VI-7 : Les escaliers

Ses pas le conduisirent dans une cuisine encombrée, bien que chichement meublée : un buffet, une table et un placard, voilà tout. Ézéchiel n’aimait pas beaucoup les meubles, mais il n’avait aucune raison de démolir ceux-ci pour le moment.

Un couloir étriqué l’invitait vers les entrailles de la maison. Il l’emprunta tant bien que mal : l’étroit passage n’était guère adapté à sa morphologie plus proche du rocher sur pattes que de l’être humain. Une épaisse moquette grise maculée de poussière et de saleté étouffait le son de ses pas. Le roulement des vagues s’éloignait désormais, et à l’odeur d’iode se substituait un parfum de lavande. C’est du moins ce qu’aurait remarqué Ézéchiel s’il n’avait pas eu sa pipe au bec.

Il parvint à un vestibule gris et morne aux airs d’abandon, trop calme à son goût. Le seul son de sa respiration emplissait le spectre harmonique de l’endroit. Il avait l’impression de se tenir dans une boîte d’allumettes.

L’un des couloirs débouchait sur un impossible bric-à-brac, où il ne s’attarda guère. Un autre menait à une pièce plus intéressante : un atelier employé à des activités mécaniques. Il doutait de comprendre ce qu’on y avait mijoté, mais les occupants des lieux avaient de sérieux problèmes d’organisation.

Ézéchiel retroussa les narines devant l’établi sale, les outils en pagaille, les pièces inutilisables et les boîtes vides éparpillées. Lui qui était aussi ordonné qu’on pouvait l’être considérait qu’on ne travaillait au maximum de ses capacités sans un environnement propre et rangé. Rien ne devait traîner. À la notable exception, bien sûr, de bonne bière, de bon saucisson et de bon tabac.

Il lâcha une bouffée de fumée dédaigneuse et fit demi-tour tant bien que mal. Mais au lieu de revenir à son point de départ, il découvrit un croisement aux multiples embranchements. Il n’avait aucun souvenir d’être venu par ici. Et plus encore, il lui semblait être parvenu à une partie de la maison plus délabrée que le reste.

Il en fallait toutefois plus que ça pour impressionner le forgeron de la Tour : il balaya les couloirs d’un regard mauvais et tira sur sa pipe.

Labyrinthe cinématique, fut son diagnostic. Manquait plus que ça, nom d’un cochon.

Il emprunta une direction au hasard, laissant un nuage de fumée derrière lui comme un train dans un tunnel. Plus il avançait, plus la luminosité et l’endroit se dégradaient, tant et si bien qu’il n’arpenta bientôt plus qu’un sombre passage en ruines.

C’est la preuve que je suis sur le bon chemin, se félicita-t-il. On me la fait pas, à moi.

Un craquement le fit se retourner. Fausse alerte : aucun agresseur ne se dressait derrière lui pour le transpercer à coup de dague, de griffe ou de tout autre instrument à faire des trous dans les gens. C’en était presque décevant.

Bah ! sans doute la charpente de cette vieille baraque. Pas de quoi frémir dans son froc.

Il s’en fut sans perdre plus de temps, sans se douter qu’une silhouette suspendue au plafond supportait en silence sa fumée malodorante.

La lumière parut alors lasse de ce jeu, puisqu’elle l’abandonna ici et le livra seul aux ténèbres. Sans sourciller, Ézéchiel tira fort sur sa pipe ; la braise éclaira son chemin aussi sûrement qu’une lanterne. Finalement, il rencontra une porte. Enfin, se dit-il en palpant le panneau, plus une sorte de gros volet de fonte qu’une porte. Mais ça fera le café.

Il l’ouvrit ; une bouffée d’air frais à l’odeur de moisi lui bondit au visage. Il se pencha par l’ouverture et, pour la première fois, le rythme de son cœur s’accéléra.

Par toutes les moustaches ! Un escalier…

Gageons qu’Ézéchiel n’aimait que peu de choses au monde. Précisons toutefois qu’il abhorrait les escaliers, surtout de ce genre-là : abrupts, sombres, polis et tout droit enfuis de ses cauchemars. Il n’avait pour ainsi dire plus aucun souvenir de son ancienne vie, celle d’avant la Tour. La mémoire de cette époque lui échappait, car en dépit de l’immortalité, le temps exigeait de lui un tribut toujours plus lourd. Mais si son esprit oubliait, son corps se souvenait. Il massa machinalement son coude droit, porteur d’une vieille douleur. Elle lui rappelait, par fragments, les mauvais traitements d’une enfance disparue.

Pas de bol : à dire vrai, elle lui rappelait surtout des escaliers. Et par-dessus tout, Ézéchiel haïssait les escaliers.

Oh, ses réserves inépuisables d’aigreur lui conféraient le rare pouvoir haïr à peu près tout ce qui fut, est et sera dans l’Univers (ou plutôt le Multivers, compte tenu de la nature de la Tour.) Toutefois, il vouait une aversion particulière et très personnelle aux escaliers. Il les exécrait de chaque cellule de son corps trapu, de la moindre parcelle de son âme ternie par des siècles de rancœur et de frustration accumulés.

Certes, ils représentaient le comble de l’horreur en termes d’imaginaire. Sa vision d’un cauchemar était une volée de marches plongée dans l’obscurité, rien de plus. Mais surtout, sa corpulence singulière le gênait plus de raison. Ses jambes courtes et ses longs pieds peinaient à trouver prise sur des marches toujours trop hautes et étroites. Ainsi, il lui arrivait régulièrement d’en rater une, puis de dévaler le reste de ses petites sœurs sur le derrière. Un exercice aussi humiliant que douloureux.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Ézéchiel frémit. Il était pour lui temps de mettre son courage à l’épreuve.

VI-6 : La magisthène
VI-8 : La mémoire

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