient tenu tête au forgeron de la Tour, peu étaient encore capables s’en vanter. Il l’ouvrit à une page marquée et plissa des yeux.

Le livre était sans équivoque. C’était écrit rouge sur noir : peu après l’ouverture de la Tour, les Bâtisseurs étaient partis étudier les dimensions des plus isolées. Pourquoi et dans de quel but ? Le livre ne l’expliquait pas. Mais il mentionnait toutefois un Étage où certains d’entre eux auraient trouvé refuge, voilà bien longtemps. Bien avant qu’Ézéchiel ne devienne le serviteur de la Sorcière ; ce qui, comme on le sait, le privait de rembobiner le temps jusque-là. Et il avait beau remonter aussi loin qu’il le pouvait : les Bâtisseurs auraient disparu. Mais avec un peu de chance, peut-être y avaient-ils laissé une trace.

Ça se tente. J’imagine déjà la tête des truffes du Consulat, quand je leur ramènerai l’explication du mystère de Cody. Ils feront moins les cakes, hein. Et surtout, ils me verseront un paquet de flouze.

Tout fier de sa répartie intérieure, le forgeron rangea le livre, posa sa main sur la poignée et se fit avaler par la porte comme un bourdon par un aspirateur.

VIII-2 : Le survivant
VIII-4 : La massue

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