VI-1 : Les Limbes

Ézéchiel posa sa paluche sur la poignée. Ils étaient arrivés. Une pensée aussi réconfortante (ils en avaient enfin terminé avec ces immondes souterrains) que contrariante. Car derrière la porte se trouvaient rien de moins que les Limbes.

« C’est pas un coin à cochons, précisa Ézéchiel, mais c’est mieux que de crever cané par une connerie de croque-miche. Oui ?

— Grouik, approuva Madame Cochon.

— Alors, c’est parti. Et suis-moi, ainsi ; tu sais pas les saloperies qui musent ici-bas. »

Il poussa la porte avec force. Comme d’ordinaire, un torrent d’air s’échappa de l’ouverture. Ézéchiel pesa de tout son poids sur le panneau, aidé par Madame Cochon. Ils furent alors aspirés de l’autre côté : le forgeron trébucha et éjecta Cody ; le fidèle animal se jeta ventre à terre pour la réceptionner sur son dos.

La porte se referma avec un claquement vexé. Ézéchiel la fixa un moment. C’était la première fois qu’il rencontrait une porte aussi susceptible.

« Assez rigolé, grommela-t-il. Au boulot. »

Il lutta pour se redresser, la main en visière pour mieux observer les alentours : ici régnait une vive lumière blanche, propre à chauffer la peau et à brûler les yeux.

« Grouik ! » s’exclama Madame Cochon. Et on peinerait à lui donner tort.

En effet, tout n’était qu’étendues d’un gris profond et doux. On aurait pensé se trouver à l’intérieur d’une perle ; la perle la plus grande du monde. Il n’y avait ni terre, ni ciel, ni horizon ; rien qu’une immensité monochrome, tout en nuances de gris, qui s’étirait où que porte le regard. De quoi devenir fou.

« De quoi se paumer comme des péquenots », lâcha Ézéchiel en se grattant le crâne.

Madame Cochon ajusta Cody sur son dos, remua sa queue en tire-bouchon et parcourut les environs du regard. La fascination débordait de ses grands yeux.

« Grouik ? s’enquit-elle.

— J’suis au courant, ouais. Mais pas de panique. Je sais ce que je fais. »

Il dénicha de son sac une enveloppe jaunie par le temps ainsi qu’une boîte noire. De la première, il tira une large carte qui partait presque en morceaux. De l’autre, il sortit plusieurs instruments, dont une boussole et un ruban à mesurer.

Tandis qu’il s’affairait, Madame Cochon s’occupait à lever et à reposer ses propres pattes. Le sol était souple, mais ferme, d’une matière inconnue et tout à fait fascinante. L’exercice la fatigua toutefois bien vite, à tel point qu’elle se retrouva essoufflée, langue pendante… et également surprise. Comment ! elle, Madame Cochon, déjà lassée par ces simples mouvements ? Mais qu’était-il arrivé à sa vigoureuse constitution que même les rondeurs n’affectaient pas ?

« Faut pas s’agiter comme ça ! lui lança Ézéchiel. La gravité des Limbes est plus forte que partout ailleurs. Pareil pour la pression atmosphérique et la densité de l’air : j’sais pas toi, mais j’ai les esgourdes en furie et les jambes en compote depuis qu’on est arrivés. Question d’habitude. Mais faut dire qu’on se fatigue plus vite, hein ? »

Il essuya son crâne ruisselant à l’aide d’un mouchoir et étudia la carte. Il avait œuvré dur pour l’obtenir, même si son utilité avait des limites puisque la topologie des Limbes évoluait constamment. Néanmoins, elle situait des points de repère dont la position ne variait pas. Il consulta sa boussole et jura à la vue de l’aiguille endormie : les Limbes étaient dépourvues de champ magnétique.

« Je m’en doutais », maugréa-t-il. Il claqua la boussole et étala la carte au sol.

S’aidant d’un compas et d’un crayon, il définit un tracé à suivre. Se repérer était affaire de vie ou de mort : nul ne pouvait espérer survivre longtemps aux rudes conditions des Limbes. Immortalité ou pas, la lassitude terrassait quiconque y demeurait trop. Le temps était déjà compté.

Enfin, Ézéchiel remballa ses affaires et sangla Cody sur ses épaules. Il s’engagea d’un pas vif, Madame Cochon à sa suite.

Les deux compagnons marchèrent une heure durant au travers l’étendue brumeuse ; une des plus curieuses expériences que Madame Cochon ait vécues. Ézéchiel avançait, déterminé comme s’il savait où aller ; du point de vue de Madame Cochon, ils faisaient du sur place. De temps à autre, elle jetait un coup d’œil vers la porte, mais celle-ci disparut bien vite, engloutie par la brume perlée.

En plus de troubler les repères, cet endroit bien singulier s’en prenait aux sens. Madame Cochon se sentait lourde et pesante, comme après un (trop) copieux repas. La pression comprimait ses organes et bouchait ses oreilles. La blanche lumière (jaillie du sol et non d’en haut) était chaude, bien plus que les rayons d’un soleil d’été.

