V-7 : Les souterrains

Après la traversée de rues désertées de Port-Marlique, Ézéchiel dévoila un passage secret astucieusement dissimulé dans les toilettes des dames d’une prison pour hommes. Madame Cochon sur les talons, il s’engagea dans un tunnel noyé de ténèbres qu’aucune lumière naturelle ne pouvait repousser. Il arpenta des cavernes inarpentées depuis des années. Il franchit un labyrinthe infranchissable, au cheminement connu de lui seul. Il dépassa de lourdes portes indépassables, sans serrure ni poignée, qui s’ouvraient comme par magie à son approche.

Pour finir, il récupéra un paquetage de saucissons secs caché sous une dalle.

« Ben, oué, dit-il à une Madame Cochon perplexe. C’est important, d’avoir du bon saucisson, quand on fait de la route. C’est du canard. T’en veux un petit bout ? »

Il réajusta les sangles sur ses épaules. La tignasse blonde de Cody dépassait du sac. Le grappin de la gamine pendait à l’une des attaches ; le forgeron avait jugé bon de l’emporter, juste au cas où.

Le saucisson goûté, Ézéchiel et Madame Cochon s’engagèrent à travers un nouveau dédale. La température chuta dès les premiers couloirs ; phénomène sans doute lié à l’épaisse brume blanche. Des araignées de la taille d’un rat grimpaient paresseusement au plafond, incommodées par leur propre taille. L’une d’elles eut la triste idée de se laisser pendouiller sous le nez du Brise-tronche, qui lui décocha un revers hargneux. La malheureuse créature rebondit au sol et s’enfuit cahin-caha, non sans semer deux ou trois pattes derrière elle.

Guère rassurée, Madame Cochon frissonna et se rapprocha d’Ézéchiel. Après de multiples embranchements, une galerie étriquée et humide s’ouvrit à eux. La flamme vacillante de la torche peinait à éclairer quoi que ce soit. Ici, l’obscurité était si épaisse qu’on aurait pu la mettre en boîte et s’en servir pour plus tard.

Alors, le forgeron s’immobilisa sans motif apparent et flanqua deux coups contre le mur. La moustache de Madame Cochon frémit tandis que, non loin, trois paires d’yeux brillants s’éveillaient. L’une rouge comme le sang, l’autre blanche comme l’ivoire et la dernière verte comme l’émeraude.

La chose se redressa. Ses griffes raclèrent le sol dans un crissement à briser un verre. Le sol vibra sous ses pas.

Et à en juger par les vibrations, elle possédait plus de deux pattes.

« Ézéchiel, murmura une voix profonde comme une tombe. Ça faisait longtemps.

— Pas assez, à mon goût », rétorqua le forgeron.

Un grognement désapprobateur s’éleva.

« Je sais pourquoi tu es venu ! s’exclama une deuxième voix sèche et colérique. Mais je ne te laisserai pas faire ! »

Ézéchiel lâcha un son entre la toux et le rire.

« Pardon ?

— Tu m’as bien compris… siffla une troisième voix, doucereuse. Tu n’iras pas dans les Limbes… La Sorcière ne veut pas te voir là-bas…

— À la bonne heure. Mais elle pouvait pas me le dire elle-même ? Elle était obligée de m’envoyer son sous-fifre ? Montre-moi au moins ta sale tête, qu’on parle face à face ! »

On entendit les créatures se redresser d’un seul mouvement. Et même les ombres s’enfuirent à sa vue.

« Grouik ! » couina Madame Cochon.

On le sait, Madame Cochon était loin d’être une froussarde. Madame Cochon se promenait dans les galeries du Geôlier l’esprit tranquille. Madame Cochon s’invitait à bord de vaisseaux pirates pour y boulotter du raisin bien juteux. Madame Cochon affrontait des magiciennes puissantes et cruelles, le groin haut et la moustache au vent.

