VI-3 : Les illusions

Le petit groupe progressait tant bien que mal, ralenti par la trop vive lumière, l’insupportable chaleur et la terrible pesanteur.

Les Limbes étiraient autour d’eux leurs tentacules pernicieux, qui non content d’enserrer les corps, s’immisçaient aussi bien dans les esprits. Les membres se faisaient lourds, les gorges sèches, les muscles douloureux et leurs pensées vagabondaient d’elles-mêmes, loin au-delà de cette réalité, vers des souvenirs heureux et distants. Comme si le passé attirait à lui les âmes répugnées par le présent, hors de l’emprise des Limbes.

Leurs pas ne produisaient aucun son sur le sol souple. Seul un bourdonnement, pareil à un essaim de frelons, s’élevait non loin.

Ézéchiel avançait sans coup férir, carte à la main et Cody sur le dos. Derrière lui allait Samson, guère coutumier de l’étrangeté des lieux, truffe en l’air afin d’y capter toutes ces senteurs inconnues. Madame Cochon fermait la marche, le groin bas, la moustache pendante. Une pellicule de sueur maculait sa peau rose.

Le décor défilait sans vraiment changer. Au loin, une immense bâtisse s’enfonçait dépérissait à vue d’œil. En plissant les yeux, on pouvait apercevoir de nombreuses autres constructions similaires, hautes et grises.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » s’étonna Samson.

Ézéchiel cracha dans la brume.

« Un ancien Étage ravagé par un conflit cosmique. La Sorcière l’a livré à lui-même des années durant. Elle se demandait si ses habitants pouvaient arranger la situation tout seuls. »

Un silence lourd comme le plomb s’écoula.

« J’imagine que non, dit finalement Samson.

— Eh bé, oué, reprit Ézéchiel. Nan. »

Leurs pas les menèrent bientôt à d’autres vestiges d’Étages détruits. Ézéchiel se fendait de commentaires épars : ici, un monde aux conditions si rudes qu’aucune forme de vie ne s’y développait. Là, un obscur culte éveilla une puissance antique qui fêta l’occasion en détruisant tout sur son passage. Dans celui-ci, une catastrophe issue d’une expérience ratée emporta la totalité de ses malheureux habitants.

« Et dans celui-là ? reprit Samson. Qu’est-il arrivé ? »

Il désigna du museau une étendue noire survolée d’une épaisse brume. Mais il détourna bien vite la tête face aux relents de carbonisation venus, trop forts pour son nez sensible.

« Cet Étage appartenait à des dieux belliqueux, conta Ézéchiel. Leur quête de puissance leur a fait oublier que même un Univers peut casser. Marrant, d’ailleurs. Leur monde s’est directement retrouvé ici, sans que la Sorcière intervienne. Ses dieux y sont toujours, mais ça fait un paquet d’années qu’ils roupillent. Et tant mieux pour nos fesses. »

Le groupe contourna ce qui restait de l’Étage et poursuivit. Ézéchiel trébucha alors et disparut dans un nuage de brume. Une flopée de jurons rassura toutefois ses compagnons : tant que le forgeron rochonnait, il était en vie.

Samson et Madame Cochon s’approchaient, quand une grosse paluche jaillit de la brume pour effectuer une série de signes. À la vérité, ces gestes signifiaient : « Le premier qui se marre prend une baffe », mais ni Samson ni Madame Cochon ne maîtrisaient le langage des signes. Ceci dit, le Brise-tronche se redressa aussi dignement que possible et rajusta Cody sur son dos.

Puis il se pencha au sol et tira quelque chose. Une lourde barque rongée par l’humidité et le temps retomba en un tas de planches ramollies. Un squelette gris reposait l’intérieur.

« Le monde des sirènes était couvert de mers, disais-tu ? Si c’est le cas, alors on se rapproche », releva Samson.

Ézéchiel et Madame Cochon suivirent son regard. Non loin, surgis des Limbes telle une troupe de fantômes ravis de leur compagnie, se dressaient plusieurs épaves de toutes sortes. On discernait d’autres barques moisies, mais aussi des caravelles échouées, des bateaux à vapeur éventrés et des chalutiers brisés ; certains couchés sur le côté, d’autres à demi enfoncés dans le sol ou encore debout sur l’arrière de leur coque.

Le forgeron soupesa le crâne du squelette avec un sourire.

« Salut, Bobby. Longtemps que t’avais croisé personne, toi, pas vrai ? »

Soucieux, Samson s’avança.

« Tu le connaissais ?

— Hein ? Non. Mais il a une tête à s’appeler Bobby. »

Ézéchiel balança le crâne et ils se frayèrent un passage entre les sinistres embarcations. Le sol s’apparentait à la surface de l’eau, mais il était assez ferme pour marcher dessus. Le bourdonnement s’était tu, à la faveur du souffle bienvenu du vent. À l’occasion, on l’entendait claquer une voile déchirée ou s’engouffrer à travers une carcasse béante.

Samson se figea à la vue d’une lumière. À la jointure de deux navires fracassés l’un contre l’autre se dessinait une ouverture, à travers laquelle défilaient formes et couleurs.

« Prudence, Samson, l’avertit Ézéchiel.

Je sais, mais… je voudrais juste regarder un instant»

Il se dirigea à pas lents vers l’ouverture. Peu à peu, il perçut des images floues, qui se précisèrent au fil de son avancée. De son poitrail monta un geignement.

« C’est chez moi… ? »

Son museau s’approchait de l’entrée ; soudain, une douleur jaillit dans le bas de son dos. Il se retourna en grognant, crocs découverts. Ézéchiel lui lâcha la queue, l’air mauvais.

« Ça pue la poiscaille à plein nez, maugréa le forgeron. Vous deux, vous aviez promis de vous tenir à carreau ! Mais si tu veux te faire bouffer par les sirènes, libre à toi. »

L’esprit de Samson retrouva le chemin de la raison ; il se secoua la tête pour se débarrasser des illusions incrustées dans sa rétine et des images accrochées à son imaginaire.

« Tu as raison, forgeron… » admit-il. Rien de plus.

Il prit la tête du groupe, en direction des épaves. Avant de le suivre, Madame Cochon détailla l’illusion, interloquée par ce qu’elle y voyait. Puis elle s’en alla retrouver ses compagnons, le pas lourd et mou. Elle était sur le point de les rattraper, quand elle dévia soudain de sa trajectoire et bondit en direction des brumes.

« Madame Cochon ! lança Ézéchiel. Pas par là ! »

Ils s’élancèrent à sa suite et découvrirent avec surprise que Madame Cochon était incroyablement plus vive que son apparence rondouillarde ne le laissait penser. Ils n’eurent pas le temps de dire « Grouik » qu’elle fonçait déjà sur un navire couché.

« Je ne sais pas ce qu’elle a vu, mais arrête-la, Samson ! s’écria Ézéchiel, guère avantagé par sa corpulence. Si elle disparaît là-dedans, les côtelettes sont cuites ! »

VI-2 : La vengeance
VI-4 : Madame Cochon

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