III-6 : L’épée

« Réveille-toi, Samson ! On est presque arrivés. »

Il ouvrit les yeux. L’immense sourire de Cody se tenait au-dessus de lui. Il se redressa, la bouche pâteuse. Les bougies avaient bien fondu depuis qu’il s’était endormi. Un interminable bâillement lui échappa.

« Où est donc Madame Cochon ? s’enquit Samson.

— Elle est allée se balader pendant que je bricolais. D’ailleurs, regarde ce que j’ai réussi à faire ! »

Cody lui brandit sous la truffe un étrange appareil : une poignée munie de multiples gâchettes et de longs crocs mécaniques.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Pour toute réponse, Cody pointa l’objet vers la table comme une arme à feu. Avec un curieux son (dont l’exacte traduction littéraire serait « pouic ! »), les crocs filèrent à toute allure et refermèrent leur prise sur la lanterne. Une chaîne de métal les reliait encore à la poignée ; avec un second « pouic ! », celle-ci se rétracta. Cody saisit la lanterne au vol.

« Qu’est-ce que tu en dis ? » lui demanda-t-elle. Son expression mêlait autant de fierté que de doute, comme si elle attendait son approbation pour valider l’invention.

« Très impressionnant ! s’empressa-t-il de réagir. Comment ça s’appelle ?

— Un grappin ! J’en aurai besoin pour monter à bord du navire des pirates. J’ai aussi fabriqué ça. » Dans son autre main, elle brandissait une scie circulaire mécanique. « Ça peut toujours servir. J’ai aussi amélioré la vision thermographique de mes lunettes. La lentille était un peu usée par le temps, il fallait la remplacer. Et j’ai aussi fait ça. »

Samson renifla le paquet ficelé qu’elle lui tendait. Une vieille montre à gousset était incrustée à la surface de l’objet.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Une bombe ? » plaisanta Samson.

Cody leva vers lui un regard plein de malice.

« Une bombe. »

Elle fixa ses nouveaux outils à sa ceinture et quelques instants plus tard, ils émergèrent à la surface du pont.

Sous le navire, la mer de nuages assombrie par la nuit défilait paisiblement. Des flambeaux aux mâts diffusaient lumière et chaleur. Quatre grands phares balayaient méthodiquement les environs.

Cody et Samson s’avancèrent près du garde-fou et admirèrent l’horizon. Loin devant, suspendues dans le vide ténébreux, flamboyaient des milliers de lumières. Leur lueur dessinait le contour de plusieurs formes massives.

« C’est Port-Marlique. Il paraît que la ville est composée de plusieurs îles flottantes.

— Des îles flottantes ! souffla Cody. C’est vraiment génial. Je me demande comment ça marche, tout ça. »

Samson se creusa la tête. Les pirates lui avaient touché deux mots sur de ces fameuses cités des cieux.

« De ce qu’on m’a dit, les mages ont supprimé l’attraction que la gravité exerce sur ces îles. Voilà pourquoi elles flottent en l’air. Mais, puisque le poids de la ville varie sans cesse avec les nouvelles constructions, les aéronefs et les voyageurs, les îles ont dû être stabilisées par des réacteurs à moteur. Leur puissance est en permanence recalculée par des machines que les ingénieurs se chargent d’entretenir. Tout ceci est… bien organisé, dit-il enfin, incapable de conclure autrement.

— Coooooooool… » souffla Cody, ses joues écrasées dans ses paumes.

Ils laissèrent quelques secondes filer sans les retenir. Samson sentait la gamine l’épier. Il retint cependant ses commentaires et la laissa aller vers lui.

Ce qu’elle fit, finalement :

« Dis, Samson ?

Oui, Cody ?

— Ton épée… Elle est magique, pas vrai ? Elle brille bizarrement. Et puis, il y a ce sort que tu as lancé contre les pirates. »

Samson cilla. Il se trouvait dans l’inconfortable posture où il n’avait ni envie de parler de ça ni de mentir.

