VIII-7 : L’ermite

Épuisé, Ézéchiel coinça son piolet entre deux encyclopédies et se laissa pendre de tout son poids dans son baudrier. Il dégoupilla une gourde et s’envoya une bonne lampée de… jus de carotte.

Tandis qu’il laissait reposer ses muscles endoloris, il eut tout le temps d’admirer l’Étage depuis les hauteurs. Des montagnes de livres s’étiraient où que portât son regard. Vers l’horizon : des livres. Vers les cieux : des livres, encore. Vers les abysses : toujours plus de livres. Des livres et des livres et des livres. Des livres à y passer son immortalité. Des livres à en devenir allergique au papier. Des livres à en oublier comment prononcer le mot livre.

« J’en ai plein le tarin, de ces bouquins », grommela le forgeron.

Il reboucha sa gourde et reprit son ascension. Alors qu’il approchait du sommet, des bourrasques glacées manquèrent de lui faire perdre prise et enfoncèrent leurs dents pointues à travers sa peau. Il poursuivit sans fléchir. Pas qu’il ait vraiment le choix, de toute manière.

Une cavité s’ouvrit finalement à lui. Ézéchiel lança un œil prudent à l’intérieur. Là, il découvrit un petit abri bien douillet, coupé de tout, bercé dans la chaude quiétude d’un feu de camp. Face à lui, on avait stratégiquement disposé un lourd un fauteuil de reliures de cuir. Un hamac s’étirait entre deux piles de dictionnaires. Un petit poste de radio grésillait une douce musique. Une petite silhouette s’affairait près du feu. Le forgeron la rejoint d’un pas lent en frottant ses mains engourdies par le froid.

« Euh… Hoy, lâcha Ézéchiel. Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? »

L’occupant des lieux, un petit bonhomme aux lunettes presque plus grosses que son visage, leva vers lui un regard sidéré.

« Ce que je fous ici ? Ce que je fous ici ? Dites donc, vous êtes gonflé, l’ami ! Moi qui croyais avoir semé la compagnie humaine depuis tout ce temps… Vous n’êtes pas croyable. »

Le Brise-tronche caressa pensivement sa barbe. Une seule question trottait dans son esprit, aussi la formula-t-il sans détour.

« Vous préférez que je vous enfonce le crâne tout de suite ou maintenant ? Dites-moi.

— Ma préférence, s’écria le bonhomme, c’est que vous foutiez le camp d’ici ! J’ai traversé tous les Étages de la Tour ; j’ai voyagé à travers toutes les dimensions imaginables, bravé les pires dangers, réchappé aux monstres les plus hideux ; je me suis perché au sommet de la plus haute pile de bouquins que j’ai pu trouver, au péril de ma vie ! J’avais déniché le lieu idéal, l’absolue solitude, mais non ! Il faut encore que quelqu’un vienne m’emmerder jusqu’ici. Je rêve.

— Vous êtes ici depuis tout ce temps ?

— Parfaitement, mon grand ! Depuis plus de millénaires que j’ai de doigts, même en comptant ceux des pieds.

— Eh bé ! Vous êtes sacrément âgé. »

L’ermite haussa les épaules et rajusta ses gigantesques lunettes.

« Je sais. J’ai appris à profiter de la vie au point qu’elle ne veut plus me quitter. »

Son visiteur haussa un sourcil incrédule.

« Bon, d’accord ! J’ai été mage il y a des éons de ça, et notre serment inclut de céder une part de notre âme aux puissances des Ténèbres. C’est pas bien vertueux, mais ça rend immortel. Depuis, j’ai appris à profiter du temps qui passe. Et j’étais bien peinard jusqu’à ce que vous veniez me briser les roufles, si vous voulez tout savoir !

— Mais qu’est-ce que vous faites de vos journées ? Vous vous emmerdez pas un peu ? »

L’ermite partit d’un fou rire trop fort, comme s’il avait oublié comment rire.

« Vous rigolez ? Vous avez vu où on est ? Vous avez vu tous ces livres ? À votre avis, qu’est-ce que je fabrique ? Je lis, gros malin ! »

Sans se faire prier, Ézéchiel déposa son fardeau au sol et s’assit les mains tendues. Ses doigts endoloris accueillirent la chaleur du feu avec délectation. À la vue de cet impromptu squatteur s’invitant chez lui, le bonhomme explosa.

« Non, mais, ho ! Vous vous êtes cru chez mémé, ou quoi ? Vous allez me ramasser vos merdes et me nettoyer le plancher vite fait !

— Avant qu’on évite les quiproquos : vous êtes un Bâtisseur ? » s’enquit Ézéchiel avec la délicatesse qu’on lui connaissait.

La question parut déstabiliser son interlocuteur, puisque la fureur de celui-ci fit un peu de place pour sa surprise.

« Plus maintenant, mais… comment vous savez ? Et comment vous m’avez retrouvé ?

— C’est écrit ici », répondit Ézéchiel.

Il jeta son livre aux pieds de l’ermite. La page ouverte affichait un passage souligné au crayon.

« Ça raconte qu’on est venus ici pour faire des recherches ? lut le bonhomme à travers ses énormes verres. Mais n’importe quoi ! Je suis parti tout seul. J’en avais marre de leurs tronches. Faut arrêter de prendre pour argent comptant toutes les salades que vous servent les livres. Si les bouquins racontaient pas que des conneries, ça se saurait.

— Alors que sont devenus les autres Bâtisseurs ?

— Hein ? Pourquoi je vous le dirais ?

— Parce que sinon, je vous pète les genoux, je vous vole vos lunettes et je vous crame votre baraque. »

L’ermite adressa une grimace méprisante au forgeron. Puis il détailla sa carrure. Une seule des mains d’Ézéchiel aurait pu lui briser la nuque comme une brindille.

