IV-1 : Les saucisses

Ce matin-là, le capitaine Kolbert mit cap sur Port-Marlique, la légendaire aéropole au surnom (à la douce consonance, mais à l’originalité douteuse) de Cité des Rêves.

Malgré les déboires de la veille, les pirates firent montre d’une stricte efficacité. Port-Marlique les attendait, dominant la mer de nuages de sa magnificence, et attirait à elle les navires par milliers comme autant d’abeilles regagnant la ruche. Montée sur plusieurs vastes îles, la ville se tenait suspendue dans les airs par un savant mélange d’antique technologie et de magie arcanique. Une nuée de vaisseaux prêts à rejoindre ses quais la cernait.

Depuis le pont, Cody, Samson et Madame Cochon pouvaient observer un armada d’aéronefs de toutes formes. La gamine avait mauvaise mine à cause de sa nuit agitée ; mais l’insoupçonnable variété de navires ne manqua pas de l’émerveiller. Certains ressemblaient plus à des montagnes à voiles qu’à des bateaux ; d’autres, vraisemblablement téléguidés, étaient trop petits pour accueillir ne serait-ce qu’un passager. Certains étaient de traditionnelles constructions de bois ; d’autres des structures entièrement mécanisées. Certains se paraient de couleurs chatoyantes ; d’autres optaient pour la sobriété. Quant à La Perle des Cieux, elle se fondait sans mal dans ce véritable festival de la batellerie.

Sur l’île principale, plusieurs immenses bâtisses trônaient au milieu d’arbres feuillus. En contrebas, on apercevait des rues pavées où grouillaient d’innombrables passants. La rumeur de la foule s’élevait jusqu’à eux. Le jour était à peine levé que l’animation battait son plein.

La Perle rejoignit l’un des nombreux quais alignés le long des façades de Port-Marlique. Les pirates lancèrent les amarres à des ouvriers et entreprirent de déplier le ponton.

Non sans émotion, Cody, Samson et Madame Cochon firent leurs adieux à l’équipage. Kolbert leur rappela que tous trois conserveraient le statut de passager privilégié à bord de La Perle. Cody reçut même une invitation formelle à rejoindre l’équipage, valable dès le jour où basculer dans la forfanterie ferait partie de ses plans de carrière.

Sur conseil des forbans, la gamine garda sur elle ses vêtements de pirate, plus en accord avec les codes vestimentaires de la Cité des Rêves. Ses anciens habits demeurèrent dans un sac à bandoulière qu’on lui remit avec quelques provisions, une somme respectable de monnaie locale et bien évidemment sa fidèle massue.

On les accompagna aux quais supérieurs et, après une dernière poignée de main avec le capitaine, Cody s’engagea dans les rues animées et débordantes de vie, Samson et Madame Cochon sur les talons.

On l’a déjà dit à plusieurs reprise au cours de ce récit : Port-Marlique était une des villes les plus peuplées de la Tour. Par conséquent, le lieu grouillait.

Des marchands vantaient les mérites de leurs produits, des artisans étalaient la beauté de leurs ouvrages, des conspirateurs soufflaient leurs odieux plans dans les recoins reculés, des bandes de bardes livraient des chants tantôt prenants tantôt médiocres, des mercenaires armés jusqu’aux dents paradaient, des prédicateurs clamaient un charabia inintelligible (en s’approchant, on devinait vite qu’il était question de fin du monde, de dieux et de repentance) et la clientèle de tavernes pleines à craquer débordait dans les rues.

Cody, Samson et Madame Cochon se mêlèrent à une foule de pirates, de guerriers, d’aventuriers, d’érudits, d’artistes et de gens habillés de toutes les façons. En dépit de son impressionnante carrure et de ses multiples cicatrices, Samson ne détonnait pas dans cet environnement. Il avait beau dépasser la foule d’une bonne tête ; nul ne prêtait plus d’attention à lui que nécessaire. Et pour sa part, il n’en demandait pas moins.