Loin au-delà d’un horizon invisible se dessinaient de hautes silhouettes semblables à des maisons. Des maisons de vingt ou trente étages. Lorsqu’on n’y prêtait guère attention, elles se dérobaient hors de vue, pour mieux réapparaître à un autre endroit. Ézéchiel s’immobilisait parfois pour les fixer. Alors, elles se figeaient sans faillir, en attendant qu’il détourne le regard.

« Faut vraiment faire gaffe à ces trucs-là, grommela-t-il alors qu’il épongeait son front ruisselant pour la centième fois. S’y fier, c’est se perdre. Seuls quelques-uns sont statiques. L’important est de savoir lesquels.

— Grouik ? » s’enquit Madame Cochon. La pauvre était également couverte de sueur.

En retour, le forgeron déplia la carte sous son groin.

« Lui, lui et lui. Ça correspond à ces trois espèces de… euh, de trucs, là-bas, hein ? Ils sont pas immobiles, mais ils sont plus mous du genou que moi quand je reviens de la taverne. »

Ils scrutaient une bâtisse plantée de travers quand un bruit s’éleva derrière eux. Ils se retournèrent, aux aguets.

Une forme sombre et menaçante se dessinait non loin. L’aveuglante lumière la masquaient partiellement, mais on devinait sans mal une créature massive allant sur quatre pattes.

« Oh, grogna Ézéchiel avec un dédain teinté de surprise. C’est toi, mon gros.

— Grouik… ? »

Samson s’extirpa à grand-peine de la brume. Il marchait non sans vaciller, comme un pantin mal articulé. Mais la résolution brillant dans ses yeux.

Pour la première fois, Ézéchiel prit la véritable mesure de la carrure du chien. Ce n’était d’ailleurs pas un chien, mais un monstre haut comme un cheval et large comme un taureau. Sa robe noire, ses muscles saillants et ses balafres profondes lui donnaient des airs de bête, quand son expression transpirait l’intelligence.

Il avança vers eux, courbé sur lui-même, la tête penchée, mais le regard droit.

« Tu es, toi aussi, plein de surprises… grommela Ézéchiel.

— Grouik ! »

Samson s’assit alors, le souffle court et les pattes tremblantes. Madame Cochon se dandinait autour de lui, ravie. Sans s’en rendre compte, elle menaçait son équilibre précaire par d’occasionnels quoi qu’enthousiastes coups de popotin.

Il n’eut toutefois pas le cœur de freiner cet engouement et déclara :

« J’ai cru mourir, haleta Samson. J’ignore ce que m’a fait la Sorcière, mais j’étais comme enfermé dans un moule. Assailli de visions de Cody face à cette… créature. J’ai sombré dans le cauchemar. J’ai cru qu’il ne prendrait jamais fin…

— Grouik, fit une Madame Cochon venue interposer son groin tout près de sa truffe.

— Elle est contente de te retrouver », traduisit Ézéchiel. Il passa un chiffon sur son crâne et reprit : « Je comprends, maintenant. J’avais jamais utilisé de défigeur sur d’aussi grosses bestioles que toi ; d’où, p’têt, le temps qu’il t’a fallu pour te tirer de ton état. Si j’avais su, je t’en aurais collé plus que ça ! »

Samson accorda un coup de museau amical à Madame Cochon. L’intéressée se recula, l’air sidéré et le teint plus rose que jamais.

« Je ne suis pas là pour te jeter des fleurs, forgeron, lança-t-il à Ézéchiel. Je suis venu pour Cody.

— T’en fais pas pour cette morveuse, mon gros. Je suis sur le coup. »

Samson leva vers la gamine un regard embué, tant de fatigue que de peine. Ézéchiel lui conta la manière dont son double l’avait aidé à (votre dévoué serviteur vous invite à introduire ici « soigner » ou « réparer », suivant votre convenance et vos convictions personnelles) le bras de Cody.

Les révélations sur la véritable nature de la gamine décrochèrent un faible sourire à Samson.

« Évidemment, qu’elle n’était pas humaine. Évidemment.

— Elle l’est en un sens, nuança le forgeron. Aussi vivante que toi, moi et Madame Cochon.

— Grouik », renchérit la dénommée avec ferveur. De son point de vue, l’humanité de Cody ne prêtait pas à discussion.

Ézéchiel grogna d’approbation. Son regard songeur se posa sur l’épée fixée dans le dos de Samson.

« Je suppose, reprit-il, qu’à ton réveil tu nous as pistés jusqu’ici ?

Non sans mal, admit Samson.

— Tu n’aurais pas croisé une ou deux créatures teigneuses, sur le chemin ?

— Non… J’ai senti une odeur étrange, proche de la porte de cet Étage. Rien de plus.

— C’est pas un Étage, mon gros. Loin de là. Tu sais seulement où nous sommes ? »

Le Cane Corso hésita.

« … Dans les Limbes ? »

Ézéchiel se fendit intérieurement d’un grand sourire. Samson en savait en réalité beaucoup plus sur la Tour qu’il ne voulait bien l’admettre.

V-8 : Le monstre
VI-2 : La vengeance

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