IV-3 : Les cloches

« Tout le monde peut voyager dans le passé comme ça ? s’enquit Cody.

— Hein ? Non.

— Comment ça se fait que tu y arrives ?

— Parce que la Sorcière m’y autorise. »

Il posa le coffre sur une étagère et s’étira douloureusement les vertèbres.

« Et ce n’est pas très, très dangereux ?

— Oh, que si ! » ricana le forgeron.

Il tira de derrière le comptoir une boîte en acajou, en sortit une pipe et la bourra de tabac. Il poursuivit tout en fumant :

« Voyager dans le passé, c’est pas pour les cornichons. Faut vraiment faire attention à pas troubler l’écoulement du temps. Sinon, vous pouvez tout faire déglinguer. Du genre cataclysme temporel, fin du monde et destruction de tout ce qui est, était et sera.

« Enfin ça, c’est la théorie. En réalité, les mages de la Tour ont beau philosopher toute la sainte journée, saloper leurs murs d’équation et s’embourber dans des théories toutes plus tordues les unes que les autres… Les faits sont là : personne ne bite rien aux voyages dans le passé.

— Personneuh neuh biteuh rieng ?

— Eh, oué ! Tenez, il y a quelques semaines de ça, j’ai tué un moi du passé. Pas fait exprès, hein ? Cette andouille a voulu tester un prototype de canon qui devait me rapporter gros, mais l’antivol lui a sauté au visage et il a fini en bouillie (le moi du passé, pas le canon.) Sauf que, hé ! On est bel et bien la même personne, oui ? Puisque je suis lui dans son futur (mais moi dans mon présent), ça fait que je suis mort dans mon passé. Sauf que je me tiens présentement là, devant vous. J’ai donc vécu ma vie pour parvenir à cet instant présent. Ce qui n’a aucun sens, puisque je suis déjà mort.

— J’ai rieng bité, admit Cody.

— Ha ! Vous voyez, le genre de cercle infernal dans lequel on tombe ? De quoi vous bousiller l’esprit pour de bon. Regardez mon double du passé : un jeunot dans la force de l’âge et il est déjà tout esquinté. Encore heureux qu’on se ressemble pas ! »

Il conclut son soliloque par un rot à demi étouffé. Cody et Samson échangèrent un regard troublé. L’inhabituel bavardage du forgeron les déroutait.

« Si ça peut te réconforter, lui répondit une Cody perplexe, vous êtes aussi moches l’un que l’autre.

— Je causais pas de physique, s’emporta le forgeron, mais de personnalité ! Je suis dans son futur et comme je sais ce qui va lui arriver, j’essaie de lui éviter les tuiles que j’ai vécues avant lui. Mais ce gamin est complètement parano, il n’écoute rien de ce que je lui dis ! Il soutient que je lui mens pour l’orienter vers des choix qui m’arrangeraient, en espérant que ça améliore mon propre présent.

— … et vous ne le faites jamais ?

— Quoi ? Jamais, non, toussa Ézéchiel dans un nuage de fumée. Pas toujours. Enfin, plutôt rarement. Bref, ce que je voulais dire, c’est que les voyages dans le temps lui ont fait fondre la cervelle. »

Il s’interrompit de nouveau avant de se claquer le front.

« Mais s’il est moi dans le passé, ça veut dire que j’ai déjà été à sa place. Sauf que je n’ai foutrement aucun souvenir de la scène de tout à l’heure. À moins que je n’aie altéré le futur de mon propre passé ?… Vous voyez ! lança-t-il en baissant les bras, la rage au cœur. Des siècles de voyages temporels et je suis toujours infoutu de m’y retrouver. »

Cody s’était dressée sur la pointe des pieds pour observer par-dessus le comptoir. Un vrai fatras se dessinait, là derrière.

« Tu es si vieux que ça ? souffla-t-elle, impressionnée.

— Eh, microbe, rétorqua le forgeron en la pointant de sa pipe. La journée a déjà été assez pourrie comme ça, j’ai pas en plus besoin qu’une morveuse vienne m’insulter.

Qu’y avait-il dans ce coffre ? » s’enquit Samson.

Ézéchiel abattit ses deux grosses mains sur le comptoir. Il prit une grande inspiration et marmonna dans sa barbe :

« Un café. J’ai besoin d’un bon café.

— Du café ? Qu’est-ce que c’est ?

— Du café ! Je sais bien que ça se trouve pas dans le cul d’un Bâtisseur, mais quand même ! »

Soudain, la petite boutique fut prise d’une vibration sourde. Tous quatre se figèrent, aux aguets.

Une deuxième vibration ébranla plus franchement le sol et les murs. Quelques objets dégringolèrent des étagères. Pâle comme un linge, Ézéchiel se précipita pour empêcher un vase de se fracasser au sol.

« C’est elle… » siffla le forgeron. Les traits de son visage étaient en proie à la crispation, chose qu’on ne lui connaissait guère. « Elle arrive… »

À la troisième vibration, ils entendirent le son d’une cloche résonner distinctement.

Cody bondit vers la porte, Samson et Madame Cochon avec elle. Ézéchiel ouvrit la bouche, mais un trophée dégringola depuis les étagères et percuta son crâne.

Une panique fébrile régnait à l’extérieur. Les marchands avaient plié boutique, les pirates, déserté les environs et les passants couraient dans tous les sens. Cody tenta de les interpeller, mais on l’ignora.

Madame Cochon s’interposa alors l’air de rien devant un fuyard, qui percuta son volumineux postérieur et s’affala au sol.

« Pardonnez-nous du dérangement, engagea Samson, et non vous n’êtes pas fou, ceci est bien un cochon à moustache et je suis un chien qui parle. Pouvez-vous nous dire où tout le monde a l’air si pressé de se rendre ?

— Vous n’avez pas entendu les cloches ? répondit l’homme surexcité. La Sorcière est là, elle va exaucer des souhaits ! »

Il se redressa et s’éloigna en se massant les fesses. Cody, Samson et Madame Cochon le suivirent au pas de course.

IV-2 : Le voyageur
IV-4 : La course

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