Quant à Cody, elle n’avait manifestement pas l’habitude des grandes villes. En effet, elle essayait de regarder partout à la fois. Sa tête bougeait de bas en haut et de gauche à droite, animée d’une farouche curiosité, ses couettes ballottées dans tous les sens.

Elle se raidit quand un délicieux fumet envahit ses narines. Un malheureux marchand de saucisses dut subir l’assaut d’une Cody vorace et appela tout d’abord la garde à la rescousse. Il fut tiré d’affaire par Samson, qui retint la gamine par le col et lui expliqua qu’il lui fallait payer pour manger. L’intéressée fouilla ses poches et, quelques instants après, ils repartaient avec une énorme miche de pain fourrée d’une douzaine de saucisses épicées.

« Ch’est quoi, cha ? lança-t-elle en articulant tant bien que mal.

Un homme-statue », répondit Samson, qui avait l’avantage de ne pas avoir à articuler pour être compréhensible. Cody déglutit bruyamment et s’extasia :

« Et il reste comme ça toute la journée ? Il en a dans le slibard !

— Grouik ! » s’exclama Madame Cochon. Du groin, elle désignait un enclos non loin. Cody engloutit une autre saucisse, sans tenir compte de l’huile qui lui imprégnait les joues et le bout du nez et suivit la direction pointée par sa compagne.

« Oh ! Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Un hippogriffe », s’étonna Samson. Sa truffe huma en direction de la créature mi-cheval mi-oiseau, assoupie sur un matelas de paille. « Des créatures de légende. J’ignorais qu’elles existaient, dans la Tour. »

Il voulut couvrir Cody du regard, mais à sa surprise, la gamine avait disparu. Une pointe d’angoisse perça sa poitrine et il se hâta de flairer sa piste. Il n’eut pas à chercher longtemps : il la retrouva quelques pas plus loin, béate face à une boutique de robes. Elle se tenait si proche de la devanture que son nez tout plein de gras avait tracé un sillon sur la vitrine. Samson la laissa un moment, sous la surveillance de Madame Cochon, et se détourna. La gamine le rejoint finalement, les yeux écarquillés. Ils échangèrent un sourire et reprirent la direction du centre.

« Il y a vraiment beaucoup de monde ! C’est toujours aussi animé ?

Toujours. C’est comme ça, dans les grandes villes.

— C’est grand, oui ! Il n’y a personne pour surveiller tout ce monde ?

Surveiller ?

— Pour arrêter les voleurs, par exemple. »

Samson avala une saucisse à son tour, sous le regard insatisfait de Madame Cochon qui n’avait pas encore eu sa part. Mais le gourmand et moustachu animal n’eut pas le temps de protester que Cody lui en tendait une. Madame Cochon engloutit donc sa saucisse avec contentement.

« J’espère que ce n’est pas du cochon, murmura Samson à Cody.

— Nan. C’est du mouton. »

Samson pourlécha ses babines graisseuses avant de reprendre : « De ce qu’on m’a dit, la Guilde des Marchands s’occupe de maintenir l’ordre. Il va de leur intérêt que les rues soient sûres et le commerce, prospère. 

— Oh, d’accord… Je me demande simplement, avec tous ces pirates… Ils n’ont pas de problème ?

Visiblement, non… »

Les interrogations de Cody demeurent légitimes : puisque Port-Marlique était le port d’attache de la plupart des pirates des airs, elle était la cible naturelle de nombre d’entreprises délictueuses. Toutefois, comme l’avait bien évoqué Samson, la Guilde des Marchands veillait au grain. La politique de la ville se résumait donc en une simple phrase : « Tenez-vous à carreau et tout se passera bien. » Et tout se passait bien, la plupart du temps.

