IV-2 : Le voyageur

Le seuil de la boutique franchi, Cody découvrit une échoppe assombrie, exiguë et remplie jusqu’au plafond d’un monumental bric-à-brac. Debout dans la pénombre, deux silhouettes trapues échangeaient coups et insultes en se tenant mutuellement par le col.

« Puisque je te dis que tu dois le prendre, bougre d’andouille ! beugla celle de gauche. Je sais ce que je dis, je suis passé par là avant toi !

— Et alors ? grommela l’autre. Je suis habitué à votre rengaine. Gnagna, « je-sais-mieux-que-toi-je-l’ai-déjà-vécu », gnagna. Mais va manger ta mère ! Qui me dit que la vérité sort de votre bouche, hein ? Qui me dit que vous barbouillez pas des tambouilles pour m’embobiner ? Bande de clochards !

— Imbécile ! Nous sommes toi !

— Lâche-moi ! Tu pues de la gueule !

— J’ai jamais eu bonne haleine, donc ça veut dire que toi aussi, tu pues de la gueule ! »

Samson et Madame Cochon se postèrent chacun d’un côté d’une Cody. En effet, la scène à laquelle ils assistaient n’avait rien de commun ; y compris lorsqu’on prenait la Tour de la Sorcière comme référentiel.

Ézéchiel se tenait devant eux.

Oui.

Au détail près qu’il existait en double exemplaire, strictement identiques et visiblement aussi remontés l’un que l’autre. Toutefois les deux jumeaux portaient des tenues différentes, quoique du même acabit : des vêtements solides et pratiques éprouvés par le temps et l’usage.

Un examen plus attentif révélait que l’Ézéchiel de gauche arborait plus de cicatrices, des rides plus marquées, ainsi qu’une chevelure moins fournie.

« É… Ézéchiel ? bafouilla Cody.

— Eh, c’est fermé ! » aboyèrent les deux forgerons en même temps, chacun tenant l’autre par le col.

Ils posèrent alors le même regard mauvais sur Cody. Elle déglutit. Ézéchiel était d’ordinaire intimidant, mais faire face à deux Ézéchiel se trouvait loin des expériences les plus plaisantes que la Tour pouvait offrir.

« Vous êtes jumeaux ? » demanda-t-elle sans se démonter. Les Ézéchiel se lâchèrent mutuellement et celui de droite rajusta son col.

« Qui c’est, le microbe ? cracha ce dernier d’un ton bourru.

— Une gamine, lui répondit le plus âgé. Tu la verras pas avant un paquet d’années. »

Ézéchiel leva les yeux vers Samson, assis, qui dominait tout le monde d’un bon mètre de hauteur. Puis son regard retomba sur Madame Cochon.

« Hoy, microbe. T’as le chic pour t’entourer de bestioles bizarres. D’abord, un toutou géant qui parle et maintenant, un gros cochon moustachu.

— Grouik ! s’indigna Madame Cochon, le regard barré du sourcil de la désapprobation.

— C’est Madame Cochon, traduisit Cody sur le même ton, et elle n’est pas grosse !

— Grouik !

— Elle est énorme.

— Grouik. »

Surpris par cette répartie, Ézéchiel croisa les bras. Son double se racla la gorge et cracha d’un air mauvais :

« Au fait, la mioche, t’as pas d’yeux ? T’as pas vu la pancarte, sur la porte ?

— Si, si ! approuva Cody, avant de pointer les deux clones de ses index. Mais je ne comprends pas. Qui est le vrai Ézéchiel ?

Je pense comprendre, intervint Samson. Tous les deux sont Ézéchiel. Mais l’un est plus âgé, comme si…

— Comme s’il venait d’une autre époque ? ricana le plus âgé. Pas bête, la bête ! Évidemment, qu’on est la même personne, même si cette bourrique m’en fait douter.

— Encore un mot de ta part, maugréa le double du passé, et je te démolis ta vieille face pour de bon. Bref, pas que votre belle compagnie m’ennuie, mais j’ai d’autres cochons à fouetter. »

L’Ézéchiel plus âgé tenta de saisir son pair par le cou.

« Prends le coffre, espèce de sac à viande ! »

La version plus jeune de lui-même disparut dans un grésillement lumineux. Les mains du forgeron se refermèrent sur de petites lueurs en suspension dans l’air. Il heurta le comptoir de son énorme poing : le choc courut à travers les murs jusqu’au plafond, d’où chuta un peu de poussière.

« Maudit soit-il ! Ou sois-je ! Ou fus-je. J’en sais rien. Je commence à m’embrouiller avec tous ces moi-mêmes qui se baladent dans la Tour. Je vous jure, ça me rend fou. Rentrer d’une dure journée de travail et trouver un vous d’une autre époque qui squatte votre lit, c’est une épreuve.

— Comment tu peux te retrouver plusieurs fois au même moment ? le questionna Cody.

— À quoi ça ressemble, microbe ? Tu crois qu’il est allé cueillir des fraises ? Ben non, il est reparti dans son époque ! Et mon problème, c’est que je ne sais bigrement pas d’où il venait, celui-là. C’est l’inconvénient de voyager dans le temps en étant immortel. Je vieillis, ouais ! mais lentement. Pareil pour mes doubles. Du coup, comme on se ressemble tous, c’est dur de savoir d’où vient un autre moi ; ou plutôt de quand. Et ils sont tous tellement bornés qu’il est impossible de les distinguer l’un de l’autre. Toutes ces conneries, ça me fatigue. Là, la couche est pleine !

Pourquoi voyager dans le temps ? s’enquit Samson.

— Parce que j’ai des millions de choses à faire dans cette fichue Tour et que je ne peux pas être partout en même temps ! Sauf en retournant dans le passé pour agir là (ou plutôt quand) le temps m’a manqué. C’est aussi pour ça que vous pouvez me voir à tous les Étages. Mais faites attention à certains mois, surtout ceux du passé. Ce sont de vrais gogols.

— De vrais gogoleuh ? »

Ézéchiel marqua un temps d’arrêt, l’air pensif.

« Eh, oué. Est-ce que je viens de m’insulter moi-même ? »

Il haussa les épaules, souleva un gros coffre et le transporta derrière le comptoir.

IV-1 : Les saucisses
IV-3 : Les cloches

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