III-1 : Les pirates

Cody, Samson, ainsi que le fier et fidèle Monsieur Cochon, gravirent les escaliers. À la surface, ils découvrirent un pont bien plus vaste que la taille de la cale ne l’avait laissé paraître.

Ce navire-là possédait en effet pas moins de neuf mâts, massifs et épais. Dressés vers le ciel, ils déployaient d’immenses voiles blanches gonflées par le vent. Des machineries complexes, bruyantes et fumantes cernaient leur base ; des machines qui ne manquèrent pas de capter l’attention de Cody.

Un groupe s’amassait près de la proue, non loin. Nos amis, préparés à tomber nez à nez avec une meute rugissante et vindicative de pirates éméchés, se trouvaient en fin de compte assez isolés.

On entendait d’ici les échos d’une violente conversation entre l’équipage et celui du navire d’en face, le même qui, vraisemblablement, leur avait tiré dessus. Cody, Samson et Monsieur Cochon s’approchèrent, à l’affût de tout pirate décidé à bondir sur leur route un couteau entre les dents.

Un pirate de grande taille à l’interminable barbe noire striée de gris et aux yeux étonnamment clairs (sans doute le capitaine), échangeait avec le chef de l’autre équipage des sortes de jurons que Cody n’avait jamais entendus de sa vie. Le vocabulaire lui échappait en bonne partie, mais à en juger par leurs beuglement proches d’éructations animales et leur gestuelle suggestive, il lui parut clair que la situation avait atteint un seuil critique.

Les pirates d’un bord comme de l’autre appelaient au combat. L’air résonnait presque déjà des coups de feu et des cris de guerre. Les deux capitaines se braquaient avec leurs pistolets à canon, plongés dans un duel de regards des plus intenses (en tout cas, dans leur tête. Vu de l’extérieur, ils ressemblaient tout bonnement à deux barbus en train de se reluquer mutuellement.)

La tension atteignait son paroxysme quand soudain, l’équipage d’en face éclata de rire. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, leur galion avait fait demi-tour et s’éloignait déjà sur la mer de nuages.

Perplexes face à ce repli, les pirates du navire avaient bien du mal à déterminer s’ils devaient éprouver de la fierté (ne venaient-ils pas de faire fuir leurs ennemis ?), ou bien se sentir un peu vexés. Certains se collèrent quelques claques dans le dos pour faire bonne mesure, mais on voyait que le cœur n’y était pas.

L’équipage se rassembla autour du capitaine. L’occasion pour Cody de les observer de près.

Elle n’aurait su dire si la tension du moment leur donnait cet air si méchant. Quoi qu’il en soit, ils passaient visiblement une sale journée. On le devinait à leurs mines sombres, leurs grimaces de dégoût, leurs crachats au sol et au tic répandu consistant à tripoter son arme avec l’envie manifeste de s’en servir sur la première cible potentielle. Tout comme leur collègue croisé dans la cale, que Samson tenait encore en gueule, ils portaient des membres mécaniques ; à la seule et notable différence que les leurs fonctionnaient parfaitement. Plus surprenant, encore : certains arboraient des yeux métalliques, sortes de globes cuivrés incrustés dans leur orbite et munis de dizaines de minuscules loupes.

Enfin, tous sans exception portaient d’admirables barbes.

« … des tireurs auraient enflammé la mèche d’un canon par mégarde, grommelait le capitaine. D’après leur chef, les types étaient ronds comme des cochons.

— Et leur canon était chargé, comme par hasard, capitaine ? s’enquit un des pirates, un solide gaillard aux bras plus gros que sa tête.

— Oui, comme par hasard.

— Et braqué sur nous, comme par hasard ?

— Comme par hasard, oui.

— Troisième fois que ça arrive, cette semaine. Ils se payeraient pas un peu notre poire, capitaine ?

— C’est possible, matelot.

— Ça fait beaucoup de dégâts à cause du rhum, capitaine.

— Oui et ça pourrait nous arriver aussi ! renchérit un autre pirate. Il faudrait d’ailleurs penser à limiter la consommation d’alcool à bord. »

Cette audacieuse suggestion valut à son malheureux, mais honorable défenseur d’être promptement balancé à l’intérieur d’un tonneau. Ses collègues peinaient encore à digérer un tel affront de la part d’un équipage rival.

Puis, au moment de retourner à leur poste, les pirates firent face à Cody, Samson et Monsieur Cochon avec surprise.

Ils virent la gamine, son accoutrement étrange et ses binocles bourdonnantes ; Samson, dont la carrure tenait plus du char d’assaut sur pattes que du chien ; ainsi que le cochon, rond et rose, au regard des plus éloquents.

Finalement le capitaine rompit le silence. Il s’avança, les bras croisés. Son sourire avait beau plisser ses yeux, leur clarté se détachait de sa peau brune comme la lune sur un ciel d’encre.

« Hoy. Des passagers clandestins ? Je vous donne dix secondes pour quitter mon navire. Laissez quand même le cochon. Ça fait longtemps que nous n’avons pas dégusté un bon rôti.

— Grouik ! » rouspéta Monsieur Cochon.

Loin de se laisser intimider, Cody s’avança droit vers lui, posa ses poings sur ses hanches et bomba la poitrine.

« Dis donc, Monsieur Pirate, ce n’est pas de notre faute si la porte de l’Étage donne sur ta cale ! En plus, on a un otage. »

Le capitaine fixa le pirate que Samson portait dans sa gueule. Son regard devint noir, mais pas pour les raisons qu’on aurait imaginées…

« Fabio, espèce de rat de fond de cale… Rien de tout ça ne serait arrivé si tu avais tenu ton poste. Et tu as en plus trouvé le moyen de te faire capturer ? » Le capitaine se tourna vers Cody. « Prenez-le avec vous, tant qu’on y est. Ça nous fera un boulet en moins.

— Mais capitaine Kolbert ! lança Fabio d’une petite voix. Je pouvais pas savoir qu’un chien géant allait jaillir de là…

— Bah ! Ce n’est pas comme si tu t’étais déjà montré utile un jour dans ta vie. Tu n’es même pas fichu de réparer ton bras ! D’ailleurs, comment l’as-tu cassé ?

— Euh, euh, balbutia Fabio.

— En essayant d’ouvrir un bocal de cornichons, capitaine, rapporta un des matelots l’air le plus sérieux du monde.

— D’anchois », corrigea un autre.

Le capitaine Kolbert se flanqua une claque désespérée en plein visage. Fabio dégageait quant à lui l’impression d’un enfant qui tente de se recroqueviller sur lui-même pour disparaître de la surface de la Terre.

« Assez rigolé, déclara le capitaine pour couper court à la légèreté générale. Balancez-moi ces guignols par-dessus bord et réparons les dégâts. »

II-11 : La porte
III-2 : Kolbert

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