I-4 : Le village

Un courant d’air fouetta le visage de Cody lorsqu’elle entrouvrit la porte. Elle plissa les yeux, poussa le lourd panneau avec difficulté et le maintint ainsi afin que Samson puisse passer. Puis elle se faufila à son tour par l’ouverture ; la porte se referma toute seule avec un claquement retentissant.

« En effet, murmura Samson derrière elle. Cette Tour est pleine de surprises. »

Cody rajusta ses binocles et se figea. Ils n’étaient plus dans le hall.

Ils n’étaient même plus dans une salle.

Le passage débouchait sur une vaste prairie de collines fleuries, de champs verdoyants et de bosquets touffus. Une paisible brise caressait l’herbe haute et épaisse en vagues lentes et harmonieuses. Un ciel cyan parsemé de cumulus rondouillards s’étirait au-dessus de leur tête. Une certaine définition du paradis.

Cody et Samson scrutèrent les environs, partagés entre doute et émerveillement.

« Où on est ? Toujours dans la Tour ? »

Son compagnon se secoua les puces.

« Voilà qui fait partie des charmes et des mystères de cet endroit. Nous ne sommes plus vraiment dans la Tour… mais, nous n’en sommes pas sortis non plus. Nous sommes… dans un autre fragment de réalité.

— Comme une autre dimension ? »

Il lui adressa un petit sourire.

« Je ne l’aurais pas mieux dit.

— Ouah ! s’étonna la gamine. Tu en sais, des choses, Samson ! Où est-ce que tu as appris tout ça ? »

Le Cane Corso eut un mouvement similaire à un haussement d’épaules.

« Je me suis renseigné autant que possible avant de partir. Mais je ne sais pas tout. »

Ils goûtèrent au silence ainsi qu’à la douceur du vent. Puis, Cody posa ses binocles sur ses yeux et fit rouler un des mécanismes entre ses doigts.

« Bon. On cherche un village, c’est bien ça ?

— Ézéchiel a dit qu’il s’en trouvait un par ici, approuva Samson, truffe au sol.

Ses binocles réglées comme des jumelles, la gamine repéra bien vite une colonne de fumée blanche.

« Par-là, on dirait des cheminées ! »

Ils s’avancèrent à travers la prairie, au début prudemment et à l’affût du danger. Mais après plusieurs lieues, constatant qu’ils étaient seuls et n’avaient rien à craindre, ils accélérèrent le pas.

En dépit de l’énorme masse dans son dos, Cody faisait de son mieux pour suivre les grandes foulées de Samson. Elle aurait voulu qu’il la porte, mais le Cane Corso avait refusé seulement quelques jours auparavant. « Je ne suis pas un canasson », avait-il alors argué.

Ils marchèrent près d’une heure, heureux de la légère brise et du parfum des fleurs. Cody leva les yeux vers la colonne blanche. Déjà, elle distinguait de petites habitations, une étable, une grange, un moulin, une forge ainsi qu’un imposant bâtiment surplombant le tout.

« Pauvres gens. Ils sont vraiment prisonniers ici depuis des années ?

Oui… Ils ont choisi de vivre ici au lieu de continuer. »

Cody ralentit le rythme et jeta un regard alentour.

« Je comprends. C’est un bel endroit. Mais c’est dommage de tout laisser derrière pour abandonner au Premier Étage.

Peut-être les Étages supérieurs sont-ils terrifiants. Peut-être ont-ils compris qu’ils ne pourraient pas survivre, au-dessus. Ou peut-être n’ont-ils jamais trouvé la Sorcière et qu’ils sont revenus ici.

— Mais même si la Sorcière est très difficile à trouver, quelqu’un l’a déjà fait. Le roi ! »

Le Cane Corso posa sur elle un regard amusé.

« On ne parle pas de n’importe qui, Cody. Ce n’est pas un hasard s’il a réussi là où tout le monde a échoué. Il était parfaitement préparé à entrer dans la Tour.

— Ou il a juste eu de la chance. Ézéchiel a dit que c’était un bon à rien.