Mais le courage de Madame Cochon avait, comme toute chose, ses propres exceptions. Voilà pourquoi Madame Cochon plongea derrière Ézéchiel, sans toutefois parvenir à dissimuler l’entièreté de son auguste postérieur.

Car ce monstre-là était unique en son genre. Son torse et sa tête s’apparentaient à ceux d’un lion, quand l’arrière de son corps ainsi qu’une seconde tête tenaient de la chèvre. Enfin, un interminable serpent aux écailles luisantes, aux crocs saillants et au regard sournois, servait de queue à la créature.

La noble et terrifiante la chimère s’avança, ses six yeux rivés sur le forgeron.

« La Sorcière est mécontente, Ézéchiel ! s’écria la chèvre. Elle t’a gracieusement accordé l’immortalité et la maîtrise du temps ; et toi, qu’est-ce que tu en fais ? Tu te balades d’époque en époque, tandis que tes doubles imbéciles se multiplient et sèment la panique. Ça ne peut plus durer !

— Faut le dire à mes doubles. Ce sont eux, les maboules qui foutent le souk.

— Ne fais pas l’innocent, tonna le lion. Eux et toi n’êtes qu’une seule et même personne. Tu pourrais les empêcher de nuire si tu t’en donnais les moyens. Tu le sais très bien ; la Sorcière aussi. Et elle doute plus que jamais de ton sérieux.

— J’oserais même dire qu’elle est furieuse contre toi… susurra le serpent. Qui sait ?… Peut-être te remplacera-t-elle bientôt ?… »

Ézéchiel croisa les bras. Le scepticisme se lisait dans ses yeux, sur ses lèvres et même dans sa barbe.

« Tu rêvasses. Elle peut pas se passer de moi, ça fait trop d’années que je la sers… Et ça, c’est bien parce que je suis le meilleur dans ce que je fais.

— Mensonges ! cracha la chèvre. La Sorcière ne t’a pas choisi pour tes qualités ! Tu es son serviteur, car telle est ta punition pour avoir été le premier des misérables à t’aventurer dans la Tour ! Croyais-tu que je l’ignorais ?

— Mais enfin, Ézéchiel, tout le monde sait ça…

— Tout le monde.

— Grouik ? » s’étonna Madame Cochon.

Ézéchiel serra les poings. Son regard aurait suffi à enflammer un arbre.

« Si elle est pas contente, la mégère, elle peut toujours se débarrasser de moi. Je demande que ça ! Qu’on me rende ma liberté et qu’on me foute la paix, avec cette connerie de Tour !

— Je doute que ta liberté soit dans ses plans…

— Certainement pas ! Une punition, c’est tout ce que tu mérites !

— Un châtiment à la hauteur de ton opprobre. »

Le forgeron éclata de rire.

« Tu moisis dans ce trou depuis des siècles et t’oses me dire que je n’ai plus les faveurs ? Allons bon ! C’est pas la première fois que je l’ai déçue et sans doute pas la dernière. Et alors ? La Sorcière pourrait pas tenir la baraque sans moi. Le tôlier, ici, c’est moi ! Fourre-toi bien ça dans le crâne. Ou tes trois crânes. J’sais pas trop comment ça fonctionne.

— Quel prétentieux !

— Tu es trop sûr de toi, cher Ézéchiel…

— Je vais devoir t’enseigner les bonnes manières, on dirait. »

Le Brise-tronche fit craquer sa nuque. Son sourire fondit comme une glace à la fraise au feu.

« Assez perdu de temps avec les expériences ratées. J’ai à faire. »

Il fit un pas en avant. À peine son talon avait-il touché le sol que le lion rugit, la chèvre bêla et le serpent siffla.

« Tu n’iras pas plus loin, forgeron, mugirent-ils d’une voix.

— J’ai pas envie de jouer. Dégage du passage. »

Ézéchiel s’avança droit à travers le couloir. Madame Cochon le suivit, non sans coller le mur d’aussi près que sa constitution l’y autorisait.