Ils dépassèrent un clown lancé dans un tour de magie. Il désigna Cody du doigt et l’invita à participer ; mais, intimidée par son maquillage et ses mimiques, la gamine se pressa contre Samson.

« Grouik ? souleva alors Cochon, la moustache courbée sous le poids de l’interrogation.

— C’est vrai, j’y pensais plus ! Comment on trouve la porte vers le Quatrième Étage ?

Difficilement. Leur emplacement change en permanence, rappela Samson. Mais voilà quelqu’un à même de nous renseigner. »

Il fit un mouvement de museau vers une enseigne ruisselante. Elle annonçait :

AU GRINCHEUX FORGERON

MERVEILLES ET TROUVAILLES D’ÉZÉCHIEL

Samson s’assit, un curieux geignement bloqué dans la poitrine.

« Au moins, il est honnête sur l’accueil réservé à sa clientèle.

— Encore ce vieux bonhomme ? bougonna Cody. Il est vraiment partout.

Tu ne crois pas si bien dire. Ézéchiel n’est pas n’importe quel forgeron. C’est le forgeron de la Tour. Tu l’as sans doute entendu se vanter d’être le meilleur dans son domaine et le pire, c’est que c’est probablement vrai.

— Eh bien ! Il en a pas l’air. Il est méchant.

— Grouik ? » s’enquit Madame Cochon. Il convient en effet de rappeler que le vaillant animal n’avait encore jamais eu affaire à Ézéchiel.

En réponse, Cody croisa tout d’abord les bras et gonfla les joues.

« Il a refusé de m’aider à libérer Samson. C’est pas gentil de sa part. Je l’aime pas. »

Samson haussa les épaules et voulut relativiser la gravité de l’affaire :

« Ézéchiel n’est l’allié que d’une seule personne : la Sorcière. Il est soumis à ses ordres et à ses règles. Je doute qu’elle l’ait autorisé à aider les prisonniers du Geôlier.

— Le Geôlier non plus, je l’aime pas. En plus, il est moche. »

Samson gloussa.

« Que nous les aimions ou pas, ces gens travaillent pour la Tour. Tu l’as dit toi-même : ils sont aussi prisonniers que nous. Peut-être n’ont-ils guère le choix. Nous ignorons ce que nous ferions, à leur place. Nous ne pouvons leur tenir rigueur d’accomplir leur devoir. » Il pencha sa grosse tête sur le côté. « Qu’est-ce que tu en penses, Cody ?

— Grmblgrmbl, répondit Cody, toute à sa bouderie.

Je te demande pardon ?

— J’ai dit : « peut-être que oui »… »

Samson refusa d’insister et se tourna plutôt vers la devanture. À travers la vitrine, on distinguait les contours assombris de lourds rideaux. Un écriteau sur la porte annonçait :

FERMÉ

« Grmbl, marmonna Cody, il n’est pas là. » Sa grogne se mua en peine à la vue de l’ultime saucisse, esseulée au fond du pain.

« En effet. C’eut été un heureux hasard de toute manière. Nous n’aurons qu’à revenir plus tard. »

Alors qu’ils tournaient les talons, un son s’éleva à l’intérieur de la boutique. Cody fit volte-face, une moitié de saucisse coincée entre les dents. Madame Cochon louchait sur l’autre moitié.

« J’entends des bruits. Et… Des cris ! rapporta Samson, dont l’ouïe aiguisée ne perdait pas une vibration de ce qui se tramait à l’intérieur.

— C’est peut-être un cambriolage ?

— Grouik ? suggéra Madame Cochon, la gueule grande ouverte pour accueillir la moitié de saucisse tant désirée.

— Je vais voir ! » s’écria Cody. Elle lâcha tout ce qu’elle tenait (au profit de Madame Cochon) et poussa la porte. Le loquet verrouillé sauta de ses gonds comme un bouchon de champagne et la gamine s’engagea à l’intérieur.

III-12 : L’imposture
IV-2 : Le voyageur

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