Il a aussi dit avoir vu entrer nombre de guerriers talentueux sans jamais les revoir. Et entre nous, j’ai vu des compagnies entières se faire engloutir par la Tour ; des personnes exceptionnelles et entraînées à tout ; des régiments de soldats envoyés par des princes étrangers pour capturer la Sorcière ; des chevaliers endurcis qui avaient triomphé des pires créatures que porte la terre… Aucun n’est revenu. »

Samson marqua une pause, lassé par le défaitisme de son propre discours.

« Mais n’aie pas peur, reprit-il. Nous réussirons là où ils ont échoué. Rien n’a préparé la Tour à une terreur dans ton genre. »

Cody lui répondit par un immense sourire. La gamine aimait bien Samson. Dans sa bouche (ou plutôt, sa gueule), les mots prenaient un sens rassurant. Il avait réponse à tout, et ni l’arrogance ni la vanité n’entachaient ses paroles, quand bien même il demeurait la personne la plus érudite que Cody connaissait.

Arrivés aux abords du village, ils s’engagèrent vers la place principale, le pas méfiant et l’œil alerte.

« Coucou ! Y a quelqu’un ? lança Cody. Non ? Personne ?… »

Seul le roulement paresseux du moulin lui répondit. Ils scrutèrent les environs déserts et les rues inanimées. Malgré le ciel bleu et le soleil haut, le village dégageait l’air sinistre de l’abandon.

Samson leva la truffe vers la maison la plus proche.

« Personne, reprit-il. Je ne perçois ni présence ni mouvement.

— Ah bon ? Tu penses qu’ils sont partis ? »

Les oreilles du Cane Corso frémirent.

« Des odeurs fraîches planent dans l’air. Reste sur tes gardes, Cody. »

Ils visitèrent le grand bâtiment, une salle meublée de longues tables, de chaises et d’une estrade. Ils explorent plusieurs maisons, une à une. Cody grimpa au sommet du moulin, où l’attendait une vue dégagée sur les alentours. Où que portât le regard, il ne découvrait que vide et abandon.

Pourtant, chacune des habitations était propre et ordonnée : Cody fouilla plusieurs placards et armoires et y trouva des ustensiles de cuisine, de la nourriture et des vêtements. Nul n’avait donc quitté le village de façon définitive. Ils ne virent pas plus de traces de lutte, pas d’objet brisé.

« Alors, quoi ? murmura pensivement Samson, intrigué par ces vaines recherches. Ils se seraient tout bonnement volatilisés ? »

Ils regagnèrent la place principale avec la lenteur du dépit, sans savoir quoi faire. Et avec la désagréable sensation d’être observés.

« Si ça se trouve, c’est normal, supposa Cody. Peut-être que ce village est une illusion de la Sorcière et que personne n’y vit.

Néanmoins, Ézéchiel a affirmé livrer ses armes ici. Quel intérêt de livrer ses armes à un village fantôme ?… »

Cody s’approcha de la grange. Elle tenta de l’ouvrir, mais l’entrée était verrouillée. Elle frappa la porte du plat de la main à plusieurs reprises.

« Tu penses pouvoir l’enfoncer ?

— Nan. Ça s’ouvre vers l’extérieur. Les villageois se sont peut-être barricadés dedans ?

Je ne perçois aucun mouvement venant de là-dedans. Mais la question demeure.

— Hé, les villageois ! Ouvrez ! C’est nous, Cody et Samson. On est les gentils ! »

Cody martela le panneau du poing, sans résultat.

« Bon. Soit ils sont sourds, soit c’est l’heure de la sieste », conclut-elle, avant de se raidir soudain. « Hé, on n’a pas vu de cheminée allumée par ici, si ?

Non… » confirma Samson. Son regard s’éclaira.

« La fumée ! » s’écrièrent-ils en même temps.

Ils levèrent les yeux à la recherche de la colonne blanche et ne tardèrent pas à la retrouver. Elle s’élevait plus loin, de l’autre côté d’une colline.

Ils s’élancèrent hors du village et fendirent les hautes herbes à toute allure. Ni l’un ni l’autre n’avait remarqué la silhouette perchée sur le toit de la grange. Elle les observait depuis leur arrivée.

I-3 : Le forgeron
I-5 : Les lutins

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