Sans crier gare, la chimère lui bondit dessus. Ézéchiel s’y était probablement attendu, car son poing décrivit un mouvement de balancier fluide et percuta la face du lion. Ses phalanges rencontrèrent le museau de la créature avec un horrible craquement.

Des lieues plus haut, à la surface, de vieilles blessures s’éveillèrent douloureusement pour annoncer qu’une fois de plus, le Brise-tronche avait sévi.

Madame Cochon émit un grouinement étranglé et fila se blottir dans un coin, ses sabots plaqués sur ses yeux. Elle ne put toutefois empêcher le rugissement de la chimère de parvenir à ses oreilles.

Folle de douleur et désorientée, celle-ci tituba sur ses quatre pattes. Le choc passé, elle darda trois regards brûlant de haine sur le forgeron. Puis elle revint à la charge, cornes braquées vers l’avant. Elle frappa Ézéchiel en plein abdomen et le souleva du sol. Sa torche lui échappa et il fut emporté dans les ténèbres.

La course des deux adversaires se finit contre le mur avec un choc sourd. Ainsi acculé, le forgeron sentit les cornes de l’animal se loger dans ses organes et ne put contenir un grognement de douleur. Le monstre parut s’en délecter et même en jouer, puisqu’il remua sèchement la tête afin de multiplier les lésions causées à son ennemi.

Ézéchiel abattit son énorme poing sur le crâne de la chèvre. Le serpent jaillit alors. Le forgeron leva le bras et la mâchoire grande ouverte se referma sur son poignet.

Le reptile afficha un air de vicieuse satisfaction, sans doute contenté par la perspective d’une morsure venimeuse.

Puis il sentit quelque chose se casser net et se recula bien vite.

« On dirait que t’as oublié un truc », grinça Ézéchiel. Il leva le bras ; les crocs du serpent brisés étaient enfoncés à travers sa peau. Ils n’avaient guère résisté la densité de sa chair.

Cependant la chimère revint aussitôt à la charge, la gueule du lion grande ouverte. Ézéchiel bloqua les mâchoires de ses mains et fut à nouveau repoussé contre le mur. Les énormes crocs lacéraient ses phalanges et l’haleine du fauve balayait son visage. Un seul instant de faiblesse et sa tête servirait d’amuse-gueule au monstre.

Avec un hurlement, le forgeron lui déboîta la mâchoire. Le lion ouvrit des yeux ronds et lâcha un cri étranglé. Ézéchiel en profita pour lui marteler le flanc de ses poings. À force de se débattre sous les assauts répétés, la chimère lacéra le visage de son adversaire d’un coup de corne hasardeux.

Ézéchiel bascula en arrière, une main plaquée sur son front et tituba contre le mur comme un ivrogne. La chimère s’éloigna, repliée sur elle-même et fébrile. Les deux adversaires se tinrent ainsi, prostrés dans leur propre souffrance, leurs échanges réduits à grognements étouffés et menaces marmonnées.

Tremblant comme une feuille, Madame Cochon risqua un œil par-dessus sa patte. Elle vit le forgeron porter une main à son abdomen ; une large tache souillait son vêtement. Il cracha un glaviot de sang et retira les crocs fichés dans son poignet.

« Oh, te voilà bien amoché… persifla la chimère. Rien ne peut survivre à mon venin… Tu seras mort d’ici dix minutes, tout au plus…

— Je suis immortel, andouille ! aboya Ézéchiel. Et quand bien même : dix minutes, c’est bien suffisant pour te démolir la tronche.

— Menteur ! Je sais qu’un de tes doubles est mort par ta faute ! Tu n’es qu’un mortel, forgeron. Tu es juste un peu plus difficile à tuer ! »

Un horrible rictus se dessina sur le visage d’Ézéchiel.

« Mon double est mort parce que je l’ai réduit en bouillie. Ça fait partie des blessures dont personne ne peut se remettre. Mais t’en fais pas. C’est rien, comparé à ce que je te réserve. »

V-6 : Le monocle
V-8 : Le monstre

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