« Cette épée est sertie d’une magisthène. Ce sont des pierres extrêmement rares chargées de magie. Les mages tirent leur puissance de là.

— Oooooooh. Donc, pas de magisthène, pas de magie ?

Tu as bien compris. On dit que la Sorcière serait la seule personne au monde à pouvoir s’en passer. Voilà pourquoi elle est si redoutée.

— Mais, et toi, alors ? Tu n’es ni un mage ni une sorcière ! Où as-tu trouvé cette épée ?

Je l’ai fait faire il y a longtemps. Je ne maîtrise pas les arcanes, mais j’ai une affinité avec la magie. Je suppose que c’est aussi pour ça, si la malédiction qu’on m’a jetée a en partie échoué. »

Cody fixait la garde de l’épée d’un regard empli de convoitise. Même si Samson avait déjà deviné ce qu’elle comptait lui demander, il gardait encore l’espoir de se tromper.

« Dis, Samson ? Je peux la tenir, juste un tout petit peu ? »

Il marqua un moment de réflexion.

« Très bien… dit-il avec retenue. Mais ne l’abîme pas… »

Cody ouvrit des yeux ronds. Elle ne s’était pas préparée à ce qu’il accepte si facilement.

« C’est promis ! Merci, Samson ! »

Samson présenta la garde de l’arme à Cody. Celle-ci ne se fit pas prier pour la dégainer. La douce lueur de la lame fendit les airs, si tranchante qu’elle aurait pu couper un nuage en deux.

Cody fit quelques moulinets du poignet et engagea un duel enjoué contre un ennemi invisible. Son maniement n’était pas parfait, mais elle avait l’air d’avoir suivi des leçons.

Samson allait lui demander poliment de lui rendre l’arme, quand elle s’immobilisa pour inspecter le pommeau de l’épée. La base de la lame scintillait d’un éclat bleuté.

« La pierre magique est là ? Tu penses que je peux jeter un sort ? »

Les poils de Samson se dressèrent sur son échine.

« C’est un apprentissage de longue haleine, Cody. Tu es encore jeune, pour cela. Peut-être, un jour…

— Oh. Bon, d’accord… »

Elle lui remit l’épée en traînant des pieds. La vue de sa déception troubla Samson plus que de raison. Il savait mieux que quiconque qu’une épée n’était pas un jouet, qu’un enfant n’avait rien à faire avec… et pourtant, il se sentait comme un intraitable rabat-joie.

Cody s’éloignait déjà, le pas mou, lorsqu’il la retint par la manche avec sa gueule. Elle se retourna vers lui, un petit sourire aux lèvres, et tira. Il lui offrit un début de résistance en grognant doucement.

Leur jeu dura un moment, jusqu’à ce que la voix de Kolbert retentisse :

« Les gars, on approche du galion de ce galeux d’Hayex. Mais on ne va pas pouvoir les coller non plus sous peine de déclencher leurs alarmes. Coupez les lumières, repliez les voiles et réduisez la puissance des machines. La petite fera le reste. Que chacun fasse son boulot et tout se passera rien. Bonne chance à tous. »

Le capitaine n’eut guère à se répéter. Sitôt son message délivré, le ronronnement des machines cessa, le grouillement d’activité devint muet et les phares et les lumières du pont s’éteignirent.

Une vibration s’empara du plancher. La Perle des Cieux prenait de la hauteur. Alors, dans l’obscurité, ils virent le galion se rapprocher peu à peu tel un immense dôme tombé du ciel. Malgré la taille de La Perle des Ciels, celle-ci passait pour un jouet à côté de ce monstre de bois et de fer. La même impression s’imposa à eux : celle de se tenir sur une planète lilliputienne visée par un astéroïde titanesque.

« J’y vais, souffla Cody sans élever la voix. Souhaite-moi bonne chance, Samson ! »

III-5 : L’atelier
III-7 : Le galion

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