VII-5 : Les soldats

« Butin de l’herbe de corbeille à nouille. »

À quelques ajustements près, tels furent les propos du lieutenant Brak. En effet, le spectacle de la rue dévastée avait de quoi vous ôter les mots de la bouche.

Les vestiges du marché maculaient sol, murs et toits. Un mélange gluant de pulpe d’agrume et d’œuf séchait sur les dalles. Des morceaux de bois brisé traînaient partout, empêtrés dans un tapis informe de matières autrefois comestibles. Les devantures de nombreux commerces étaient en miettes. L’un des bâtiments était scindé d’une large fêlure, de ses fondations jusqu’à son sommet. Coincée dans une fenêtre, une bâche déchirée claquait au rythme du vent tel le drapeau d’un vaisseau fantôme. Ce même vent qui berçait feuilles de laitue et plumes de volaille dans les airs.

Les rues adjacentes faisaient tout aussi peine à voir. Brak vit d’un œil ahuri quelques citadins s’extraire des décombres en rampant. Un bombardement aérien aurait probablement produit un résultat similaire. Tout le quartier paraissait avoir essuyé une guerre. Il n’attendait plus que les Cavaliers de l’Apocalypse pour l’achever.

« Euh… Récupérez les poules », bafouilla le lieutenant Brak.

Ses hommes incrédules titubèrent après une douzaine de volatiles désorientés, en vain.

« Caporal, envoyez un message aux services du Consul.

— Mon lieutenant ? » s’enquit une adolescente maigrichonne affublée d’un casque trop grand.

Brak loucha sur son visage dévasté par l’acné. Il n’avait même plus l’énergie d’afficher sa surprise.

« D’où tu sors, toi ? Où est le caporal ?

— Malade. Vilaine gastro-entérite. Pas beau à voir. Il m’a envoyée en remplacement. Je suis sa fille aînée, je m’appelle…

— Je me fous de qui tu es, trancha Brak. Toi et tes boutons, vous filez fissa au palais. Dis-leur de se remuer le gras. Ça rigole plus. Je veux un décret d’état d’urgence dans l’heure. Pigé ?

— L’état d’urgence ! Sauf votre respect, mon lieutenant, n’est-ce pas excessif ? »

Le lieutenant plissa les yeux (un peu trop pour y voir clair, d’ailleurs), balaya les ruines du regard, chassa la plume logée dans sa narine gauche et lança d’un air dédaigneux :

« Mon gars, si ça ce n’est pas une urgence, je vois pas ce qui peut l’être. »

L’adolescente fit la moue.

« Je suis pas un gars, je suis une fille.

— C’est vrai, mais j’ai toujours rêvé de dire ça », admit Brak d’un air confus.

Loin de ces discussions, Cody et le Geôlier se livraient un combat aussi brutal qu’absurde. Aveuglé par la colère, ce dernier employait tout ce qui lui passait sous la main (respectivement : une charrue, un gros bâton, un morceau de mur, un hachoir à viande et une vache). Cody esquivait ses assauts et répondait coup sur coup. Chaque attaque de ses petits poings s’accompagnait d’un éclair, comme si Zeus en personne avait décidé de prêter main-forte à cette gamine qu’il pensait à tort issue de sa luxuriante progéniture.

Cody roula au sol pour éviter une table, dégaina son grappin et fit feu sur le Geôlier. Elle tira sur la poignée de toutes ses forces et mit le colosse à genou. Puis elle bondit sur son bras musculeux et lui flanqua un coup de pied dans le casque. La tête du Geôlier heurta un mur avec un craquement de pierre fendue. Lorsqu’il se redressa, son pas était vacillant et mal assuré.

« T’es increvable ! s’exclama Cody, entre admiration et effarement. Tu es sûr d’être fait de chair et d’os ? »

En réponse, le colosse profita de ce relâchement pour la soulever par les jambes et la rabattre au sol. Cody avait toutefois éprouvé cette méthode et bloqua l’impact du plat de la main. Mais il parvint à la surprendre en la jetant contre le mur, de la même manière qu’il aurait lancé un ballon.

