I-5 : Les lutins

Ils gravirent une colline si raide que Cody fut obligée de la grimper à quatre pattes.

« Je fais comme toi, Samson ! se réjouit-elle. T’as vu ?

J’ai vu. Veux-tu que je te donne quelques puces, également ? »

Elle partit d’un rire cristallin, mais s’interrompit bien vite. Une étrange musique montait à leurs oreilles tandis qu’ils se rapprochaient.

Cody croisa le regard de Samson et posa un index sur ses lèvres. Ils rampèrent silencieusement sur les derniers mètres et s’immobilisèrent.

En contrebas, un feu de joie s’élevait au milieu d’un terrain de terre battue. Des petits êtres s’affairaient tout autour, l’alimentaient avec de grosses bûches, cuisaient des baies sur ses hautes flammes, jouaient de la flûte et du tambour. D’autres se dandinaient dans des séries de contorsions maladroites qui auraient pu passer pour de la danse dans un asile d’aliénés.

Cody régla la distance de vue de ses binocles pour les observer plus en détail. C’étaient d’adorables personnages, au visage dissimulé par de grandes capuches et au corps, par une longue cape. Ils communiquaient par des sons aigus et se déplaçaient par petits bonds à cause de leurs jambes trop courtes. Un air de fête flottait autour du feu tandis qu’ils riaient, mangeaient et dansaient.

« Ces lutins ne semblent pas bien méchants. On pourrait leur demander s’ils ont vu les villageois. »

Samson grogna.

« Ça ne me dit rien qui vaille. Je ne connais pas ces créatures. Et si elles étaient agressives ?

— Ne dis pas de bêtises. Tu vois bien qu’elles sont gentilles ! »

Samson n’eut pas le temps de l’empêcher d’agiter un bras en l’air et de s’écrier :

« Hé ho ! Messieurs lutins ! On peut se joindre à vous ? »

Les créatures se tournèrent vers elle avec étonnement. Puis elles levèrent à leur tour les bras avec des petites exclamations comme pour lui souhaiter la bienvenue.

« Là, tu vois qu’ils ne nous veulent pas de mal ! Je vais leur parler. »

En son for intérieur, Samson maintenait que l’idée était mauvaise. Il se refusa toutefois à laisser la gamine s’avancer seule vers ces inconnus. Il se dressa de toute sa taille pour paraître aussi intimidant que possible et suivit Cody de près.

Les lutins abandonnèrent leurs activités et coururent à leur rencontre. Cody se retrouva vite encerclée. Les créatures l’approchèrent avec curiosité, puis tendirent peu à peu leurs mains vers elle pour la toucher.

« Bonjour ! Vous comprenez ce que je dis ? Vous savez où sont les gens du village ? »

Samson fit de son mieux pour coller Cody, mais les créatures se faufilèrent entre eux, tant et si bien qu’un agglutinement de lutins chaleureux les sépara bientôt. Ils se bousculaient les uns les autres pour être à portée de la gamine, sans considération pour Samson.

« Je n’aime pas ça, Cody… » dit-il devant l’enthousiasme croissant des lutins, dont les cris devinrent plus aigus et perçants.

Cody parut remarquer ce changement de comportement, car elle eut un mouvement de recul. Elle réalisa trop tard que l’attroupement lui barrait déjà la route.

L’enthousiasme avait par ailleurs cédé le pas à l’excitation. L’un des lutins fut même à moitié piétiné par ses semblables, insensibles à ses protestations. Ils ne prêtaient plus d’attention qu’à elle.

Cody tenta de battre en retraite, quand soudain, ils la saisirent par les poignets et les chevilles pour la soulever du sol.

« Samson ! » cria-t-elle, emportée par la marée.

À peine les créatures avaient-elles attrapé Cody que le chien géant avait bondi. Il fonça droit à travers le flot de lutins et le dispersa comme des quilles. Ceux-ci se jetèrent ventre à terre avec des couinements indignés. Samson s’arrêta devant le groupe qui portait Cody et émit son grognement le plus menaçant.

« Lâchez-la, ou je vous avale tout rond… »

Le lutin le plus proche lâcha une cheville, se tourna vers lui et ouvrit une bouche démesurée, un gouffre sans fond empli de dents pointues, capable d’engloutir une barque et ses occupants.

Le cœur de Samson se figea. Tandis que les autres prenaient à partie une Cody paniquée, trois assaillants l’encerclèrent. Leurs bouches, béantes comme les gueules d’hippopotames en train de bâiller, abritaient le reste de leur corps.

« Qu’est-ce que c’est que ces horreurs ? »

Samson s’élança vers le plus proche. Celui-ci vint à sa rencontre, préparé à le cueillir dans son gosier.

Au moment de l’impact, le Cane Corso feinta. Ses mâchoires se refermèrent sur le derrière du lutin. Il le souleva du sol et le projeta droit dans la bouche d’un de ses confrères. Ce dernier clôt son clapet, avant d’être percuté par un chien lourd comme un bœuf.

Le troisième assaillant lui barra la route. Le regard de Samson se posa sur la réserve de bois près du feu. Il saisit une grande branche avec sa gueule et l’expédia dans la bouche du lutin. Le morceau de bois se logea entre ses mâchoires et il tomba à la renverse.

Enfin à portée des ravisseurs de Cody, Samson mordit le bras du plus proche, qui lâcha prise en hurlant. D’un coup de patte, il balaya deux créatures et les envoya rouler dans la poussière.