« Vu comme ça, effectivement… »

Il se laissa tomber dans son fauteuil, un regard courroucé fixé sur l’indésirable. Ce dernier s’occupait à bourrer sa pipe.

« On va repartir sur de bonnes bases Je m’appelle Ézéchiel. Et vous ?

— Derek, grogna le Bâtisseur.

— Je vous propose un truc, Derek. Vous vous tenez à carreau. Vous répondez à deux ou trois questions. Je me casse d’ici et vous revoyez plus jamais ma face. Ça vous dit ?

— Est-ce que j’ai le choix ? Entre ça et me faire casser les genoux… Plus mes lunettes…

— Et brûler votre baraque. Oubliez pas. »

Ézéchiel alluma sa pipe et soupira un nuage de fumée.

« D’accord, reprit Derek. Mais avant tout, dites-moi ce que vous fichez ici. On risque pas sa peau pour se rendre dans le trou du cul de la Tour sans raison.

— Je vous cherchais pas spécifiquement, le rassura Ézéchiel. J’ai un problème et je sais plus vers qui me tourner. Je me suis dit que les Bâtisseurs pouvaient peut-être m’aider à le régler. Ça, et puis ça fait un moment que je leur cours après pour d’autres trucs. Vous voyez le genre ?

— Je vois le genre. Alors, vous allez la cracher, votre pastille ? Qu’on en finisse ! »

Le forgeron se gratta le menton avec le bec de sa pipe. Puisque le Bâtisseur était aussi pressé que lui d’en finir, autant éviter de tourner au tour du pot. À l’extérieur de l’abri, la lumière diminuait. La chaleur du feu en fut d’autant plus bienvenue. Ézéchiel se racla la gorge et lança :

« Cody. Vous connaissez ?

— Jamais entendu causer, se réjouit Derek. Au revoir !

— Boucle d’or haute comme ça, insista Ézéchiel. Capable de tanner le cuir d’un régiment de mastard d’une seule main. Mange pour quinze.

— Non. Vous partez quand ?

— C’est un robot. L’androïde magique le plus sophistiqué que j’ai jamais vu. Elle carbure aux magisthènes.

— Mais puisque je vous dis que j’en ai jamais entendu causer, de votre machin !

— Bon sang, grommela le forgeron. Vous êtes si pressé que ça de vous retrouver seul, à nouveau ? Pourquoi vous terrer ici depuis toutes ces années, au juste ? Vous fuyez quelque chose ?

— Ca me paraît évident ! s’emporta Derek. Fallait bien que je trouve un endroit hors de portée de cette cinglée de Sorcière. À part cet Étage où il ne se passe rien, elle est partout ! »

Ézéchiel tiqua. Lui qui triturait la pelote du mystère depuis tout ce temps, son instinct lui disait qu’il avait enfin trouvé un fil qui dépasse. Il n’avait plus qu’à tirer dessus ; encore fallait-il le faire avec doigté.

Il lâcha dans une bourrasque de fumée :

« La Sorcière ? Cette satanée mégère ? »

Les yeux globuleux de Derek s’arrondirent derrière ses immenses verres. Il bondit sur ses pieds et s’écria avec la ferveur de celui qui libère une rancœur depuis trop longtemps contenue :

« Cette harpie ! Elle a massacré presque tous les Bâtisseurs. On n’était plus que quelques-uns à être en vie, quand j’ai levé les gaules ! Je pense que tous les autres doivent être canés, à l’heure qu’il est. »

Ézéchiel se retint de sourire. Bingo.

« La Sorcière a tué des Bâtisseurs ? s’enquit-il avec une surprise non feinte. Pourquoi aurait-elle fait ça ?

— Vous n’êtes pas au courant ? s’étrangla l’ermite, avant de reprendre pour lui-même : Non, bien sûr que non, personne ne peut être au courant. Ça s’est passé il y a si longtemps. C’est déjà pas croyable que quelqu’un se souvienne des Bâtisseurs.

— Personne se souvient de vous, précisa Ézéchiel. Les Bâtisseurs sont devenus un mythe. Une légende de vieux schnoque. »

Il vit alors la tristesse s’abattre sur le bonhomme. Derek se rassit lentement, comme si le poids d’un vieux regret pesait sur ses épaules. Son regard se perdit dans les flammes.

« Nous qui étions pourtant si puissants, geignit-il. Si grands. Si beaux. Si séduisants !

— J’en doute pas. Dites, pourquoi la Sorcière en a après vous ? Si j’en crois les légendes, vous avez construit sa Tour. Elle devrait pas plutôt vous remercier ? »

L’ermite retira ses lunettes pour se frotter les yeux. Déterrer de vieux souvenirs semblait le faire vieillir à vue d’œil.

« Vous êtes à côté de la plaque, mon grand. Les Bâtisseurs ont toujours été les ennemis de la Sorcière. L’ordre même a été créé pour la défaire. »

Ce fut au tour d’Ézéchiel de se faire surprendre. L’ermite mettait le doigt sur un pan de l’histoire de la Tour dont il n’avait jamais eu vent. Et dont probablement personne n’avait eu vent. Il appuya ses coudes sur ses genoux et prêta la plus grande attention aux paroles de Derek.

« Laissez tomber, marmonna toutefois celui-ci. C’t’une longue histoire.

— Déballez-moi votre sac et je vous fous la paix pour de bon. Une histoire contre une éternité de solitude ; ça vous dit ? »

Pour la première fois, son hôte sourit. Ézéchiel s’empara de l’occasion pour déboucher une fiole et s’en envoyer une rasade. Une fiole de rhum, hein : l’heure n’était plus aux billevesées.

VIII-6 : Dieu
VIII-8 : Le rocher

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