Cody joua le jeu du ballon au point de rebondir. Sa trajectoire, en revanche, n’eut guère l’envie de respecter plus longtemps la physique d’une balle ; elle fila droit vers la tête du Geôlier et lui asséna un terrible uppercut.

Son casque voltigea et il s’effondra de tout son long comme un géant déchu. Sa lourde carcasse arracha au sol un grondement pareil à celui du tonnerre. De quoi provoquer chez Zeus un hochement de tête appréciateur.

Cody se ramassa sur elle-même, prête pour le deuxième round. Mais il n’y eut pas de nouvelle charge, cette fois-ci. Le Geôlier demeura au sol, les poings serrés et son ventre rebondi parcouru de tressaillements. En s’approchant, Cody crut entendre des sanglots.

« Geôlier… Tu pleures ? » s’enquit-elle. Sur ses traits, la stupeur disputait à l’émotion.

Le colosse se redressa sur son séant et révéla son visage. Un visage bien plus humain que Cody ne l’avait imaginé, en dépit d’yeux globuleux et de joues charnues. Dans l’ensemble, il avait des airs de nouveau-né en colère.

Cody lut dans son regard un mélange de colère, de frustration et de détresse.

N’y tenant plus, il fourra ses poings dans ses yeux et fondit en sanglots. Troublée, Cody s’approcha d’un pas prudent.

« Pourquoi tu pleures ? Je t’ai fait mal ?… »

Assis près du Geôlier, Roger tira sa paupière inférieure du doigt ; ce qui était en soi un exploit, puisqu’il ne possédait pas de mains. Le colosse remarqua la présence du porcelet et lui effleura la tête de son énorme paluche. Cody se remémora soudain la complicité qu’il entretenait avec les animaux. L’attitude de la souris du Deuxième Étage lui revint : pas un instant elle n’avait semblé craindre le Geôlier, en dépit de sa terrifiante apparence.

Non sans froncer les sourcils, Roger se laissa faire et offrit Cody l’occasion de se rapprocher. Le trouble la gagna : en le voyant ainsi, en pleurs et misérable, elle ne put qu’éprouver de la pitié à son endroit.

« Pardonne-moi, Geôlier. J’aurais pas dû casser ta maison. C’est pour ça, que tu m’en veux ? Je sais que je me suis mal comportée, moi aussi. Je voulais juste libérer Samson… Pardon… »

Le Geôlier tira de sa poche un délicat tissu à dentelle et se moucha dedans. Avec un peu plus de colère, il décrocha son sac en bandoulière et l’ouvrit. Une pluie d’objets tordus et de débris chuta au sol. Malgré ses yeux humides, Cody reconnut les biens détruits par sa propre massue.

« Ton tourne-disque… fit-elle d’une voix tremblante. Il était si joli… Qu’est-ce qui m’a pris ? Pourquoi j’ai tout cassé ?… »

Ces mots arrachèrent au Geôlier des sanglots déchirants. Un nouveau mouchage résonna avec la sonorité d’un tuba.

Cody pleurait aussi. Ses joues brûlaient de honte. Ses propres questions tournaient encore dans son esprit comme un irrésistible manège : pourquoi avait-elle détruit ces objets ? Par vengeance ? Colère ? Ou simplement parce qu’elle en avait eu le pouvoir ? Certes, elle et le Geôlier n’étaient pas du même côté de la barrière. Il l’avait de plus brutalisée et enfermée, ainsi que Samson… Mais les paroles de son ami firent écho à ses pensées :

« Que nous les aimions ou pas, avait dit le Cane Corso, ces gens travaillent pour la Tour. Tu l’as dit toi-même : ils sont aussi prisonniers que nous. Et peut-être n’ont-ils guère le choix. Nous ignorons ce que nous ferions, à leur place. Nous ne pouvons leur tenir rigueur d’accomplir leur devoir. »

Cody comprenait à présent ce qu’il avait voulu dire. Ce n’était pas une invitation à baisser la tête et à se laisser faire. La question était ailleurs ; il en allait du respect de l’adversaire. Même si chaque camp s’affrontait pour défendre une cause qu’il estimait juste, derrière tout ennemi se tenait une personne portant le poids de sa propre histoire, de ses sentiments, de ses espoirs.