Rétablis, Cody se redressa, les joues rouges et le regard noir. Elle dégaina son immense massue et balança un revers dévastateur au rang de lutins. Une partie d’entre eux fut expédiée dans les airs ; les autres s’étalèrent comme des dominos. Avec un second coup, Cody acheva de les disperser pour de bon.

Mais d’autres accouraient de toutes parts. Cody brandit son arme, prête à en découdre, avant que Samson ne la retienne par le col.

« Ils sont trop nombreux. Il faut fuir ! »

À contrecœur, Cody le suivit. Ils laissèrent derrière eux une marée de lutins furieux, une poignée d’entre eux assommés, et un dernier, errant sans but, un morceau de bois bloqué en travers de la mâchoire.

« Ils nous suivent ! » s’écria Cody.

Samson jeta un bref regard en arrière. Les lutins les talonnaient de près. Ils couraient de façon grotesque, les bras en l’air et la bouche grande ouverte. À son étonnement, ils étaient beaucoup plus rapides que leurs jambes courtaudes ne le laissaient présager.

« Ce sont eux, les responsables. Ils ont dévoré les villageois ! »

De retour sur la place du village, ils coururent se réfugier dans la salle commune. Samson déboula en renversant une grande table au passage. Il se redressa et ferma les portes avec sa tête.

Les mains de Cody demeuraient cramponnées à sa massue. La détermination peinte sur ses traits ne parvenait pas à effacer son anxiété.

« Samson, ils vont entrer ! On fait quoi, maintenant ?

Maintenant, il faut bloquer la porte. »

Cody acquiesça ; d’une main, elle souleva un buffet massif au-dessus de sa tête et le lâcha devant la porte avec fracas.

Les lutins avaient déjà encerclé le bâtiment. La plupart s’entassaient à l’entrée et quelques-uns frappaient aux fenêtres avec leurs petits poings.

« Pas d’inquiétude, reprit Samson d’un ton plus calme. Ils n’ont pas assez de force pour casser les… »

Le son du verre brisé l’interrompit. Un lutin avait foncé droit dans une vitre sans s’arrêter. Ses compagnons escaladaient déjà le rebord de la fenêtre.

« J’en fais mon affaire ! » s’écria Cody, la voix tremblante, mais l’air résolu.

Au même moment, le buffet subit la charge d’une armée de lutins vindicatifs. Samson s’appuya dessus de tout son poids afin de le maintenir en place.

Un groupe d’assaillants s’invita par la fenêtre. Cody balaya le premier d’un revers de son arme : la créature s’envola à travers la salle et percuta le mur avec son sourd. Plusieurs de ses pairs connurent le même sort, repoussés par les assauts de l’irrésistible massue.

L’un d’eux s’avança, bouche béante. D’un coup verticale, la gamine l’enfonça dans le plancher comme un clou récalcitrant.

Un autre tituba, gêné par son long vêtement ; Cody lui décrocha un coup de pied. La créature décolla, rebondit au plafond et s’effondra parmi ses congénères. Sa capuche relevée dévoila un hideux visage aux yeux globuleux.

Pour finir, Cody fendit une table en deux du tranchant de la main et encastra la plus courte moitié dans l’encadrement de la fenêtre. Puis elle se hâta de venir en aide à Samson.

« Pourquoi ils sont méchants, tout à coup ? Ils étaient tout tranquilles quand on est arrivés !

Je pense qu’ils n’aiment pas être privés de leur goûter… supposa Samson.

— Ça, ou alors ils sont mécontents d’être aussi moches !

Tu as dit la même chose d’Ézéchiel.

— Et alors ? Personne n’aime être moche. »

De nouvelles vitres volèrent en éclat. Avec horreur, Cody et Samson virent les lutins se hisser les uns sur les autres à l’intérieur de la salle. Les assauts à la porte avaient redoublé de violence.

La gamine adressa un regard interrogateur au chien.

« Je tiendrai le coup. File leur botter le train ! »

Cody acquiesça. Elle saisit l’extrémité d’une longue table, la souleva et la rabattit sur la tête de leurs assaillants avec fracas. Ceux qui ne furent pas aplatis volèrent avec des cris grotesques. L’un d’eux atterrit sur le ventre ; Cody l’expédia droit dans une fenêtre d’un coup de pied au derrière. Un autre s’approcha, la bouche ouverte ; elle la lui fit refermer d’un bon coup de masse sur le crâne.

« Samson ! Je peux grimper par-là ! »

Le chien suivit le doigt de la gamine du regard. Elle pointait une échelle menant à une trappe au plafond.

« Alors, vas-y ! Sauve-toi !

— C’est d’accord ! »

La gamine ne se fit pas prier. Elle rengaina sa massue, rompit le combat et fila.

Les oreilles de Samson s’abaissèrent. Bien sûr, il souhaitait qu’elle s’en sorte. Mais il n’aurait jamais pensé qu’elle l’abandonnerait à son sort avec autant de légèreté. Le cœur lourd, il la vit escalader l’échelle et se glisser par la trappe. Puis les petites jambes de Cody pédalèrent dans le vide et disparurent.

Samson jeta un regard désespéré au travers de la salle. Aucune issue. Ses forces diminuaient tandis que la colère des lutins enflait contre la porte. Ils continuaient d’affluer par les fenêtres et progressaient, maladroitement, mais sûrement, dans sa direction.

Il lâcha le buffet, résigné. Même la peur n’osait pas pointer le bout de son nez face à la frustration d’avoir échoué si tôt. Il n’aurait même pas dépassé le Premier Étage…

I-4 : Le village
I-6 : La capuche

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