VIII-5 : Les livres

Ézéchiel chuta barbe première sur le sol de papier.

Oui. Vous avez bien lu.

Contrit et endolori, il se redressa avec toute la hargne dont seul est capable un vieux forgeron d’un mètre quarante sur un mètre quarante et de largement plus de cent kilos. Son courroux s’apaisa toutefois bien vite à la vue des environs. Ses bottes piétinèrent un sol souple et lisse, tout de feuilles jaunies, jusqu’au bord d’une falaise de papier. Il s’appuya contre le mur afin de reprendre son souffle. Un mur fait de livres empilés les uns sur les autres.

Par toutes les moustaches ! Ça valait la peine d’en baver autant.

Tout, depuis les abysses noirs jusqu’aux cieux blancs, n’était qu’immenses monolithes de couleurs sombres. Des tours si hautes qu’on n’en voyait pas le sommet. Des cubes aussi vastes que Port-Marlique. Tous composés d’un seul et unique assemblage : des livres. Des milliers… des millions ? Des billiards de décilliards ? Non : une infinité de livres empilée en structures pharaoniques avec une précision et un équilibre impossibles.

Ézéchiel enflamma une nouvelle torche avec la même prudence que s’il se tenait dans un stock d’explosif. Le cœur battant, il s’engagea sur un pont de singe en signets et en quatrièmes de couverture cousus. Son regard allait d’une pile de livres à une autre tandis que son esprit multipliait les questions. En effet, parmi les Étages de la Tour, celui-ci revêtait un mystère particulier : il contenait un exemplaire de chaque livre. Autrement dit, un exemplaire de tous les livres.

Tous : même les livres dont tous les exemplaires avaient été détruits, ceux qui existaient toujours et ceux qui n’avaient pas encore été écrits.

Tous : du recueil scientifique le plus pointu jusqu’au traité si obscur que son auteur lui-même n’a aucune idée de ce qu’il raconte. Des textes sacrés jusqu’au Necronomicon.

Tous : les livres du monde extérieur jusqu’aux Étages les plus reculés de toute la Tour de la Sorcière, mais aussi de toutes les autres dimensions qui aient un jour franchi l’état de l’exitance.

Des livres d’histoire. Des essais philosophiques. Des romans interminables. Des livres emplis de symboles illisibles. Des livres ne contenant que des images. Des livres ne contenant rien du tout. Des livres contenant tout (et le reste, aussi.) Des livres de papier (qui occupaient le plus de place.) Mais également dans tous les autres formats qu’on ait inventé. Des livres au-delà de ce que le travail et l’imagination peuvent produire. Des livres à n’en plus finir, au sens propre du terme.

Ézéchiel ne se lassait pas d’admirer tous ces livres, une pointe de nostalgie au cœur. Il se souvenait de son premier livre : un cadeau de la Sorcière, à l’époque où il avait investi son immortalité fraîchement acquise dans l’apprentissage de la lecture. Plus exactement : la lecture de toutes les langues parlées à travers la Tour et les âges. Ça en faisait un paquet, mais ce savoir le fut pas le plus difficile à développer. Dans le but de faire de lui le parfait serviteur, la Sorcière l’avait déjà confiné à nombre de tâches autrement plus laborieuses…

Il parvint de l’autre côté du pont. Si la somme des connaissances jamais acquises par toute forme de vie intelligente à travers Le Réel se trouvait ici, il y avait fort à parier que les Bâtisseurs étaient en recherche désespérée d’informations en arrivant ici. Ça tombait bien : lui aussi. Sitôt qu’il aurait mis la main sur eux, il n’aurait qu’à leur tirer les vers du nez à propos de Cody. Et si ces mariolles ne pouvaient pas le renseigner, alors personne ne le pourrait.

Il s’avança d’un pas respectueux sur une esplanade de reliures cartonnées, presque honteux de marcher sur de si beaux ouvrages, et leva le nez vers la plus haute cime de livres. Un calme terrible régnait par ici, quand bien même de lointains échos parvenaient à se frayer un chemin depuis les profondeurs jusqu’à lui. Il distingua, quelque part dans la pénombre, le reflet furtif d’une lumière. Le refuge de ces damnés Bâtisseurs, peut-être ?

Qu’un seul moyen de l’savoir, bon sang de bonsoir. Non sans grommellements, Ézéchiel posa son sac au sol et en sortit tout un attirail d’escalade.

VIII-4 : La massue
VIII-6 : Dieu

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