Mais plus encore : s’opposer au Geôlier était une chose ; détruire ce qui lui était précieux en était une autre. En dévastant les appartements du colosse, Cody n’avait pas œuvré pour sa propre cause. À l’inverse, elle s’était abaissée au rang d’un vandale qui souille et blesse pour son bon plaisir.

Ses yeux bordés de larmes explorèrent les ruines. Les marchandises gâchées, la nourriture gaspillée, les maisons abîmées, les habitants accablés… Partout où le regard portait s’étiraient les dégâts causés par sa force. Qu’avait-elle gagné depuis son entrée à la Tour ? Rien… Qui avait-elle aidé ? Personne, hormis elle-même. Sa quête de la Sorcière ne semait que malheur et destruction.

Cette pensée duscitait chez elle une grande terreur et pourtant Cody y reconnaissait une vérité. Pour la première fois, elle appréhendait son reflet dans le miroir. Un reflet entier et douloureux, et non pas limité aux seuls fragments qu’elle appréciait.

Les larmes roulèrent sur ses joues. Elle se rapprocha du Geôlier. Comme si l’affliction du colosse cristallisait le fruit de ses erreurs, elle souhaitait obtenir son pardon. Réparer son tort.

« Je ne voulais vraiment pas… Je… »

Elle s’avança un peu plus et s’imagina tenir entre les mains un tourne-disque tout neuf ; ainsi que, pourquoi pas, une magnifique collection de vinyles. Quelle ne serait pas la joie du Geôlier, de recevoir un si beau cadeau ! Peut-être accepterait-il de la pardonner, ainsi ?

Soudain, le colosse tourna vers elle son visage de bébé. Il la fixa, sidéré. Cody lui renvoya son regard.

« Gruik ? » intervint Roger, son petit sabot pointé sur le tourne-disque flambant neuf que la gamine serrait contre elle.

Cody baissa les yeux. Elle cilla frénétiquement à la vue de l’appareil. À quel moment s’était-il matérialisé dans ses bras ? Elle l’ignorait autant que les deux spectateurs de ce prodige. Mais le tourne-disque, identique à celui qu’avait naguère possédé le Geôlier, était bel et bien là.

Croyant qu’elle le lui tendait, celui-ci s’en rempara avec une joie fébrile.

« Mu ? Mumu ? »

Il posa l’objet avec un respect religieux et mit un vinyle à jouer. Quelques instants plus tard s’élevaient les paroles d’une comptine aux intonations agaçantes :

Chez les cochons on ira

Pendant que le loup n’y est pas

Si le loup y était

Les cochons l’mangeraient

Mais comme il y est pas

Y aura des pizzas

Il n’en fallut pas plus au Geôlier pour se dandiner sur ses grosses jambes, un sourire radieux aux lèvres. Il se tourna vers la gamine, ému.

« Tu… » commença-t-elle, mais le colosse la souleva et la serra dans ses bras. Puis il la déposa, ébouriffée, s’empara du tourne-disque et de sa nouvelle collection et s’en fut, l’air nasillard de la chanson avec lui. Même le sol avait renoncé à vibrer sous ses pas.

Cody resta pantoise au milieu des ruines et des citadins médusés. Sans rien trouver à redire, elle et Roger suivirent le Geôlier des yeux jusqu’à ce qu’il fut hors de vue.

Puis ils échangèrent un regard. Ils n’avaient toujours rien trouvé à dire.

VII-4 : Le poussin
VII-6 : Le conseil

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